10/01/2009

Putain de Mort

L'Arène et le Théâtre
Scène 2






Ou le Voyage de Dante avec la Mort dans les Cercles de l’Enfer…

« The best book I have ever read on men and war in our time »
(John le Carré)




Le titre original est Dispaches ou Dépêches, en français. Le livre parut en France en 1980 -- 1977 aux USA -- excellemment traduit par Pierre Alien.
Michael Herr, correspondant du journal Esquire, resta plusieurs années au Vietnam entre 1967 et 1969. Il avait moins de 30 ans, à jamais marqué, comme tant d’autres, plus jeunes encore, dont certains n’ont pas eu la chance de revenir et parfois «ont eu la chance de ne pas revenir», évitant ainsi d’être hantés et de ne plus pouvoir vivre «normalement»…
Il participa donc à l’écriture d’Apocalypse Now et de Full Metal Jacket de Kubrick.

« Au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai par une forêt obscure car la voie droite était perdue.
Ah, dire ce qu’elle était est chose dure, cette forêt féroce et âpre et forte qui ranime la peur dans la pensée ! »

Ainsi commence le Chant 1er des Enfers du grand Dante.








Michael Herr n’était pas encore « au milieu de sa vie » lorsqu’il se rendit au Vietnam. La « forêt obscure », symbole d’égarement moral et intellectuel, habitait certainement l’auteur qui partit peut-être chercher là-bas une sorte de rédemption, la sienne, celle de son pays… et de tous les hommes ?

« Je connaissais un Lurp de la 4ème Division… C’était son troisième séjour… ». Un jour, ce type des Forces Spéciales spécialiste de la « reconnaissance en profondeur » (Lurp : LRRP – Long Range Reconnaissance Patrol) tombe dans une embuscade et reste caché sous les cadavres de ses copains morts pendant que les Vietcongs font le tour pour égorger les éventuels survivants… Deux ans plus tôt il avait été également le seul survivant d’une section de la Cav, (Cavalerie aérienne), décimée par les Viets en entrant dans la Vallée de la Drang… Accro à la guerre comme à une drogue, incapable de réinsertion civile, il ne pouvait plus retourner dans «le Monde» (le reste du monde à part le Vietnam). Il était toujours aux aguets comme une sentinelle, armé en permanence, avalant le speed par poignées entières « pour voir la nuit », il dormait les yeux ouverts, et son regard était… « comme le fond d’un océan ».

Ainsi commence Putain de Mort.








Des histoires individuelles comme celle-ci, il y en a beaucoup dans ce livre ; elles racontent des morceaux de vies, de destins, d’aventures, de caractères et de personnalités à peines croyables, des histoires de Marines, de Lurps, de Seals, Bérets Verts, Rangers, pilotes, médecins, journalistes, civils… comme appartenant à une histoire fantastique hallucinante se déroulant ailleurs, «sur une autre planète» ou tout droit sortie de l’imagination d’un conteur fou. Michael Herr a croisé et vécu avec tant de ces homme brûlés au fer rouge de la guerre, parfois transformés en soudards de temps obscurs et barbares, des accros du massacre, dans chaque camp, se renvoyant leur violence dos à dos, déconnectés d’eux-mêmes et de la «civilisation». Un monde de Folie omniprésente.

Comme Dante, Herr est un observateur des Enfers. Il s’y promène seul ou accompagné, y fait des rencontres singulières, y voit des choses monstrueuses, éprouvant la peur et la terreur, le courage aussi, hanté par mille visions d’apocalypse, mi-témoin, mi-voyeur, comme le sont les correspondants de guerre, se questionnant sur lui-même autant qu’il se questionne sur ce qu’il voit de la cruauté des hommes.

« Poète qui me guide, vois bien si ma vertu est assez forte, avant de me confier à ce voyage ardu » (Enfers, Chant 2ème )

Il n’a pas son pareil pour nous décrire les visages de ceux « qui vivent ça… » et qui devaient aussi ressembler au sien.

« Cela faisait six mois qu’il ne sentait plus rien que la fatigue et la peur. Il avait un de ces visages – j’en ai vu mille comme lui à des centaines de bases et de camps --, les yeux vidés de toute leur jeunesse, la peau décolorée, des lèvres blêmes et froides, et je savais qu’il ne s’attendait pas à ce que cela revienne. La vie l’avait fait vieux, il la vivait comme ça.
C’étaient des visages de mômes à qui tout leur passé était retombé dessus, ils étaient à quelques mètres mais ils vous regardaient d’une distance que vous ne pourriez jamais vraiment franchir. »






Car il fallut bien qu’il y ait un poète en lui qui guide ses pas pour survivre à l’Horreur… la même Horreur que celle évoquée par Kurtz.
Etait-ce Virgile que Dante croise dans le Premier Chant ? Alors qu’il est effrayé par une bête monstrueuse, il lui demande :

« Vois la bête pour qui je me détourne ; aide-moi contre elle, fameux sage, elle me fait trembler le sang et les veines »

Et le poète de lui répondre :

« Il te convient d’aller par un autre chemin si tu veux échapper à cet endroit sauvage ; car cette bête pour qui tu cries ne laisse nul homme passer par son chemin, mais elle l’assaille et à la fin le tue ; elle a nature si mauvaise et perverse que jamais son envie ne s’apaise et quand elle est repue elle a plus faim qu’avant.
Nombreux les animaux avec qui elle s’accouple et seront plus encore, jusqu’au jour où viendra le Lévrier qui la fera mourir dans la douleur.
Lui, ni terre ni métal ne le nourrira, mais sagesse, amour et vertu, et sa Nation sera entre feltre et feltre » (Enfers, Chant 1er)

Le « poète » de Herr, c’est peut-être simplement son humanité et sa compassion qui l'aident à survivre aux Enfers.
La « bête », c’est la guerre à jamais rassasiée. Et le « Lévrier » tant attendu le sauveur qui ne se nourrit ni de profit ni d’argent mais des valeurs du cœur et de l’âme dans un monde d’humilité. Le Sauveur ou la Sagesse enfin acquise des hommes ? Mais viendra-t-elle un jour ?







Herr n’a pas pris non plus un autre chemin, il a affronté l’Enfer, accompagné de son guide intérieur.
Les images de guerre sont encore plus saisissantes à travers les mots que les photos parues dans les magazines de reportage de l’époque. Partout des lieux de carnages – la normalité -- des étendues de morts civils ou militaires, de blessés, les bombes, les mines, les armes en tous genres déversant leur lot de munitions toujours plus effrayantes et mortelles, partout, à chaque instant ; les champs de ruines, les réfugiés hagards, misérables et impuissants, les embuscades quotidiennes, les amis ou les inconnus qui tombent en permanence, le goût du sang et de l’adrénaline pour transcender la paranoïa et la trouille… des centaines de camps, de bases, d’installations aussi grandes que des villes de trente mille habitants, une machinerie énorme, une logistique démente, l’Amérique avec sa société de consommation, ses spectacles, ses produits dernier cri, réimplantée en pleine jungle à 20 000 kilomètres, le tout côtoyant une brutalité préhistorique et sauvage… l’impression d’être dans une grande mise en scène hollywoodienne fantasmagorique… où les morts ne se relèvent jamais après avoir dit « action »…

« …les piste, les rizières, les marais, les fourrés épais et touffus, le sol ne pouvait pas boire tout ce que répandaient les combats… »







En entrant au Vietnam, Herr a-t-il lu comme dans les Enfers de Dante cette inscription menaçante ?

« Par moi on va dans la cité dolente, par moi on va dans l’éternelle douleur, par moi on va parmi la gent perdue.
Justice a mû mon sublime artisan, puissance divine m’a faite et la haute sagesse et le premier amour.
Avant moi rien n’a jamais été créé qui ne soit éternel et moi je dure éternellement.
Vous qui entrez, laissez toute espérance » (Enfers, Chant 3ème )

Herr n’a peut-être pas abandonné toute espérance, mais elle fut parfois bien difficile à conserver.





Il y a des visions d’hélicoptères qui nous rappellent Apocalypse Now ou d’en haut se mêlent la beauté irréelles de paysages paradisiaques côtoyant l’enfer des collines calcinées au napalm jusqu’à la dernière racine, transformées en déserts lunaires et dont l’odeur de cochon grillé vous retourne l’estomac…

« Dans les mois suivant mon retour, les centaines d’hélicoptères que j’avais pris se sont amalgamés jusqu’à former une sorte de « métacoptère » collectif, c’est ce que j’avais alors de plus sexy dans le crâne… »

La mythologie des hélicos magnifiée par le Vietnam. Des hélicos qui servent à tout, à transporter les vivants et les morts et souvent les vivants en même temps que les morts, des petits, des moyens ou des gros hélicos qui apportent la nourriture, le matériel, les munitions, vont chercher et sauver les blessés… quand ils peuvent atterrir sous le feu nourri de l’adversaire… « …c’était ça, les hélicos. »

« Ici il convient de laisser tout soupçon ; toute lâcheté ici doit être morte. Nous sommes venus au lieu que je t’ai dit, où tu verras les foules douloureuses qui ont perdu le bien de l’intellect» (Enfers, Chant 3ème )




Il y a des histoires de journalistes qui partent durant des semaines avec les patrouilles de Lurps derrière les lignes ennemies, qui vivent les mêmes violences, les mêmes combats, partagent la même nourriture, le même sommeil angoissé, le sang, la boue, la saleté, le climat, cette chaleur humide et malsaine qui ronge le corps et l’esprit autant que la guerre...

« Sommeiller dans une mare de sueur visqueuse… une bouffée d’air frais pour sécher l’angoisse et l’odeur croupie de votre propre corps… ».

Des reporters qui ne savent plus s’ils ne sont pas aussi des soldats tant ils se sont fondus au sein des unités, obligés parfois de prendre eux-mêmes des armes pour défendre leur vie avec ceux qu’ils accompagnent.
Tim Page, Dana Stone et Sean Flynn, le fils d’Errol, « aussi beau que son père » qui lui a choisi de voir la guerre en vrai, loin des caméras et des paillettes alors qu’il aurait pu vivre comme un rejeton de star. Flynn et Stone qui disparaitront à force de « provoquer leur chance », probablement assassinés au Cambodge durant l’une de leurs incursions.










Sean Flynn - Dana Stone - Tim Page


« Ces malheureux qui n’ont jamais été vivants, étaient nus et harcelés sans cesse par des mouches et guêpes qui étaient là. Elles leur rayaient le visage de sang, qui, mêlé de pleurs, tombait à leurs pieds où le recueillaient des vers immondes » (Enfers, Chant 3ème )

Et le siège de Hué, l’offensive du Têt, Khe Sanh…


Siège de Hué
Célèbre photo de John Olson pour Life magazine



Herr se questionne en permanence sur le rôle du journaliste, ses responsabilités et ses ambigüités. Car qui est-il ? Pourquoi fait-il cela ? Au nom de quoi ?

« Parlons de l’ironie : je suis venu couvrir la guerre et la guerre m’a recouvert. Il a fallu la guerre pour m’apprendre qu’on est tout autant responsable de ce qu’on voit que de ce qu’on fait. »

Alors faudrait-il que chaque homme découvre au plus profond de sa chair les douleurs de la guerre pour que le monde prenne enfin conscience de sa folie et devienne plus sage ?

Michael Herr écrit des pages sublimes d’une introspection peu commune, allant jusqu’à analyser la moindre de ses sensations au cœur même des combats.
Il ne cesse de nous parler de la peur, la sienne et celle des autres :

« Parfois la peur partait dans tous les sens, si vite, si loin, qu’il fallait s’arrêter net pour la regarder, la peur de bouger, la peur de rester là, pas possible de choisir, pas possible de bien voir ce qui était pire, l’attente ou la chose elle-même. »

…de la fatigue, du sommeil agité de cauchemars. Des émotions, des hantises risquant de l’engloutir à chaque instant comme les vagues gigantesques d’un océan sans fond et aucune lumière d’espoir à l’horizon… et parfois, étrangement, l’état de grâce au sein même de la violence, lorsque le désir d’action l’emporte sur la sidération et la terreur… se sentant « si léger »… mais toujours avec cette terrible certitude : « Vous lâcherez tôt ou tard, pourquoi pas maintenant… ? »






« Malheur à vous, âmes méchantes, n’espérez pas voir un jour le ciel : je viens pour vous mener à l’autre rive dans les ténèbres éternelles, en chaud et gel.
Et toi qui es ici, âme vivante, va-t-en loin de ceux-ci, qui sont tous morts » (Enfers, Chant 3ème )

Comment supporter cette pression quotidienne qui s’est infiltrée jusqu’à la dernière fibre de sa chair, qui habite le moindre lobe de son cerveau ?
Certains se réfugient dans l’ironie, le cynisme ou le désespoir, d’autres dans l’intensité des tueries.

« Chaque combat vous autorisait à vous transformer en maniaque, tout le monde passait la ligne au moins une fois et personne ne s’en occupait, tout juste s’ils se rendaient compte quand vous n’en sortiez plus. »

La Folie, la Folie « passer de l’autre côté », même les gosses, comme ce petit « viet » de 10 ans pendant le siège de Hué qui, devenu dingue, se précipite sur les Marines et se met à les mordre…
Et souvent la drogue, pour « tenir et s’éloigner un peu… ».

« …un bon coup dans le brouillard, se reposer autant que possible, se réveiller vidé de toutes ces images avec seulement le goût d’un mauvais rêve dans la bouche comme si j’avais mâché en dormant un rouleau de pièces de monnaie crasseuses. »

Et Saigon, Saigon « Saigon… shit, I’m still only in Saigon… ».
Saigon où se déroule une autre guerre dans la guerre. Les réfugiés, entassés par familles entières dans les ruelles, les fossés plein de boue, dormant dans les cartons d’emballage des objets importés de l’Amérique conquérante, les avenues remplies de papiers gras et d’excréments humains, de tas d’ordures où fouillent les meutes de gosses affamés. Saigon et ses voleurs, ses rançonneurs, ses magouilleurs du marché noir et les attentats, les agressions permanentes, les assassinats en pleine rue d’officiers américains, cette insécurité trouble et latente qui vous attend partout, mais aussi ces cadres qui profitent du système bien à l’abri, les grands ensembles protégés, les centaines de quartiers généraux qui parlent de bonnes œuvres et reçoivent les journalistes pour leur dire combien la situation est sous contrôle et que la fin de la guerre est pour bientôt… au point que certains, comme Herr, préfèrent retourner au cœur des combats pour avoir moins honte…




« Là, pleurs, soupirs et hautes plaintes résonnaient dans l’air sans étoiles, ce qui me fit pleurer pour commencer.
Diverses langues et horrible jargons, mot de douleurs, accent de rage, voix fortes, rauques, bruits de mains avec elles, faisaient un fracas tournoyant toujours, dans cet air éternellement sombre, comme le sable où souffle un tourbillon » (Enfer, Chant 3ème )

Saigon pendant l’offensive du Têt et son couvre-feu, encore plus déprimante et angoissante avec ses milices armées pour contrer la peur du « Péril jaune » qui arrive à grands pas, ses MP et ses « Souris blanches » de la police vietnamienne… et toujours les enfants sur les tas d’ordures «...traînant des cerfs-volants de papier journal dans le vent glacé ». Et à la fin, encore les milliers de cadavres qui pourrissent dans les rues et aux alentours de la ville.

« Etre à Saigon, c’était comme d’être assis au cœur d’une fleur vénéneuse, le poison de l’histoire, baisée jusqu’à l’os depuis toujours, aussi loin qu’on pouvait remonter… s’il y eut jamais un endroit pour faire penser à la peste, pour l’attirer même, ce fut Saigon pendant l’état d’urgence. »

« …et derrière elle venait si grande foule d’humains, que je n’aurais pas cru que mort en eût défait autant » (Enfers, Chant 3ème )




Le Vietnam, cette obsession. « Le Vietnam était une chambre obscure pleine d’objet mortels… » Le Vietnam pour lequel il y eut tant de manipulations, de disfonctionnements, d’aveuglement, d’orgueil et de mensonges de la part des politiques, des militaires, des médias ; un engrenage infernal ne pouvant mener qu’au désastre.

« On était là pour leur donner le choix, le leur apporter comme Sherman a porté la bonne parole dans toute la Géorgie, avec, d’un bout à l’autre, les indigènes pacifiés et la terre brûlée… Notre machine dévastait tout. Et n’importe quoi. Elle pouvait tout, sauf s’arrêter »

Une défaite programmée depuis le départ ! Au Cœur des Ténèbres, toujours plus loin Au Cœur des Ténèbres…

Un immense gâchis ! « Il y avait une telle concentration, une telle densité d’énergie, américaine que si on avait pu en faire autre chose que du bruit, de la souffrance et des ravages, on aurait pu illuminer l’Indochine pendant mille ans… »






« En vérité je me trouvai sur le rebord de la vallée d’abîme douloureuse qui accueille un fracas de plaintes infinies. Elle était noire, profonde et embrumée ; en fixant mon regard jusqu’au fond, je ne pouvais rien y discerner » (Enfers, Chant 4ème )

« Je descendit ainsi du premier Cercle dans le second… » (Enfer, Chant 5ème )

Ainsi en sera-t-il pour Herr de tous les Cercles du Vietnam comme pour Dante de ceux des Enfers…
Car ce livre est bien une descente dans les Enfers de Dante et dans ceux du peintre Jérôme Bosch.






Une vision kafkaïenne et surréaliste, intemporelle, antique et moyenâgeuse à la fois, peuplée de créatures hybrides et monstrueuses torturées et torturant « parce que c’est comme ça ».
La guerre comme un trip d’opium, la seule drogue capable de vous submerger d’un tel flot d’adrénaline, une sorte de cauchemar fantastique ou se mélangent réalité et virtualité, clairvoyance extrême et démence, la danse infernale de l’être tiraillé entre rejet et fascination, attirance passionnelle et dégoût ; toute l’ambivalence de la nature humaine et de celle, avouée à demi-mots, de Herr : la guerre comme tragique et ultime expérience de soi, de l’animalité incompressible et darwinienne qui habite chacun de nous, même les plus humanistes et les plus éclairés, depuis les Commencements.
La sarabande mortelle des hommes, celle qui alimente le gigantesque fleuve de sang qu’ils font couler sur la Terre depuis le premier souffle de leur vie.






Mais peut-il en être autrement, prisonniers qu’ils sont des fonctionnements inconscients qui les dépassent ? « Pardonnez-leur Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils font » -- parce qu’ils sont dominés par « des mécanismes de persécution cachés depuis la fondation du monde… » (Et nous verrons encore René Girard…)
Et Kurtz, de nouveau Kurtz : la connaissance de notre propre bestialité n’empêche jamais celle-ci de remonter et de nous déchiqueter dans les mâchoires de son piège préhistorique. L’Homme encore trop Animal, pas assez Homme et pourtant parfois capable d’humanité jusqu’à la sainteté… Toujours l’ambivalence des mécanismes, les Paradoxes fondamentaux de l’existence humaine.






Ce livre plonge au profond de notre inconscient, de ses mille impensables et inavouables visages révélés par la violence : humain jusque dans le tragique de l’inhumanité.
Cette descente de Dante aux Enfers, c’est un voyage initiatique au bout de soi – de «notre Enfer» -- dans les labyrinthes interdits à notre belle conscience « civilisée », mais dissimulés dans le tréfonds de notre subconscient.

Un livre quasi métaphysique qui dit l’impalpable de la Vie et de la Mort, sous-tend les grandes interrogations existentielles de l’Homme, de tous les « Pourquoi », du sens même sa raison «d’être ou de ne pas être».

Et l’on pense au monologue d’Hamlet :
« Y a-t-il plus de noblesse d’âme à subir ou à se révolter ? Qui voudrait suer et grogner dans cette vie accablante s’il pouvait en finir avec un simple coup de poignard ? Mourir… dormir… peut-être rêver ? Mais quels rêves peut-il y avoir dans cette région inexplorée dont nul voyageur ne revient ? Les couleurs natives de la résolution blêmissent sous les pâles reflets de la pensée… ».

On pense aussi au Divertissement du grand Pascal : l’homme peut-il se passer de la guerre et des jeux auxquels il s’adonne, incapable de maîtriser sa nature et de la consacrer à son élévation ?

Ou bien encore le Sermon sur la Mort de Bossuet :
« A quoi nous servira d’avoir tant écrit dans ce livre, puisqu’une seule rature peut tout effacer ? La pièce n’en aurait pas été moins jouée que je serais demeuré derrière le théâtre… », tant Tout parait si vain…

…le vertige des questions éternelles qui resteront à jamais sans réponse, nous torturent et nous maintiennent dans une gangue insupportable.






Dans ce livre, c’est toutes les guerres que l’on à l’impression de voir, toutes les batailles, tous les soldats, tous les carnages. Ce sont les mêmes visages torturés que ceux de Verdun, du Chemin des Dames, d’Iwo Jima ou Stalingrad





On y retrouve sans pudeur ni réserve -- car l’époque à changé -- A l’Ouest rien de nouveau, Les Croix de bois, Orage d’acier , tous les livres, tous les films qui parlent de guerre, de boucherie et de soldats, jouets manipulables à merci par un destin infernal qui les dépasse, tétanisés par la peur, la violence et la mort ; le courage, comme dit Herr en substance, n’étant peut-être qu’un moment privilégié et salvateur d’adrénaline au milieu de l’angoisse…

Se référer aussi à l’excellent Sous le Feu (dans Theatrum Belli) du Lieutenant-colonel Goya que beaucoup ici connaissent déjà et qui décrit remarquablement la complexité des comportements des hommes au combat.





Michael Herr ne se positionne jamais vraiment politiquement comme un militant anti-guerre, ce qui renforce l’impact du livre, même s’il est inévitablement écrit comme une condamnation de la guerre et un jugement implicite des agissements de l’Amérique au Vietnam. Herr décrit, témoigne – n’était-ce pas une des raisons premières de son engagement ? -- montre la réalité crue, entière, impudique, obscène, cruelle et « fascinante ». Il procède d’une lucidité jamais cynique mais souvent désespérée qui semble résumer tous les rêves perdus de l’Humanité, l’impossibilité des hommes d’échapper à leur violence, ces siècles de guerres « pour rien ? », condamnés à reproduire éternellement « la route antique des hommes pervers » comme dirait René Girard, celle de la barbarie ancestrale vers laquelle on ne cesse de retourner… au cœur des Ténèbres… en glissant sur le long fleuve serpentant de la vie qui mène invariablement à sa source ultime...





Une aventure dont personne ne peut jamais se remettre, parce que de retour au pays, après des années, demeure, inaltérable, le souvenir des morts qui hante, chorégraphie diabolique… jusqu’à la fin de son existence ou de ce qu’il en reste...

« Pendant les six années qui ont suivi je les ai tous revus, ceux que j’avais vraiment vus et ceux que j’avais imaginés, les leurs, les nôtres, les amis que j’aimais comme les inconnus, des personnages figés pris dans une danse, une danse de toujours… »


« Donc pour ton mieux, je pense et je dispose que tu me suives et je serai ton guide, et je te tirerai d’ici vers un lieu éternel où tu entendras les cris désespérés ; tu verras les antiques esprits dolents qui chacun crient à la seconde mort ; et tu verras ceux qui sont content dans le feu, parce qu’ils espèrent venir un jour futur aux gens heureux.
Là-haut l’Empereur gouverne et règne, là est sa ville et son haut siège : Ô bienheureux celui qu’il y choisit ! »

« Poète, je prie pour que je fuie ce mal et pire, que tu me mènes là où tu as dit, en sorte que je voie la porte de Saint-Pierre et ceux que tu décris si emplis de tristesse » (Enfers, Chant 1er )






Herr est sorti des Enfers, a-t-il découvert la porte de Saint-Pierre ? Rien n’est moins sûr… il n'a sûrement pas trouvé la paix, mais il est probable qu’il a acquis la sagesse et l’humilité.

Michael Herr y a été, il l’a fait. Par égoïsme ? Par voyeurisme ? Pour se prouver qu’il « était un homme » au même titre que les soldats et qu’il « pouvait tout voir », qu’il faut témoigner de tout ? Pour satisfaire, derrière le paravent de la bonne conscience et la nécessité de l’information, des instincts moins nobles et primaires qu’il pouvait contenir en ne tenant pas un fusil et sans tuer personne ? – ou presque.
Il s’est posé mille fois ces questions et ne cesse certainement encore de se les poser chaque jour, condamné à être écartelé entre la fierté et la culpabilité d’être « un survivant », d’avoir eu « les couilles de le faire », revoyant à l’infini les visages des hommes qui ont été « ses frères d’armes » et qui défilent en lui, macabres souvenirs, comme les ombres vivantes, témoins impuissants et malheureux... d’une Humanité inaccessible ?





Mais quoi qu’il en soit, il nous offre un témoignage d’une puissance rare et exceptionnelle. On ne sort pas indemne de cette lecture. L’expérience littéraire est si marquante qu’à la fin du livre, en gardant bien sûr modestie, humilité et respect, on pourrait presque dire comme l’auteur :

« …Vietnam, Vietnam, Vietnam, nous y sommes tous allés »



L'innocence est la première victime de la guerre




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Putain de Mort en français est difficile à se procurer parce que non-réédité. Mais on peut le trouver quand même là :



Et sûrement ailleurs...

Dispatches (en anglais)



Michael Herr




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Au-delà de l’émotion légitime






Pour finir, je changerai totalement de registre. Après l’emphase et l’émotion, il convient de revenir à une autre réalité.

J’ai été profondément sensible à ce livre, parce que dès mon enfance, comme Michael Herr, j’ai été subjugué par les reportages de guerre et les photos des magazines traduisant cette part de l’épopée humaine tragique et constante à travers les âges.
Pour des raisons que j’ignore – n’étant pas issu d’un milieu militaire ou particulièrement militariste, j’ai toujours été attiré par la guerre, partagé, comme l’auteur de Putain de Mort, entre le rejet et la fascination. Je n’ai jamais, par mode ou refus de l'évidence, nié cette part de virilité masculine qu’il n’est pas bon d’avouer de nos jours et qui consiste à se demander : aurais-je du courage ou serais-je un lâche ? Quelle serait ma vraie nature, mon comportement physique et moral en face des combats ?



Jamais les sociétés à l’abri de puis si longtemps de la violence guerrière n’ont autant mis la guerre en scène à travers les films ou les jeux vidéos – ce qui démontre à quel point nous sommes habités par cette question. Mais la violence ne fait-elle tout simplement pas partie de notre déterminisme, de notre survie dès le départ ?






Car en effet, si ce livre est un chef-d’œuvre de témoignage sur la folie guerrière, les souffrances et l’humanité perdue des hommes qui y sont plongés, il pose aujourd’hui la question de l’endurance des société occidentales au regard de la mort, de leur attitude face à la nécessité de devoir peut-être payer de nouveau un jour le prix sang pour conserver une liberté que l'on aura laisser filer par bêtise, par paresse et lâcheté et pourtant chèrement acquise au cours des siècles grâce aux combats et aux sacrifices de « nos Pères ».
Ce qui est exactement le propos de Clint Eastwood dans son film sur Iwo Jima et il ajouta dans une interview: « Oublier ceux qui ont fait le sacrifice ultime pour nous serait un crime ».
…Et une profonde erreur si nous devions reprendre les armes.
Mais qui s'en souci aujourd'hui, calfeutré au fond du leurre de son petit confort douillet ?





Une telle liberté journalistique en temps de guerre, comme en témoigne Michael Herr, est inconcevable aujourd’hui et les Etats Majors l’ont bien compris justement grâce à l’influence et à l’omniprésence des média américains durant la guerre du Vietnam : l’opinion publique « des enfants gâtés », avec son rejet primaire de toute forme de violence, une émotivité à fleur de peau empêchant nombre de réflexions réalistes en profondeur, sa culpabilité historique entretenue à bien des égard jusqu’à l’absurde et au reniement de soi, tout ceci constitue l’un des maillons les plus faibles et les plus préoccupants de l’Occident : cela revient implicitement à renoncer à la combativité la plus élémentaire pour sa propre survie et accepter une future servitude volontaire à travers un « esprit de Munich » cautionnant indirectement des idéologies liberticides avec les conséquences que l’on connaît. Mais « la seule leçon que l’on peut retenir de l’Histoire est qu’on en retient jamais les leçons… »
Ça s’appelle en quelque sorte le déni des mécanismes de la nature humaine.
La dégradation de la perception de certaines réalités conduit à l'éternel recommencement de celles-ci....








Des thèmes on ne peut plus d’actualité qui sont d’ailleurs maintenant régulièrement traités sur les blogs consacrés aux questions de défense. Le Livre Blanc de la Défense n'évoque-t-il pas lui aussi la fameuse Résilience chère à Boris Cyrulnik ?
Ce qui prouve que l’urgence se fait sentir, surtout après la mort de nos soldats français en Afghanistan avec son traitement pathétique et les menaces qui pèsent sur le monde de demain : les évènements nous disent que nous seront de plus en plus brutalement rappelés à la cruauté des rivalités humaines.




Il ressort également de Putain de Mort, une impression de civilisation à la dérive ayant perdue ses repères et ses certitudes, ne sachant plus comment faire face au ravage de ses doutes ; depuis les années 50 et 60, cela n’a fait qu’empirer à travers toutes sortes d'instrumentalisations idéologiques bien souvent masochistes. A cet égard cet ouvrage est prémonitoire et si l’auteur n’aborde pas ces questions, le livre en lui-même les pose d’une manière redoutable.

Il est extrêmement intéressant de lire ce livre en pensant aujourd’hui à l’Irak et à l’Afghanistan, aux soldats confrontés à ce type de violence sournoise. Saurons-nous nous adapter aux «nouvelles formes de guerre» (du moins en apparence parce que la guerre asymétrique à toujours existé) et aux nouvelles manières de combattre ? Saurons-nous de nouveau encaisser des cruautés que l’on avait un peu vite reléguées dans les oubliettes de l’Histoire? Sera-t-il possible de suffisamment rééduquer positivement l’opinion publique et de « réarmer les esprits » pour faire face, malgré les idéologues, les naïfs ; les «idiots utiles», les réticences et les peurs, les aveuglements vis-à-vis des douloureux défis qui nous attendent ?

Putain de Mort constitue donc un préambule à l’étude des mécanismes de la violence et à de nombreux sujets de société que nous aborderons ici en essayant de poser les bonnes questions sans pudeur, au-delà de « ce qu’il convient de dire ou de ne pas dire en fonction de l’Air tu temps ou de la Bien-pensance ».
Même s’il faut pour cela déplaire et passer pour un « va-t-en guerre » !






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Je finirai en signalant la revue Nam éditée il y a une vingtaine d’années par les éditions Atlas.





Une véritable mine d’or de photos et témoignages sur la guerre du Vietnam vu du côté américain et vietcong. Tous les aspects y sont traités, que ce soit les Forces Spéciales ou les bombardements, les armes, le problème des Noirs, des prisonniers, déserteurs, la drogue, la prostitution… rien n’est laissé au hasard.

« Nous n’aurions jamais dû nous laisser entraîner dans cette guerre de jungle. Avec notre puissance de feu, face à une armée régulière, nous l’aurions balayée. Mais nous ne tirions que sur des arbres et des buissons… » (Un soldat de la 1ère division de cavalerie)

«Selon les sources officielles, 57 939 Américains ont trouvé la mort au Vietnam. Mais parmi les 2 700 000 appelés qui y sont allés, on estime que 500 000 d’entre eux souffrent encore aujourd’hui de troubles nerveux graves.
Pour l’armée américaine, la guerre du Vietnam fut une expérience imprévue. Toutes les prévisions officielles se trouvèrent erronées. En 1964, le président Johnson avait affirmé que l’industrie Nord Vietnamienne pouvait être détruite en douze jours par les bombardiers du l’US Air Force. Entre 1965 et 1968, les opérations de bombardement sur le Nord coûtèrent à l’Amérique 6 milliards de dollars. Les dommages causés par ces opérations ne se sont pas élevés à plus de 700 millions de dollars. Les troupes américaines se sont trouvées confrontées à une situation impossible. Au bout de quelques années de guerre, le moral et la discipline en ont singulièrement pâti. Il y eut 32 000 désertions. Et les chiffres concernant les actes d’insubordination ou de mutinerie ont toujours été grossièrement sous-estimés… »
(Nam - extraits)


Avec un peu de chance, les curieux ou passionnés peuvent peut-être trouver la collection ici.



Histoire et Collections

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Et parfois ailleurs en tapant dans Google : Nam histoire vécue de la guerre du Vietnam

Quant à moi, nobles amis et amies, j’ai la collection entière et même sous la torture je ne la donnerais à personne !!!! Et na !



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« La guerre est ce monstre qui se nourrit des propriétés, du sang, des vies, et plus elle en mange et en consomme et moins elle est rassasiée. La guerre est cette tempête terrestre qui emporte les champs, les maisons, les bourgs, les châteaux, les villes, et peut absorber en un instant les royaumes et les monarchies entières. La guerre est cette calamité, composée de toutes les calamités, où il n’existe mal dont on ne souffre ni dont on a peur, ni bien qui soit à soi et sûr. Le père n’est pas sûr de son fils, le riche n’est pas sûr de sa propriété, le pauvre n’est pas sûr de sa sueur, le noble n’est pas sûr de son honneur, l’ecclésiastique n’est pas sûr de son immunité, le moine n’est pas sûr de sa cellule ; et même Dieu dans les temples et dans les sanctuaires n’est pas en sécurité. »

Padre Antonio Vieira (1608 – 1687), Sermoes



















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4 commentaires:

  1. Pour Information, le livre de Michael Herr "Putain de mort" est réédité aux Editions Albin Michel en janvier 2010.

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  2. j'ai le sentiment que votre phrase: «Pour des raisons que j’ignore – n’étant pas issu d’un milieu militaire ou particulièrement militariste, j’ai toujours été attiré par la guerre, partagé, comme l’auteur de Putain de Mort, entre le rejet et la fascination»… résonne chez beaucoup de monde aujourd'hui, dont je fais partie évidemment. Et nous vivons cela entre culpabilité (parce qu'on a été "bien élevé" — je dis ça sans cynisme) et exaltation presque puérile (comme quoi les "va-t'en guerre" du passé ne sont peut-être pas si difficiles à comprendre).

    Sur le Vietnam, si vous ne connaissez pas déjà, je vous recommande chaudement les livres de Patrick Chauvel, donc "Sky" qui est complètement dingue.
    Et sur l'Irak le livre de David Finkel "De bons petits soldats" ed. Robert Laffont dont Oliver Todd dit qu'il «sera peut-être pour l'Irak ce que "Putain de guerre" restera pour le Vietnam».

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  3. Bonjour,
    Votre honnêteté quant aux sentiments contradictoires à propos de la guerre, prouve que vous êtes lucide sur la Nature humaine et la vôtre en particulier. Nous sommes dans une société qui a cherché (entre autres choses) à nier notre aspiration anthropologique profonde à l'héroïsme, à faire de nous des hommes "dévirilisés", dans l’illusion d'un nouveau "meilleur des mondes" ou "tout le monde il serait beau, tout le monde il serait gentil" ! Encore faudrait-il pour cela, que tous les peuples de la terre évoluent de la même manière ! Ce n’est pas le cas, et la vie reste définitivement darwinienne où celui qui ne conserve pas sa capacité à combattre pour défendre ses valeurs sera balayé par ceux qui cherchent à lui imposer les siennes…
    Oui, nous avons tous cette propension à être fasciné par la guerre, et dans un monde démocratique tellement protégé de la violence du passé, il suffit de voir le nombre de films de guerre et de violence qui sortent, les séries télé, les jeux vidéos et les livres ou sont exaltés les héros de tous bords dont nous avons besoin pour nous identifier…
    Je vous recommande la lecture de Ernst Jünger et notamment « Orages d’acier », si vous ne connaissez cet homme remarquable, grand guerrier et écrivain devant l’Eternel qui su aussi s’opposer à Hitler…
    Oui, je connais « Sky » que je veux lire depuis longtemps et je sais que c’est un livre remarquable.
    Peut-être seriez-vous intéressé par une traduction française du « Déni de la Mort » de Ernest Becker, qui parle extrêmement bien de cette aspiration incompressible à l’Héroïsme, liée à la peur de la vie et de la mort… si vous la voulez, envoyez-moi un mail….
    Merci de votre commentaire et peut-être à bientôt…

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