22/02/2009

René Girard - Théorie

Théorie girardienne

René Girard
Le penseur des mécanismes de la violence
et du religieux





Biographie



René Girard est un anthropologue français né en 1923 à Avignon. Formé à l’Ecole Nationale des Chartes, spécialiste en histoire médiévale, il émigre aux Etats-Unis en 1947 où il obtient une bourse universitaire. Il fera toute sa carrière de professeur et de chercheur dans diverses universités américaines qui financeront ses recherches.
Il est élu à l’Académie Française en mars 2005, « enfin » récompensé par la France pour les prodigieux travaux qu’il a menés durant cinquante années sur les mécanismes de la violence et du religieux dans la naissance de toute civilisation et de toute culture. Certains, comme Michel Serres, n’hésitant pas à affirmer que :

« René Girard est à la Théorie des origines de la culture
ce que Darwin est à la Théorie de l’évolution »


Sa Théorie mimétique est une anthropologie tellement fondamentale, un tel dénominateur commun, qu’elle dépasse les Sciences humaines et transcende les disciplines : au point que de nombreux intellectuels repensent carrément leur domaine de prédilection et leur vision du monde dans cette nouvelle perspective.

C’est en quelque sorte une Pierre de Rosette, la clef inespérée qui permet de comprendre les mécanismes de la violence de l’Humanité exposés et dénoncés par le Judéo-christianisme, mais pas encore assez accessibles à notre compréhension dans leur écriture biblique, ce que Girard à su transcrire et expliquer de manière moderne et définitivement claire.



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Précision


Nous allons beaucoup parler ici de religieux, car comme nous allons le voir, les mécanismes de la violence et du religieux sont indissociables.

Mais il ne s’agit en aucun cas d’une propagande quelconque pour le Christianisme.

La Théorie girardienne est une « Théorie scientifique et anthropologique ».

« Avant d’être une théorie de Dieu, une théologie, les Evangiles sont une théorie de l’homme, une anthropologie »

Que l’on soit croyant, athée, agnostique, laïc ou quoi que ce soit d’autre, la Théorie fonctionne parfaitement. Que la religion chrétienne soit à la base d’une transformation fondamentale du monde est un fait historique et une spécificité unique qui lui appartient en propre.

C’est tout l’objet du travail de René Girard que de le démontrer ; ce qui est évidemment difficile dans nos sociétés modernes devenues tellement antireligieuses et antichrétiennes par quasi réflexe conditionné, qu’elles refusent souvent de voir, au-delà des dérives, des contradictions et des préjugés, quelles sont les sources de leur phénoménale évolution dans tous les domaines et notamment de leur prise de conscience des mécanismes de la violence.

Faire preuve de curiosité et d’intelligence intellectuelle, c’est être capable de remettre en cause sa vision du monde et ses acquis à la lumière d’une réflexion qui nous est jusque-là inconnue.
C’est regarder le monde tel qu’il est et non tel qu’on aimerait qu’il soit.
Ce n’est pas à tout prix le saucissonner dans le corset étroit et intenable d’une quelconque idéologie, aussi séduisante soit-elle.
C’est être le contraire d’un idéologue et évidemment d’un fanatique.

Cette attitude conditionne directement notre « Libre arbitre », notre « Esprit critique » et représente un des fondements principaux de notre Liberté individuelle.
Elle conditionne peut-être aussi l’avenir de l’Humanité…

Pour reprendre des mots de Spinoza il s’agit là d’un travail qui consiste « ni à déplorer, ni à maudire, mais seulement à comprendre ».

J’envie ceux qui ne connaissent pas encore René Girard et j’espère qu’ils auront, au-delà de leurs croyances personnelles, une révélation comparable à ce que fut la mienne lorsque j’ai découvert son inestimable travail.



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La Théorie girardienne n’est pas accessible à tout le monde de prime abord. Il existe de nombreux livres d’initiation à la pensée de René Girard, mais en fait, ils présupposent déjà une bonne connaissance des principes fondamentaux.
Aucun, à ma connaissance, n’est suffisamment simplement vulgarisé en une continuité explicative qui partirait des mécanismes de base pour développer petit à petit l’ensemble du processus, ceci afin de permette au profane de saisir rapidement la logique de la Théorie.

Il manque tout simplement une sorte de « Théorie girardienne pour les Nuls ».

C’est ce que je vais essayer de faire ici en progressant pas à pas de manière très scolaire et en essayant d’être le plus clair possible, voire même parfois répétitif.
Mais je ne peux tout dire d’un seul coup ni entrer dans certains détails qu’il vous faudra approfondir par la lecture de René Girard dans les textes eux-mêmes ou dans les essais sur son œuvre réalisés par d’autres.
Il faudrait prendre ses livres un par un et en extraire chacune de ses réflexions thème par thème comme je l’ai fait ici de manière embryonnaire.

Hélas, on est toujours insatisfait de son travail, surtout lorsqu’il concerne une thèse aussi phénoménale. Il y toujours une argumentation que l’on voudrait rajouter pour parfaire la démonstration. Il faut bien s’arrêter à un moment donné en se disant simplement que vu l’importance du sujet… on passera sa vie à y revenir en permanence, une question suggérant une réponse possible qui elle-même amènera de nouveau une autre question… et ainsi de suite.

Pour cela, je me suis principalement appuyé sur un ouvrage d’Eric Haeussler intitulé :


Des figures de la violence


Si pour des raisons de propriété intellectuelle j’ai limité les emprunts directs au texte, par contre j’ai repris les nombreuses citations de René Girard judicieusement choisies par l’auteur de cet essai pour illustrer mon exposé.

J’espère que cela prouvera l’excellent travail d’Eric Haeussler, que ça contribuera à lui faire de la publicité ainsi qu’à René Girard bien entendu.
Personnellement, je n’ai aucun intérêt financier à l’affaire, seulement la passion de diffuser et faire connaître au plus grand nombre cette étonnante réflexion qui concerne chacun de nous et conditionne en grande partie l’avenir des hommes.

J’ai également vérifié que je ne commentais pas d’erreur majeure en me référant à un petit livre de Charles Ramond qui s’intitule :

Le vocabulaire de Girard




Petit dictionnaire de 80 pages d’une exceptionnelle clarté qui reprend tous les mots et les thèmes de la Théorie girardienne en les expliquant limpidement dans les situations et contextes auxquels ils sont associés. Parfait.
Absolument indispensable à celui ou celle qui découvre la Théorie et même à ceux qui la connaissent déjà pour reclarifier leur pensée.

Certaines réflexions ou développements ne sont pas tous de Girard dans les dernières parties mais les miennes, ce qui me paraissait nécessaire pour enrichir la présentation.



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1ère Partie

Mécanismes de base et fonctionnements
de la violence et du religieux archaïque




Le Désir mimétique ou la Théorie de l’imitation des désirs


L’homme est un « être de désir » équipé d’un cerveau semblable à un véritable « laboratoire mimétique », c'est-à-dire une « machine à imiter » sans limites, ce qui le différencie des animaux dont les mécanismes d’imitations ne peuvent se développer au-delà d’un certain stade.

Comment ça marche ? ou principe de base
Prenons un exemple : si vous donnez à deux enfants le même jouet, ils voudront très vite s’approprier le jouet de l’autre, bien que les deux jouets soient identiques.
Plus encore, si vous donnez à chacun d’eux les dix mêmes jouets, il se produira exactement la même chose.

Ils deviennent automatiquement rivaux, ils sont dans la « Rivalité mimétique », chacun se retrouve dans l’imitation de la rivalité et du désir d’appropriation de l’autre. Ils imitent même leurs paroles, leurs gestes, leurs attitudes, leurs jeux, chacun voulant toujours faire « comme l’autre ».

Observer des enfants, c’est comprendre tout ce qui va suivre, car les mécanismes de la nature humaine s’expriment naturellement à travers leurs comportements, même s’il peut être dérangeant de l’admettre et de le constater : en eux et entre eux existent et se dévoilent, de « manière innocente » mais bien réelle, tous les mécanismes d’imitation, de Boucs émissaires et de persécutions que nous allons analyser. Cela n’enlève rien à la magie de l’enfance ; il s’agit seulement de reconnaître que ces enfants portent logiquement en germe ces mécanismes auxquels ils seront comme tout le monde soumis en tant qu’adultes.

Contrairement aux idées reçues qui veulent que l’on soit si « singulier », le désir n’est pas autonome ni indépendant ; nous l’empruntons aux autres, nous le calquons sur celui des autres et il n’est que l’expression de l’Envie, de la Jalousie, du Ressentiment et de la Frustration.
Nous désirons des objets non pour leurs qualités objectives, mais uniquement parce qu’ils sont désirés par les autres.

En somme, le désir désire le désir, il a toujours besoin d’un autre désir pour exister et cet autre désir se nourrit lui-même d’un autre désir (ou de plusieurs) et il en va ainsi pour chacun de nous.

L’objet convoité pouvant aussi être immatériel : une réussite sociale par exemple.

Notre désir n’est donc pas directement lié à l’objet.

Le mécanisme forme un triangle :
Le sujet (vous ou moi), l’objet matériel ou immatériel désiré et la tierce personne qui le convoite également en vertu du même mécanisme.





Le Désir est une histoire sans fin qui se rejoue éternellement entre le sujet, sa frustration et les objets qu’il convoite à travers le désir des autres, et jamais aucun de ces objets ne peut combler définitivement le manque qui s’empresse de renaître à la recherche d’un nouvel objet de nouveau suscitée par le désir d’un autre.

Cette tierce personne c’est le « Modèle ».

Pour grandir, nous imitons tous des « modèles » au sein du milieu dans lequel nous évoluons ou provenant de l’extérieur de ce milieu sans nous en apercevoir. Nous voulons en quelque sorte ressembler à ce modèle parce qu’il incarne à nos yeux une part de rêve et de plénitude, une « autonomie métaphysique » supposée, qui le rend prestigieux à nos yeux. On désire d’autant plus ressembler à Tel ou Telle, que le modèle semble indifférent à ce que l’on recherche, parce qu’il nous paraît incarner cette « indépendance » que l’on ne possède pas. C’est un principe de séduction bien connu dans les affaires intimes : ignorer pour être désiré et pour faire croire que nous sommes tellement désirés par d’autres que l’on peut se permettre de négliger l’attention de celui ou celle qui vous désire.

« Toute valeur d’objet croît en proportion de la résistance que rencontre son acquisition. Et c’est aussi la valeur du modèle qui grandit. L’un ne va pas sans l’autre. »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)

Le modèle acquérant plus de valeur, les objets qu’il désire deviennent mécaniquement plus précieux.

Le mécanisme de l’imitation du désir permet aussi de comprendre de nombreux paradoxes du comportement comme les brusques changements des liens de l’amitié sincère partagée par deux personnes qui se transforment en haine subitement incontrôlable : il y a forcément une jalousie tapie quelque part qui survient à un moment donné et déclenche la « Rivalité mimétique », même si on ne perçoit pas cette « envie » ou qu’on refuse de se l’avouer à soi-même.
Nous sommes en effet rarement conscients de nos propres comportements mimétiques et de leurs raisons profondes.

Nous sommes donc « influencés » en permanence, manipulés par notre propre désir et par le désir des autres depuis nos premiers balbutiements.




Il existe deux types de relations à ce « modèle » que René Girard appelle aussi « médiateur » :

La Relation interne (appelée Médiation interne) quand le sujet est dans notre entourage et qu’on le côtoie.

La Relation externe (appelée Médiation externe) quand le sujet est inaccessible (il peut s’agir d’une star de cinéma bien vivante ou un héros de l’histoire mort depuis longtemps auquel on cherche à s’identifier parce qu’il incarne quelque chose d’important à nos yeux, d’un héros imaginaire de film ou de roman).

C’est donc la « distance physique » entre le sujet et le modèle qui détermine à quel type de désir mimétique on a affaire.

Cette « imitation du désir », cette soif de notre désir est positive lorsqu’elle nous pousse à nous surpasser, à grandir, lorsqu’elle est challenge pour accéder à des objectifs que d’autres ont atteint, à des objets que d’autres possèdent : c’est ainsi que la société se développe à travers la compétition permanente des désirs entre les individus.

Elle peut aussi déraper pour une raison ou pour une autre et basculer dans la « violence réciproque » ou « réciprocité violente ».

Si tous nos comportements sont déterminés par le Désir et l’imitation du Désir des autres dans tous les domaines de l’existence, alors on peut dire que :


La « Théorie du Désir mimétique » détermine toute la marche de l’Humanité


Et c’est ce que nous allons démontrer.

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Le Désir mimétique et la violence






La Relation externe ne pose pas de problème puisque le sujet n’est, par définition, jamais en contact avec le modèle. Même si le modèle est vivant, le simple fait qu’une énorme distance géographique les sépare évite toute possibilité de friction.

Mais cette imitation est capable d’engendrer une redoutable rivalité dans la Relation interne puisque les deux individus sont directement en contact ; dans ce cas, l’intensité de la rivalité peut abolir cette fois une autre « distance » entre les individus, celle sous-tendue par les règles de vie en société comme les hiérarchies sociales, le respect, l’éducation, les convenances diverses, et conduire à un affrontement physique.

L’imitation rapproche les hommes, leurs désirs et les plonge alors dans un antagonisme dangereux.

Donc, tant que modèles et imitateurs vivent dans des mondes séparés, ils ne peuvent pas devenir rivaux, jeter leur dévolu sur les mêmes « objets ». Si les deux mondes se mélangent, les deux sujets se rencontrent, il leur devient possible de désirer les mêmes objets et de devenir « un obstacle » l’un pour l’autre exaspérant la convoitise de chacun : les « rivalités mimétiques » sont inévitables.




Mécanisme mimétique de base entre deux individus :
Si un conflit se déclenche, comme pour le désir, l’agressivité de l’un va imiter l’agressivité de l’autre ; les deux violences vont « se nourrir » l’une de l’autre, s’attiser et s’exaspérer mutuellement au point de rendre les sujets « aveugles », de leur faire perdre tout contrôle sur eux-mêmes.
Les rivaux s’entrainent dans une « réciprocité violente », une spirale qui s’amplifie au fur et à mesure, les oppose de plus en plus violemment et les prive de cette retenue, de cette « distance » sous tendue par les règles sociétales.

C’est au moment où chacun se croit séparé par une énorme distance qu’elle s’estompe le plus ; c’est au moment où les deux rivaux se croient opposés par des différents insurmontables, qu’ils se ressemblent le plus et deviennent ce que l’on appelle des « doubles » des « jumeaux de la violence », des « doubles-obstacles ».
Mais aucun des deux ne peut admettre que leur différence est devenue illusoire, au point de croire que seule cette violence portée à son terme peut les « soulager » de cette tension insupportable.

« Tout ce que ressent, médite ou agit à un moment donné l’un des partenaires de la violence, est destiné tôt ou tard à se retrouver chez l’autre. En dernière analyse, et la dernière analyse c’est le mouvement qui se précipite de plus en plus, on ne peut rien dire de personne qu’il ne faille dire aussitôt de tout le monde. On ne peut plus différencier les partenaires les uns des autres. C’est ce que j’appelle le rapport de « doubles ». »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)



Chacun dira toujours, comme les enfants, « que c’est de la faute de l’autre », qu’il y a une violence préalable à la sienne et qu’il ne fait qu’y réagir, se dédouanant ainsi de sa propre responsabilité : c’est toujours l’autre qui commence.
D’un point de vue collectif, par exemple dans le cas de querelles incessantes entre deux peuples ou ethnies, c’est le même principe : chacun des deux camps accusera toujours l’autre d’une première violence et dira qu’il ne fait qu’y répondre légitimement.

« Le désir ne veut surtout pas renoncer à lui-même ; il ne peut donc pas renoncer à la certitude du caractère maléfique du rival détesté ; il ne peut pas reconnaître en lui celui qui lui ressemble le plus, son alter ego.
La symétrie réelle du rapport mimétique est énergiquement déniée par le sujet, car il n’aspire qu’à différer de son modèle et refuse absolument d’admettre la réalité ».
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


A ce stade de rivalité, les rivaux en oublient complètement l’objet pour lequel ils se battaient. Leur désir d’appropriation de l’objet se transforme en un pur antagonisme violent qui transcende tout le reste. Ils ne sont plus que deux rivaux obsédés l’un par l’autre par le biais de cette folie imitative.

« Etre raisonnable ou fonctionnel, c’est avoir des objets, et c’est s’affairer autour d’eux ; être fou, c’est se laisser accaparer complètement par les modèles du désir »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


La violence appelant la violence dans un emballement sans fin, si aucune personne extérieure n’intervient pour « casser » le mécanisme de rivalité, celle-ci peut aboutir au meurtre de l’un ou l’autre des individus.




« Le mimétisme, en effet, c’est la contagion dans les rapports humains et, en principe, elle n’épargne personne. Si le modèle redouble d’ardeur pour l’objet qu’il désigne à son sujet, c’est qu’il succombe lui-même à cette contagion. Il imite, en somme, son propre désir, par l’intermédiaire du disciple. Si le disciple sert de modèle à son propre modèle, le modèle, en retour, devient disciple de son propre disciple »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


Tout le monde à déjà vécu des colères qu’on a du mal à maîtriser et qui nous rendent d’autant plus violent que l’autre le devient verbalement et parfois physiquement avec une provocation toujours plus intense.
Chacun sait qu’il faut un self-control hors pair pour s’extraire seul de cette spirale infernale.

Si le mécanisme s’arrêtait à ce stade, avec la mort d’un seul individu, ce serait un moindre mal. Mais hélas, en vertu du Mécanisme mimétique auquel chaque individu est soumis, la violence peut se généraliser et faire basculer une communauté entière dans un sanglant cauchemar et se répandre comme la peste, à la manière d’une véritable épidémie.




Mécanisme collectif :
Laissons pour le moment les sociétés modernes et démocratiques dans lesquelles nous vivons pour nous occuper des sociétés primitives archaïques (au sens ethnologique et non péjoratif, bien entendu) dont les structures n’ont rien en commun avec les nôtres.

Comment fonctionne une société primitive ?
Elles sont en général de taille réduite formées de castes, de clans, de familles.
Ne possédant pas de système judiciaire, d’institutions d’Etat répressives, certaines visions romantiques déformées par diverses idéologies ou pensées philosophiques y voient à tort un système plus égalitaire que dans les sociétés modernes.

Ces sociétés sont en fait perçues par une pensée moderne qui ignore l’origine de ses progrès en matière de prise de conscience des mécanismes de la violence, ce qui induit une naïveté elle-même entretenue par une culpabilisation occidentale de sa propre violence à l’égard de ces sociétés.
Cette culpabilisation refuse de replacer ces peuples dans leur contexte originel et les idéalise, les imaginant comme appartenant à une sorte de « Paradis » ou d’« Age d’Or » perdu, de Jardin d’Eden sans violence que nous serions les seuls à avoir détruits.

En fait, leur Ordre culturel y est d’une rigidité extrême : il impose des hiérarchies, des interdits très contraignants – donc des « distances culturelles » entre les individus ; cela rend ces sociétés naturellement plus compactes, unies et solidaires, car en ces temps terribles, la survie de chacun dépend des autres au sein d’une nature extrêmement hostile et féroce dont le fonctionnement est totalement inaccessible à leur entendement.

L’Ordre culturel représente lui aussi un « Modèle ». Les différences culturelles sont à la base de l’Ordre social. L’Ordre culturel doit paraître le plus solide possible pour être efficace. Il représente une sorte de « relation, de médiation externe, de modèle positif ».




L’Ordre culturel n’a pas fonction d’empêcher le Désir mimétique, ce qui est impossible -- sinon l’homme ne serait pas l’homme et la société humaine ne pourrait pas fonctionner – mais d’en réduire durablement les conséquences. Il est là pour maintenir ou augmenter la « distance » entre les sujets et leurs désirs, pour contenir les conflits à travers les règles qui le composent.

« Cet ordre culturel, en effet, n’est rien d’autre qu’un système organisé de différences ; ce sont les écarts différentiels qui donnent aux individus leur « identité » qui leur permet de se situer les uns par rapport aux autres. »
(René Girard – La Violence et le sacré)


Mais ce qui fait la force de ces sociétés et leur union au regard de l’adversité, peut aussi en cas de problème majeur les rendre particulièrement vulnérables.
Comme dans le cas d’un objet solide fait d’un seul bloc, une fissure apparaissant quelque part peut a contrario d’un seul coup condamner l’ensemble.

« L’ordre culturel transcende le réel, mais d’une façon radicalement finie et fragile qui le rend vulnérable aux conflits humains. Ce principe n’a d’autre réalité que le respect qu’il inspire. Si, au sommet, le respect se transforme en irrespect, la contagion est inévitable. Les hiérarchies, les distinctions, les différences ne tardent pas à se dissoudre dans le processus conflictuel » (René Girard – Shakespeare, les feux de l’envie)

« Dès que les hiérarchies fléchissent, la médiation devient « interne » et les rivalités se font infernales, accélérant la désintégration culturelle, donc la perte des différences culturelles » (René Girard – Shakespeare, les feux de l’envie)

Une altercation violente entre deux individus se disputant « quelque chose » et aboutissant à la mort de l’un d’entre eux va soudain, à cause du Mécanisme mimétique et par l’intermédiaire des solidarités claniques ou familiales, déclencher une vague de représailles qui s’amplifiera à l’ensemble de la communauté, parce que dorénavant chaque nouveau mort appellera une nouvelle vengeance et de plus en plus d’individus auront quelqu’un a venger.

Qui n’a entendu parler, autrefois (et encore aujourd’hui dans les sociétés féodales ou claniques, bien que plus rarement chez nous) des rivalités qui s’installaient entre familles sur des générations en entretenant querelles et confrontations alors qu’elles avaient totalement oublié l’origine première de la rivalité.
L’héritage de cette violence était culturellement transmis de manière quasi religieuse dans l’éducation des enfants.
On peut aussi appliquer cela aux peuples : rivalités historiques entre Anglais et Français, Allemands et Français, etc.…




La « réciprocité violente » qui se déclenche entre deux individus entraine donc une troisième personne, puis une quatrième et ainsi de suite pour s’étendre à la communauté entière puisque chacun, en étant soumis au Mécanisme mimétique, va imiter la violence de quelqu’un.

Ces Rivalités mimétiques vont se propager comme une traînée de poudre, une véritable maladie, un virus se reproduisant à vive allure, « Tout le monde » imitant la violence de « Tout le monde », au point de prendre des proportions suicidaires.

L’emballement mimétique, né de toutes les rivalités additionnées, abolit alors les « distances » établies par l’Ordre culturel et les interdits.

Les identités individuelles entre sujets et modèles s’effacent d’un coup en une sorte « d’indifférenciation contagieuse », d’aveuglement et d’antagonisme généralisé, en une guerre de « Tous contre Tous » (expression de Thomas Hobbes dans le Léviathan reprise par Girard) qui menace alors la communauté d’une extinction complète.




Il y a donc comme pour le désir, une relation étroite entre la violence et l’imitation.

« La violence tire ses ressources du caractère mimétique de notre désir » (Eric Haeussler - Des figures de la violence)

Le processus n’est pas plus contrôlable qu’entre deux individus. Mais si dans le premier cas, au moins une personne extérieure peut séparer les deux sujets devenus violents, quand Tous deviennent rivaux, il n’y a alors plus personne susceptible de mettre fin à la spirale diabolique de la violence collective et de la vengeance.

Tous deviennent des doubles.



Cette violence collective est appelée Crise sacrificielle ou Crise mimétique.
La « Crise mimétique ou sacrificielle » c’est toujours l’abolition des différences entre les individus. C’est effectivement quand les différences s’estompent que la société sombre dans la Crise mimétique ou Crise de l’imitation.

« Dans la crise sacrificielle, les antagonistes se croient tous séparés par une différence formidable. En réalité, toutes les différences s’effacent peu à peu. Partout c’est le même désir, la même haine, la même stratégie, la même illusion de différence formidable dans l’uniformité toujours plus complète. A mesure que la crise s’exaspère, les membres de la communauté deviennent tous les jumeaux de la violence. Nous dirons même qu’ils sont les « doubles » les uns des autres »
(René Girard)


L’origine peut aussi ne pas être liée à une dispute pour « un objet quelconque ». Par exemple, deux individus se bousculent par inadvertance ou s’affrontent simplement du regard, l’un et l’autre ressentent cela comme une agression, l’orgueil aidant, la rivalité se déclenche immédiatement, puis une foule s’agglutine, certains commencent à prendre parti pour l’un ou l’autre et à leur tour entre en conflit et bientôt la querelle emporte tout le monde. Imaginons en plus qu’il y ait des morts et le processus de vengeance généralisé devient inévitable.

En effet, il peut suffire de raisons anodines sous-tendues elles-mêmes par d’autres rivalités plus profondes et cachées ou même inavouées pour déclencher le processus.



Les catastrophes naturelles, pourtant extérieures à la communauté, peuvent aussi déclencher l’emballement de la violence mimétique généralisée.
A une époque où l’on ne comprend pas scientifiquement les mécanismes naturels, où on ne peut que les subir sans aucune maîtrise avec une terreur bien compréhensible, ils sont perçus comme une violence magique et indifférenciatrice effaçant toutes les différences.
D’ailleurs la Peste étant de nature contagieuse, elle est souvent confondue avec la Crise mimétique.




La violence a un caractère mimétique si intense qu’elle ne peut s’éteindre d’elle-même une fois qu’elle s’est installée dans la communauté.
Lorsque l’Ordre culturel est en perdition, les médiations ou relations entre les individus sont Toutes devenues internes.
On ne peut compter sur aucune maîtrise individuelle ou collective des émotions et de l’adrénaline, sur aucune sagesse, aucun contrat social pour apaiser l’emballement meurtrier qui ne cesse de grossir et faire des ravages, de tuer.

Le désir mimétique participe donc à la fois à la stabilité de la société et au tourbillon de la violence qui peut l’emporter.




Alors comment faire pour ramener la paix entre les membres de la communauté devenus ivres de violence, pour que celle-ci s’arrête avant que tout le monde ne soit emporté dans la tombe jusqu’au dernier ?


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Le Bouc émissaire ou le mécanisme victimaire





Pour stopper l’imitation sans fin de cette « violence indifférenciatrice collective », de ces rivalités individuelles meurtrières additionnées, la nature humaine a trouvé instinctivement une solution : au paroxysme de la crise, la violence de « Tous contre Tous » va se transformer en violence de « Tous contre Un ».
La foule devenue « Une » et unanime par l’abolition des identités individuelles, va se comporter soudain « comme un seul homme » sous l’impulsion d’un ou plusieurs « meneurs » qui vont désigner « le responsable de tous les maux » à la vindicte populaire.

Une Victime unique va être choisie pour polariser cette haine générale en vertu de raisons totalement arbitraires et subjectives.
A elle seule, bien qu’elle soit totalement innocente de ce qu’on lui reproche, cette victime désignée va endosser la responsabilité de tous les crimes ou tous les bouleversements qui déstabilisent la société.

La foule persécutrice et unanime va donc sacrifier le « supposé responsable » pour s’apaiser : elle détourne, éjecte, expulse littéralement sur lui la totalité de sa violence.




Une fois la victime sacrifiée, la violence tombe d’un coup, laissant le groupe hébété et enfin redevenu calme, ce qui va provoquer la seconde partie de ce mécanisme d’apaisement.

La victime morte apparaît maintenant tout à la fois comme l’origine de la crise et le miracle de la paix retrouvée, elle devient sacrée, elle est alors déifiée parce que porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise et de ramener la paix.
L’Ordre culturel se trouve de nouveau rétablit. La « distance », la « différenciation » entre les membres de la communauté se remet en place.




« Le sacrifice consiste le plus souvent en la mise à mort d’une victime animale ou humaine. Cette opération est faite dans un cadre rituel qui obéit à des règles très strictes. Celles-ci définissent quelles sont les victimes, qui les exécute, quand et comment cela doit se produire. Tout se passe comme si l’on cherchait à contrôler la violence en l’orientant vers une victime relativement indifférente, une victime « sacrifiable », une violence qui ne risque pas de frapper ses propres membres, ceux qu’elle entend à tout prix protéger »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


« La victime n’est pas substituée à tel ou tel individu particulièrement menacé, elle n’est pas offerte à tel ou tel individu particulièrement sanguinaire, elle est là la fois substituée et offerte à tous les membres de la société par tous les membres de la société.
C’est la communauté entière que le sacrifice protège de « sa » violence, c’est la communauté entière qu’il détourne vers des victimes qui lui sont extérieures »
(René Girard – La Violence et le sacré)


Avec le Sacrifice, la société détourne toutes les petites violences naissantes ; la victime les prend en charge et les « transporte » en-dehors de la société avant qu’elles ne dégénèrent en vengeance.
Le Bouc émissaire est là pour « leurrer » la violence collective, c’est un appât, une sorte de fusible ou de coupe-circuit qui stoppe le courant, l’électricité de la violence, un paratonnerre la conduisant à la terre.

Il transforme la malédiction du « Tous contre Tous » de la violence réciproque en « Tous contre Un » de la violence unanime.




« La crise s’aggravant, les antagonistes finissent tous par se ressembler en formant des doubles. Théoriquement ces figures opposent d’abord un à un deux antagonistes. Mais leur similitude réciproque les rend interchangeables et favorise le regroupement de plusieurs antagonistes contre un seul antagoniste »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


« Si la violence uniformise réellement les hommes, si chacun devient le double ou le « jumeau » de son antagonisme, si tous les doubles sont les mêmes, n’importe lequel d’entre eux peut devenir, à n’importe quel moment, le double de tous les autres, c'est-à-dire l’objet d’une fascination et d’une haine universelles. Une seule victime peut se substituer à toutes les victimes potentielles, à tous les frères ennemis que chacun s’efforce d’expulser, c'est-à-dire à tous les hommes sans exception, à l’intérieur de la communauté »
(René Girard – La Violence et le sacré)


« Là ou quelques instants plus tôt il y avait mille conflits particuliers, mille couples de frères ennemis isolés les uns des autres, il y a de nouveau une communauté, tout entière unie dans la haine que lui inspire un de ses membres seulement. Toutes les rancunes éparpillées sur mille individus différents, toutes les haines divergentes, vont désormais converger vers un individu unique, la « victime émissaire » ».
(René Girard – La Violence et le sacré)


Les jumeaux étaient sacrifiés dans les sociétés primitives parce que leur ressemblance représentait la figure emblématique du déclenchement de la violence, ou bien ils s’entretuaient. Remus et Romulus sont parmi les plus connus et préludent d’ailleurs à la fondation de Rome.

Pour que s’accomplisse ce « Tous contre Tous » en « Tous contre Un », dans le délire général qui trouble les sens et la perception, il n’y a pas besoin d’une preuve irréfutable, il suffit d’un rien et le prétendu « caractère monstrueux d’un individu » va se répandre lui aussi comme une épidémie.




« Pour que le soupçon de chacun contre chacun devienne la conviction de tous contre un seul, rien ou presque est nécessaire. L’indice le plus dérisoire, la présomption la plus infime va se communiquer des uns aux autres à une vitesse vertigineuse et se transformer presque instantanément en une preuve irréfutable. La conviction fait boule de neige, chacun déduisant la sienne de celle des autres sous l’effet d’une « mimésis » (imitation) quasi instantanée. La ferme croyance de tous n’exige pas d’autre vérification que l’unanimité irrésistible de sa propre déraison. »
(René Girard – La Violence et le sacré)


La foule étant nombreuse et la victime désignée seule, quel que soit la peur autosuggérée que représente le Bouc émissaire, le rapport de force est tellement inégal qu’il est facile de le sacrifier.

« Au moment suprême de la crise, quand la violence réciproque parvenue à son paroxysme se transforme d’un seul coup en unanimité pacificatrice, les deux faces de la violence paraissent juxtaposées : les extrêmes se touchent. Cette métamorphose a la victime émissaire pour pivot. Cette victime paraît donc réunir sur sa personne les aspects les plus maléfiques et les plus bénéfiques de la violence. Il n’est pas illogique de voir en elle l’incarnation d’un jeu auquel les hommes veulent et peuvent se croire complètement étrangers, le jeu de leur propre violence, jeu dont la règle principale, effectivement, leur échappe »
(René Girard – La Violence et le sacré)




La victime innocente est donc sacrifiée dans un premier temps et déifiée dans un second. C’est toute l’ambivalence du processus de bouc émissaire que même les plus grands ethnologues n’ont pas su repérer ou décrypter avant René Girard.

« Il ne suffit pas de dire que la victime émissaire « symbolise » le passage de la violence réciproque et destructrice à l’unanimité fondatrice ; c’est elle qui assure ce passage et elle ne fait qu’un avec lui. La pensée religieuse est forcément amenée à voir dans la dernière victime de la crise (la victime émissaire) celle qui subit la violence sans provoquer de nouvelles représailles, une créature surnaturelle qui sème la violence pour récolter ensuite la paix, un sauveur redoutable et mystérieux qui rend les hommes malades pour les guérir ensuite. »
(René Girard – La Violence et le sacré)


Le Mécanisme mimétique évolue vers une violence capable de détruire entièrement la société, mais grâce à la violence déterminante et ponctuelle du Sacrifice, elle évolue alors paradoxalement vers une réduction de la violence et un retour à l’Ordre culturel.

A travers ce Bouc émissaire, la violence s’expulse hors de la communauté malade pour être changée en Sacré, parce que lui seul transforme la violence interne à la communauté en violence sainte ou légitime à travers des divinités ou commandements divins passant alors pour être indiscutables.




« Seule la transcendance du système, effectivement reconnue par tous, quelles que soient les institutions qui la concrétisent, peut en assurer l’efficacité préventive ou curative en distinguant la violence sainte, légitime et en l’empêchant de devenir l’objet de récriminations et de contestations, c'est-à-dire de retomber dans le cercle vicieux de la vengeance »
(René Girard – La Violence et le sacré)


Le mécanisme de la victime émissaire est à la base du religieux primitif.
Le Sacré, cette Transcendance issue de la violence agit comme une Médiation externe en réimplantant une grande « distance » mêlée de crainte et d’idolâtrie entre les rivaux possibles et refonde un Ordre culturel issu lui-même de cette transcendance.
Il est une manière d’évacuer la violence vers l’Au-delà en associant la violence simplement humaine aux menaces naturelles.

« La Crise sacrificielle, c'est-à-dire la perte du sacrifice, est perte de la différence entre violence impure et violence purificatrice. Quand cette différence est perdue, il n’y plus de purification possible et la violence impure, contagieuse, c’est-à-dire réciproque, se répand dans la communauté.
La différence sacrificielle, la différence entre le pur et l’impur ne peut pas s’effacer sans entraîner avec elle toutes les autres différences. Il n’y a là qu’un seul et même processus d’envahissement par la réciprocité violente. La « crise sacrificielle » doit se définir comme une « crise des différences », c'est-à-dire de l’ordre culturel dans son ensemble. »
(René Girard – La Violence et le sacré)


« La violence humaine est toujours posée comme extérieure à l’homme ; c’est pourquoi elle se fond et se confond dans le sacré, avec les forces qui pèsent réellement sur les hommes du dehors : la mort, la maladie, les phénomènes naturels...
Les hommes ne peuvent pas faire face à la nudité insensée de leur propre violence sans risquer de s’abandonner à cette violence ; ils l’ont toujours méconnue, au moins partiellement et la possibilité de sociétés proprement humaines pourraient bien dépendre de cette méconnaissance »
(René Girard – La Violence et le sacré)




Le Sacrifice est la clef de voûte qui tient à lui seul l’arche de l’Ordre culturel. Ce pic de délire conduit à une réorganisation spontanée de la société en crise. C’est un second foyer d’incendie suffisamment intense et allumé au bon moment pour contrer le premier en train d’embraser toute la forêt.

Le Désir mimétique explique la destruction de l’Ordre social et culturel en passant de la Médiation externe à la Médiation interne entre les individus.
A contrario, il explique aussi qu’il permet de repasser à la Médiation externe par le mécanisme de Bouc émissaire et du Sacrifice qui accouche de la Transcendance religieuse.
On pourrait dire que la différence quotidienne entretenue par l’Ordre culturel, lorsqu’elle perd de son efficacité et se délite, à besoin d’une explosion (un coup de booster) capable de produire une « sur-violence » qui enfante une « différence transcendantale » (sacrée) ne visant qu’à réinstaurer la « différence quotidienne » le plus longtemps possible avant que ça ne recommence.

« Les règles de la discipline ont été négligées :
Et voyez ! autant il y a de tentes grecques qui s’enflent
Sur cette plaine, autant s’enfle le nombre de factions.
Quand le général n’est pas dans la ruche
Où les fourrageurs doivent tous revenir,
Quel miel peut-on attendre ? Quand le Degré (la hiérarchie, le rang, les différences) est masqué,
L’homme le plus vil, sous le voile apparaît comme le plus noble.
Oh ! quand le Degré est ébranlé,
Qui sert d’échelle à tous les hauts desseins,
L’entreprise est malade ! Comment les communautés,
Les grades, dans les écoles et les corporations dans les villes,
Le commerce pacifique entre des rivages séparés,
Le droit d’aînesse et de naissance,
Les prérogatives de l’âge, les couronnes, les sceptres, les lauriers
Pourraient-ils, sans degré, rester à leur place, authentique ? »
(Shakespeare – Troïlus et Cressida, cité par René Girard dans La Violence et le sacré)


« Le principe de « Degré », c'est-à-dire l’Ordre culturel, transcende le réel, mais d’une façon radicalement finie et fragile qui le rend vulnérable aux conflits humains. Ce principe n’a d’autre réalité que le respect qu’il inspire. Si au sommet le respect se transforme en irrespect, la contagion est inévitable. Le « Degré » ne tarde pas à se dissoudre dans le processus conflictuel. »
(René Girard – Shakespeare, Les feux de l’envie)




La vie de la communauté ressemble à une sorte de ligne circulaire qui gronde, va jusqu’à l’explosion et retourne au calme à la manière de ce que font les volcans agités de secousses telluriques profondes qui provoquent des éruptions de lave en fusion dont les coulées, à la fois ravagent tout sur leur passage et en même temps fertilisent de nouveau la terre brûlée. Périodes de crises et de calme alternent aléatoirement.

« L’Ordre culturel lié à la Médiation externe contient la violence dans le sens où il l’empêche de se répandre et dans le sens où il est encore imprégné de la violence dont il est un produit. Dans cette configuration, le Désir mimétique est cela même qui assure la cohésion de la société. Mais lorsque la Médiation devient interne, les conflits mettent en jeu la survie de la communauté par la précipitation du Désir mimétique en violence : la communauté entre en crise »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


Prenons une autre métaphore : la société est une voiture roulant sur une route. A un moment donné un caillou la fait déraper et elle prend un virage dangereux. Inconsciemment, par réflexe, le conducteur donne un coup d’accélérateur pour redonner de l’adhérence aux pneus sur le bitume ; au-lieu de basculer dans le fossé ou de s’éclater contre un arbre, le véhicule se restabilise. Le caillou c’est le déclencheur inattendu de la Crise mimétique ; le dérapage c’est la Crise mimétique elle-même qui fait perdre le contrôle du véhicule (la société) et l’embarque dans une catastrophe fatale ; le coup d’accélérateur c’est le principe de Bouc émissaire, « le plus de vitesse » ponctuel qui permet de contrer la vitesse passée hors contrôle, et de la recontrôler à nouveau pour qu’elle revienne à sa course normale. On pourrait presque dire aussi que le conducteur c’est le religieux d’origine humaine, l’élément externe au processus qui permet le coup d’accélérateur et en même temps interne à la société (à l’intérieur du véhicule) dans le sens ou ce mécanisme reste profondément humain et non divin, même s’il est perçu ainsi.




« Il s’agit de suivre jusqu’au bout la logique du conflit mimétique et de la violence qui en résulte. Plus les rivalités s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier les objets qui en précipite la cause, plus ils sont fascinés les uns par les autres. La rivalité se purifie de tous ses enjeux extérieurs, en somme, elle se fait rivalité pure ou de prestige. Chaque rival devient pour l’autre le modèle-obstacle adorable et haïssable, celui qu’il faut à la fois abattre et absorber.

La Mimésis (imitation) est plus forte que jamais mais elle ne peut plus s’exercer, désormais, au niveau de l’objet, puisqu’il n’y a plus d’objet. Il n’y a plus que des antagonistes que nous désignons comme des doubles car, sous le rapport de l’antagonisme, plus rien ne les sépare.
S’il n’y a plus d’objet, il n’y a plus de mimésis d’appropriation au sens défini par nous. Il n’y plus d’autre terrain d’application possible pour la mimésis que les antagonistes eux-mêmes. Ce qui va se produire, alors, au sein de la crise, ce sont des substitutions mimétiques d’antagonistes.

Si la « mimésis d’appropriation » divise en faisant converger deux ou plusieurs individus sur un seul et même objet qu’ils veulent tous s’approprier, la « mimésis de l’antagonisme », forcément, rassemble en faisant converger deux ou plusieurs individus sur un même adversaire qu’ils veulent tous abattre.
La « mimésis d’appropriation est contagieuse et plus les individus polarisés sur un même objet sont nombreux, plus les membres de la communauté non encore impliqués tendent à suivre leur exemple ; il en va de même, forcément, de la « mimésis de l’antagoniste », car c’est de la même force qu’il s’agit. On peut donc s’attendre à voir cette Mimésis faire boule de neige dès qu’elle commence à opérer, à partir du moment où l’objet disparaît et où la folie mimétique atteint un haut degré d’intensité. Etant donné que la puissance d’attraction mimétique se multiplie avec le nombre des polarisés, le moment va forcément arriver où la communauté tout entière se trouvera rassemblée contre un individu unique. La « mimésis de l’antagoniste » suscite donc une alliance de fait contre un ennemi commun et la conclusion de la crise, la réconciliation de la communauté, n’est rien d’autre.

Nous ne pouvons pas savoir, au moins dans certains cas, quelle raison insignifiante fera converger l’hostilité mimétique sur telle victime plutôt que sur telle autre ; cette victime n’en passera pas moins pour absolument singulière, unique, non seulement en raison de l’idolâtrie haineuse qui se rassemble sur elle, de la Crise que désormais elle incarne, mais aussi, et surtout, de l’effet de réconciliation qui résulte de cette polarisation unanime.
La communauté assouvie sa rage contre cette victime arbitraire, dans la conviction absolue qu’elle a trouvé la cause unique de son mal. Elle se trouve ensuite privée d’adversaire, purifiée de toute hostilité à l’égard de ceux contre qui, un instant plus tôt, elle manifestait une rage extrême.

Le retour au calme paraît confirmer la responsabilité de cette victime dans les troubles mimétiques qui ont agité la communauté. La communauté se perçoit comme parfaitement passive face à sa propre victime qui apparaît, au contraire, comme le seul agent responsable de l’affaire. Il suffit de comprendre que l’inversion du rapport réel entre la victime et la communauté se perpétue dans la résolution de la crise pour comprendre pourquoi cette victime passe pour « sacrée ». Elle passe pour responsable du retour au calme aussi bien que des désordres qui le précèdent.
Elle passe pour manipulatrice même de sa propre mort »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)




Avec le recul dû à l’évolution de la Pensée moderne, si on ne se replace pas dans le contexte on va naïvement objecter : Comment est-ce possible ? Comment se fait-il que personne « n’ait conscience de ce qu’il fait » ? Que personne ne se rende compte qu’il est en train de massacrer des innocents comme nous savons le dénoncer aujourd’hui ?

Encore une fois, on juge trop souvent le passé rétrospectivement, sans se rendre compte que nous avons des acquis qui n’existaient pas autrefois.
Nous allons justement démontrer que cette Prise de conscience a mis des siècles à voir le jour grâce à d’autres mécanismes bien précis qui seront exposés plus loin.




Il faut pour le moment avoir à l’esprit une chose fondamentale en ces temps archaïques :

Les bourreaux ne sont pas conscients de ce qu’ils font et c’est parce qu’ils sont sans aucun doute persuadés que la victime EST COUPABLE, qu’ils ne se perçoivent jamais comme persécuteurs.
C’est parce qu’ils ont une TOTALE MECONNAISSANCE et ignorance du mécanisme auquel ils participent spontanément que celui-ci peut fonctionner à Mille pour cent. C’est un processus parfaitement inconscient parce que :

« Les hommes ont une tendance universelle à transférer leurs angoisses et leurs conflits sur des victimes arbitraires »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)



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L’origine des Rites et des Mythes





Le Religieux est donc le premier et seul rempart originel disponible contre les débordements de la violence collective ; c’est lui et uniquement lui qui, dès le départ, libère la communauté de sa violence aveugle et destructrice.
C’est le religieux qui, en ramenant perpétuellement la paix grâce au Mécanisme victimaire, va pouvoir enfin permettre de créer des espaces de liberté à l’intérieur des communautés : c’est ainsi que va pouvoir naître un « état de culture » régulièrement protégé des dérives de la Violence mimétique par le Sacrifice.

Là est la genèse du religieux archaïque :

Le Sacrifice rituel comme répétition de l’événement originaire, car il reproduit un premier « Meurtre fondateur », un premier mécanisme de bouc émissaire qui fut la seule réponse disponible et efficace à la première Crise mimétique qui faillit emporter la communauté.
Et le Mythe comme récit de cet événement.

« Ils veulent reproduire aussi exactement que possible le modèle d’une crise antérieure qui s’est dénouée grâce au mécanisme de la victime émissaire. Tous les dangers, réels et imaginaires, qui menacent la communauté sont assimilés au péril le plus terrible qui puisse confronter une société : la crise sacrificielle. Le rite est la répétition d’un premier lynchage spontané qui a ramené l’ordre dans la communauté parce qu’il a refait contre la victime émissaire, et autour d’elle, l’unité perdue dans la violence réciproque »
(René Girard – La Violence et le sacré)


De là viennent les interdits qui refusent dorénavant l’accès à tous les objets qui sont à l’origine des rivalités ayant dégénéré dans cette crise sanglante.




Cette élaboration religieuse se fait progressivement au long de la répétition des Crises mimétiques dont la résolution est toujours temporaire.

L’élaboration des rites et des interdits constitue donc une sorte de savoir empirique sur la violence.

TOUS les Mythes, à l’origine, sont des mécanismes de persécutions collectives !

TOUS les Dieux antiques et primitifs, quels qu’ils soient, sont au départ des victimes humaines sacrifiées par une foule déchaînée, de multiples figures d’une violence transcendée.

Les communautés primitives et antiques passent leur temps à fabriquer des rituels en substituant à la victime originelle de nouvelles victimes pour conserver absolument cette paix miraculeuse sans laquelle la communauté ne pourrait survivre au déchaînement des Rivalités mimétiques lorsque celles-ci contaminent la communauté pour une raison ou pour une autre.

Il faut encore une fois bien comprendre que ce processus est totalement inconscient et tant qu’il demeure inconscient, le principe marche à cent pour cent et l’on sacrifie régulièrement des êtres humains pour conserver la paix dans la communauté.

Les bourreaux ont donc toujours raison et la victime pourtant innocente est donc « toujours coupable », et il faut que l’on croit qu’elle l’est pour que ça marche.




La transfiguration de la violence en sacré ne peut se faire si la communauté n’est pas entièrement persuadée de la culpabilité de la victime. Pour que la fondation violente soit efficace, il faut qu’elle soit dissimulée aux yeux de tous. C’est parce que la communauté entière croit à cette fausse croyance qu’elle devient solidaire de l’ordre établi.

Tout l’Ordre culturel, donc la survie de la collectivité, repose sur cette méconnaissance générale.

Le mécanisme du « meurtre fondateur » est la source du Sacré, donc de tout ce qui suit, l’Ordre culturel et l’hominisation, puisqu’aucun des deux ne peut avoir lieu sans le Sacrifice.

Si le Mécanisme sacrificiel ne se fait pas, il ne peut y avoir d’hominisation, c'est-à-dire de passage du stade animal au stade humain parce qu’aucune culture ne pourrait émerger.

Le Sacré est à la fois un produit de la violence et ce qui en protège. Mais il est simplement humain.

Nous comprenons maintenant que la rigidité et la sévérité des interdits dans les sociétés primitives n’a qu’un seul but : le contrôle permanent de la violence des individus pouvant à tout moment se répandre à tous les membres du groupe, car la violence, comme le désir, est donc aussi soumise au Mécanisme mimétique.

Sans Désir mimétique, pas d’apprentissage, pas de culture, pas de liberté. Mais en contrepartie il est cause de violence.

« Personne ne peut se passer de l’hypermimétisme humain pour acquérir les comportements culturels » (René Girard - Des choses cachées depuis la fondation du monde)

« Le Désir mimétique est le nom de la liberté conditionnée, celle qui est encore émergée dans l’animalité dont elle est issue, celle qui a besoin de modèle pour s’orienter »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


« Le Désir mimétique nous fait échapper à l’animalité. Il est responsable en nous du meilleur comme du pire, de ce qui nous abaisse au-dessous de l’animal, ou bien de ce qui nous élève au-dessus de lui. Nos discordes interminables sont la rançon de notre liberté »
(René Girard – Je vois Satan tomber comme l’éclair)




Les Mythes racontent les aventures des Créatures qui ont fondé la société. Dans d’autres cultures, comme les cultures africaines, on les appelle des Démons.

Une fois que le Mécanisme victimaire agit, il doit être consolidé par les rites et les interdits pour éviter pendant un temps la reprise de la crise, parce que si l’effet de Bouc émissaire, de Sacrifice, est efficace et salvateur, il ne l’est que ponctuellement à cause de la puissance incroyable et jamais apaisée du Mécanisme mimétique.

« L’effet réconciliateur de la victime émissaire ne peut être que temporaire et il ne faut nullement tout attribuer à cet effet. Ce n’est pas de la réconciliation victimaire directement que jaillit la culture, c’est du « double impératif de l’interdit et du rituel », c'est-à-dire de la communauté tout entière unie pour ne pas retomber dans la crise en se guidant sur le modèle – et l’antimodèle, que constituent pour elle désormais la crise et sa résolution. Pour comprendre la culture humaine, il faut admettre que l’endiguement des forces mimétiques par les interdits, leur canalisation dans les directions rituelles, peut seul étendre et perpétuer l’effet réconciliateur de la victime émissaire »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)




Ce qui émerge et se développe progressivement sur une période de millions d’années, c’est un nouveau modèle de gestion de la violence qui consiste à la différer, c’est l’apparition de la protection des interdits et des rites qu’on peut qualifier de « culturelle », c’est le premier symbole, la victime, qui se détache de la masse indifférenciée et prélude à l’élaboration de la Pensée symbolique.

Le premier monument fut probablement une tombe : celle de la Victime. Ce premier symbole, la Victime, signifie tout ce qui est en rapport avec le Mécanisme victimaire : le Sacré, qui a le caractère d’une transcendance terrifiante à la fois bénéfique et maléfique. En sa qualité de source apparente de toute discorde et de toute concorde, la Victime originelle jouit d’un prestige surhumain terrifiant.
Les tombeaux et rites funéraires sont la première manifestation culturelle de l’humanité parce que construire des tombes est une manière de consolider le mécanisme réconciliateur produit par le meurtre du Bouc émissaire sacrifié par la foule persécutrice, puis divinisé.

Les interdits, les rites et les mythes composent donc l’Ordre culturel des sociétés primitives et sont tous produits et structurés par le mécanisme du Bouc émissaire.

« La sacralisation fait de la victime le modèle d’une imitation et d’une contre-imitation proprement religieuses. On demande à la victime d’aider la communauté à protéger sa réconciliation, à ne pas retomber dans la crise des rivalités. On veille donc bien à ne pas imiter cette victime dans tout ce qu’elle a fait ou paru faire pour susciter la crise : les antagonistes potentiels s’évitent et se séparent les uns des autres. Ils obligent à ne pas désirer les mêmes objets. On prend des mesures pour éviter la même contamination mimétique générale : le groupe se divise, « sépare ses membres » par des « interdits ».

Par exemple, le parricide et l’inceste, qui résultent de la rivalité entre le père et le fils devenant des « doubles » en s’imitant, ce qui met en péril l’ordre même de la société.




"Lorsque la crise paraît menacer à nouveau, on recourt aux grands moyens et on imite ce que la victime a fait, semble-t-il, pour sauver la communauté. Elle a accepté de se faire tuer. On va donc choisir une victime qui lui sera substituée et qui mourra à sa place, une victime « sacrificielle » : c’est l’invention du rite. Enfin, on va se souvenir de cette visitation sacrée : ça s’appelle « le mythe ». Les monstres mythologiques témoignent du désordre dont ces récits gardent la trace, des perturbations de la représentation au moment de la crise mimétique"
(René Girard – Quand ces choses commenceront…)


« Tout le système culturel se développe et s’organise en fonction de l’imitation de la victime sacralisée. Cette dernière est en quelque sorte devenue le « médiateur externe » de la communauté, l’étoile à la fois bénéfique et maléfique qui la guide. C’est en son nom que la société primitive organise ses rites, se transmet de générations en générations le récit mythique de son intervention bénéfique ou maléfique, et s’impose ses règles ou ses interdits qui visent à éviter la concurrence ou les rivalités. »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


« Les interdits ne sont rien d’autre que la violence elle-même, toute la violence d’une crise antérieure, littéralement figée sur place, muraille partout dressée contre le retour de ce qu’elle-même fut. »
(René Girard – la Violence et le sacré)


« Dans les sociétés archaïques les entrecroisements d’interdits et les compartiments qu’ils définissent opèrent d’office la répartition des objets disponibles entre les membres de la communauté ; on a l’impression que, si c’était possible, certaines cultures élimineraient entièrement le choix individuel et avec lui les occasions de convergence mimétique et de rivalité »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


Les sacrificateurs ne perçoivent pas vraiment ce qu’ils font, mais d’instinct ils savent que le rite va permettre de faire durer la pacification.




Les Mythes sont des résidus de lynchages originels gardés dans la mémoire collective de manière déformée. Ils ne sont pas issus d’une créativité consciente.
Les hommes tentent de rapporter le plus exactement les faits réels, mais ces faits sont déformés dès l’origine par l’état de transe des individus plongés au cœur de l’indifférenciation généralisée de la violence, par leur perception hallucinée au moment de l’événement dans l’inconscience de ce qu’ils font. La mémoire les rapporte donc dès le départ d’une manière singulière et fantastique et au fil du temps le récit se transforme quasiment en une sorte de conte totalement imaginaire et en dehors de toute réalité avec des créatures fabuleuses mi-hommes mi-bêtes comme le Centaure de la Mythologie grecque, les dieux hybrides mi-hommes mi-bêtes de l’Egypte antique : Anubis, Seth, Sobek...

« Tous les éléments qui entrent dans la composition du mythe sont empruntés à la réalité de la crise ; rien n’est rajouté, rien n’est retranché ; aucune manipulation consciente n’intervient. L’élaboration mythique est un processus non conscient fondé sur la victime émissaire et dont la vérité de la violence fait les frais ; cette vérité n’est pas « refoulée » mais détachée de l’homme et divinisée »
(René Girard – La Violence et le sacré)


« Plus au moment de la crise l’indifférenciation générale est importante, l’hystérie collective requise par l’évènement est grande, plus la distorsion entre la représentation des lyncheurs et les faits est elle aussi grande ».
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


« La violence fondatrice est la matrice de « toutes » les significations mythiques et rituelles. Ce ne peut être vrai, à la lettre, que d’une violence pour ainsi dire absolue, parfaite et parfaitement spontanée qui constitue un cas limite »
(René Girard – La Violence et le sacré)


Le Sacré est donc primordial pour conserver l’unité et la survie des sociétés primitives. Dès qu’il faiblit, la Crise mimétique se remet en route.

La persécution est donc une sorte de force créatrice spontanée mère de toute fondation culturelle.

« La violence fondatrice produit la non-violence relative nécessaire à la civilisation. La victime sacralisée est à l’origine des systèmes culturels »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


L’Ordre culturel est donc le résultat d’actions purement humaines mais comme les hommes ne comprennent pas ce qu’ils font, cet ordre leur parait alors imposé par le divin.




Le religieux archaïque apparaît donc comme la forme originelle de la culture.

On peut ainsi dire que toutes les Civilisations et toutes les Cultures sont issues de la Violence, de la violence fondatrice d’un sacrifice originel maîtrisée par le bouclier salvateur du Religieux.

Le Mécanisme de Bouc émissaire est à l’origine de la culture et de l’Humanité elle-même.

La Violence et le Sacré sont donc à l’origine de toutes choses,
de toute Fondation


C’est le Théâtre grec qui va remplacer les rites archaïques. La Tragédie raconte et met en scène les Mythes à travers une nouvelle forme de « Catharsis » (purification des passions).
« Tragédie », « Tragos » signifiant « bouc », comme par hasard !

René Girard analyse très bien les différents mots de la langue qui portent en eux des traces des mécanismes de persécutions. Par exemple, « …au terme de « défoulement », Girard associe la lapidation : « se défouler » ou « faire sortir la foule de soi », c’est justement extérioriser la violence propre à la foule par essence productrice de violence.
« Parabole » ou « parabello » en grec, signifie jeter quelque chose en pâture à la foule pour apaiser son appétit de violence, de préférence une victime, un condamné à mort. Il n’y a pas de discours, à la limite, qui ne soit parabolique ; c’est tout le langage humain, en effet, qui doit venir du meurtre collectif, avec les autres institutions culturelles »
(Charles Ramon - Le vocabulaire de Girard en citant Girard)




Le Désir mimétique est une fonctionnalité essentielle de l’homme sans laquelle rien ne serait possible puisqu’il n’y aurait pas d’Humanité :

« La thèse mimétique me fait penser à ces cartes routières bien pliées et repliées sur elles-mêmes qu’elles tiennent dans un tout petit rectangle. Pour s’en servir, il faut les déplier, et ensuite les replier. Les maladroits dans mon genre ne retrouvent jamais les plis originels, et très vite la carte se déchire. »
(René Girard – Quand ces choses commenceront)


« Le schème mimétique est comme une structure qui se déploie et se replie du simple au complexe et inversement dans les phénomènes en leur dictant ses propres lois »
(Eric Haeussler - Des figures de la violence)


La Théorie mimétique est donc une nouvelle théorie
de la Culture et de l’Homme, une anthropologie fondamentale





Il est évident que même à ce stade de la démonstration, le lecteur profane peut être légitimement choqué par cette « affirmation » ou « révélation », tant notre monde est devenu « si sensible à la violence ».

Imaginer que ce que nous sommes de plus remarquable depuis des siècles et des millénaires, l’Art, la Pensée, la Science, bref, que tout le Génie humain est uniquement le résultat des persécutions collectives archaïques et des sacrifices humains, est quelque chose de profondément troublant et de difficile à admettre à notre époque.
L’image est douloureuse, mais c’est un peu comme si nous nous tenions debout les deux pieds dans une immense bassine de sang et seulement grâce à cette bassine de sang !
Et pourtant…

"La culture est un tombeau qu’on adore en oubliant le cadavre qu’il contient."
(Charles Ramon - Le vocabulaire de Girard)

Il est vrai que la connaissance de nos origines violentes est jusqu’ici mal connue, puisqu’elle se dissimulait dès le départ à elle-même.
A cet égard, Œdipe est un Mythe parfait parce que dans le récit sa culpabilité passe pour évidente et indiscutable, donc sa condamnation présentée comme légitime. Jamais les persécuteurs ne sont montrés comme tels. Le mécanisme de persécution collective, de Bouc émissaire, est totalement dissimulé à la lecture.

De plus, toutes sortes d’idéologisations ont élaboré a posteriori de nouveaux masques refusant de regarder la réalité en face.
On peut dire d’une certaine manière que la Méconnaissance du Mécanisme victimaire des sociétés antiques, malgré l’évolution de la Pensée moderne et l’Esprit critique, à été perpétuée sous d’autres formes dans nos sociétés avec un déni de réalité flagrant pour une multitude de causes psychologiques, sociologiques et surtout politiques.
L’homme entretient donc encore et toujours de bonnes raisons de ne pas regarder sa violence en face. Ou bien il cherche à les attribuer à certains en évitant soigneusement de les appliquer aux autres, toujours en vertu de ce même mécanisme de Bouc émissaire.
Autrefois, on l’a vu, c’était pour une question de méconnaissance naturelle, aujourd’hui que l’on connaît « ces fonctionnements cachés depuis la fondation du monde », comme nous allons le voir, c’est donc pour des raisons bien plus perverses et hypocrites que certains les dissimulent ou les manipulent.
Nous en reparlerons plus loin.





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Résumé


+ L’homme possède un potentiel d’imitation sans limite. « Etre de désir », c’est en imitant les désirs des autres et en les prenant pour modèles qu’il peut apprendre et évoluer aussi rapidement.

+ Mais cette compétition, cette imitation des désirs, peut dégénérer comme une maladie contagieuse en une crise de violence collective et emporter toute la communauté dans une spirale infernale qui la menace d’extinction sans rien pour arrêter cette folie suicidaire.

+ Un processus inconscient se met alors en marche au cœur du délire général, l’ensemble de la communauté désigne une victime qu’elle croit sincèrement être coupable d’avoir déclenché tous les maux de la communauté.

+ La foule devenue unanime sacrifie cette victime dans un premier temps et la déifie dans un second parce que soudain elle ramène l’ordre en ayant expurgé la violence de tous.

+ La communauté revient au calme, dresse des interdits stricts et va périodiquement reproduire le mécanisme sacrificiel à travers des rites pour tenter de « garder la violence collective » sous contrôle.

+ Elle raconte alors cette histoire à travers les Mythes qui garde de cet événement une trace lointaine et déformée.

Le Sacrifice donne donc naissance au religieux et à la possibilité de développer un Ordre culturel
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2ème Partie

La Révélation






Lorsque le Masque se soulève ou la Révélation progressive à la conscience des hommes de leurs mécanismes de persécutions.


Le Mécanisme victimaire marche donc à la perfection dans l’histoire, jusqu’au jour ou… apparaît le Judéo-christianisme qui va dévoiler la supercherie.

Première religion monothéiste de l’Histoire, le Judaïsme va définir des lois universelles dont l’unique but est de limiter la violence dans la communauté en dressant des barrières bien claires et bien nommées à l’encontre du Désir mimétique : « Tu ne tueras point », « Tu ne convoiteras pas la femme de ton voisin »… Déjà l’Ancien Testament contredit les récits mythiques en insistant sur l’innocence des victimes (Abel, Joseph, Job…). Puis les Evangiles vont transformer définitivement l’essai.

La Crucifixion se présente comme n’importe quel récit mythique avec une « Victime-Dieu » lynchée par une foule unanime. Mais si le processus sacrificiel est le même, la victime est cette fois désignée comme innocente.

Le récit mythique, construit sur le mensonge de la culpabilité de la victime, était le récit de l’événement vu du point de vue des lyncheurs unanimes qui représente la « méconnaissance » indispensable à l’efficacité de la violence sacrificielle.

La « bonne nouvelle évangélique », au contraire, affirme clairement l’innocence de la victime, devenant ainsi, en s’attaquant à la « méconnaissance », le germe de la destruction de l’Ordre sacrificiel sur lequel repose l’équilibre des sociétés.
Ainsi vont être dévoilées « ces choses cachées depuis la fondation du monde » : la fondation de l’Ordre du monde sur le meurtre, décrit dans toute sa laideur dans le récit de la Passion.




La Révélation est d’autant plus claire que le texte est un savoir sur le Désir et la Violence, depuis la métaphore du Serpent allumant le désir d’Eve au Paradis, jusqu’à la force prodigieuse du mimétisme qui entraîne le reniement de Pierre au moment de la Passion. Le « Scandale » ou « skandalon », ce qui fait trébucher, chuter, l’obstacle que constitue le rival entrainant une passion haineuse, signifie alors la rivalité mimétique. « Satan » symbolise le processus mimétique tout entier depuis la rivalité jusqu’à la résolution victimaire fondatrice du nouvel ordre.

Dans les Evangiles, le « Dieu de la Violence » disparaît entièrement et personne n’échappe alors à sa responsabilité : l’envieux comme l’envié : « Malheur à celui par qui le scandale arrive ».

En refusant de participer à la violence des hommes, en ne cédant pas à la « Tentation », sous-entendu à celle du Désir mimétique et en déclarant à l’opposé « Aimez-vous les uns les autres », Le Christ va devenir plus qu’un Nième mécanisme de Bouc émissaire : il devient LE Bouc émissaire, LA Victime innocemment sacrifiée par laquelle on va comprendre TOUS les mécanismes de Boucs émissaires.
Il rompt avec la Vengeance et ne cesse d’expliquer pourquoi.




Mais le Christianisme n’abolit pas les rites ni le culte religieux, conscient qu’aucune société ne peut s’en passer pour assurer son unité et sa stabilité. Il les fait évoluer.
L’Eucharistie, par exemple, remplace les rites sanguinaires du religieux primitif en devenant une allusion aux repas sacrificiels, le Christ s’offrant à la place de la victime sacrifiée en donnant son corps et son sang.

« Tandis qu’ils mangeaient, Jésus pris du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant : « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » Puis, prenant une coupe, il rendit grâces et la leur donna en disant : « Buvez-en tous ; car ceci est mon sang, le sang de l’alliance, qui va être répandu pour une multitude en rémission des péchés. » (Mt 26, 26-28) »

Cette fois, le transfert de la violence sur la victime devient impossible parce que le message du Christ attribue les péchés, les fautes et les responsabilités de la violence à la foule, l’empêchant dorénavant de massacrer des Boucs émissaires avec une totale bonne conscience.

« Jésus subvertit radicalement le mécanisme fondateur et les rites qui en sont issus, d’une part en se substituant, comme agneau de Dieu, aux dieux de la violence, et d’autre part en substituant aux sacrifices exutoires de la haine, la commémoration de cette révélation des « choses cachées depuis la fondation du monde ». La Victimisation ne peut plus passer inaperçue, les victimes ont désormais un porte-parole. »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


Pour la première fois dans l’Histoire, la Crucifixion inverse le processus, elle dénonce les Mythes en disant que c’est le « bourreau » qui a tort et que la « victime » sacrifiée est innocente.
Le principe du Martyr est né et ne sera jamais plus démenti.




Durant presque deux mille ans, à travers les textes et les représentations graphiques bibliques, et ce qui est fascinant, encore une fois dans la « méconnaissance » à l’insu de tous, le Christianisme va révéler aux hommes les fonctionnements de sa violence, afin qu’il en prenne conscience et cesse de la reproduire sans même comprendre ce qu’il fait :


« Pardonnez-leur Seigneur, ils ne savent pas ce qu’ils font »

A des époques où il n’existait aucune instruction pour les masses populaires, la Pensée chrétienne va donc s’immiscer peu à peu dans les consciences et transformer les mentalités et ceci malgré les dérives de l’Eglise elle-même, ses comportements sacrificiels et persécuteurs et ses manipulations politiques contraires à ses fondements et dont l’Inquisition et la Chasse aux Sorcières en sont les plus flagrants exemples (la Chasse aux Sorcières étant aussi paradoxalement une « chasse aux pratiques magiques », un combat contre la superstition et la magie, donc contre les pratiques archaïques, même s'il s'est fait au nom d’un mécanisme de persécution, de bouc émissaire et dans un esprit aussi superstitieux que celui qu'il prétendait éradiquer).
La connaissance des Mécanismes de la violence va prendre de l’ampleur et les hommes vont devenir de plus en plus capables de débusquer et désigner les bourreaux comme tels.
Si la Chrétienté du Moyen Age a montré le visage d’une société sachant encore très bien mépriser et ignorer ses victimes, l’efficacité sacrificielle n’a cessé de s’amoindrir à mesure que la « méconnaissance » reculait.

Le mécanisme de Bouc émissaire marche de moins en moins bien à mesure que le temps avance et qu’il se révèle souterrainement aux consciences et il va falloir toujours plus de violence et de victimes pour obtenir toujours moins d’effet.




Durant des siècles, cette Connaissance va grandir et donner toute sa singularité à la société occidentale en la modifiant en profondeur : la « Pensée magique » et toutes les superstitions sont combattues sans relâche, l’esprit se rationalise et va permettre l’avènement de la Pensée moderne, de la Pensée scientifique et donc de l’Ere moderne.

« Ce n’est pas parce que l’esprit scientifique s’est développé que l’homme a cessé de croire à la chasse aux sorcières, c’est précisément l’inverse : c’est parce que l’homme a cessé de croire à la chasse aux sorcières sous l’emprise inconsciente du christianisme qu’il a pu accéder à la pensée scientifique moderne ». (René Girard - Le Bouc émissaire)

La vraie démythification de notre univers culturel vient de la Croix et non de la science ou de la philosophie.

« Bien que ce processus de révélation comporte des moments forts, des périodes d’accélérations brusques, la nôtre en particulier, et bien qu’il soit plus ou moins avancé suivant les groupes ou les individus, il faut se garder de le définir comme une « prise de conscience » instantanée ou le privilège d’une certaine élite. Il faut se garder de donner une interprétation trop « intellectuelle » de la chose »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


Ainsi, au Moyen Age, nombre de textes rapportent les violences collectives qui sont en rapport avec la Peste noire : on y trouve tous les thèmes récurrents dans les persécutions : indifférenciation meurtrière, violence collective, coupables diaboliques désignés arbitrairement, mais la transfiguration de la violence en sacré ne fonctionne plus, les victimes ne fondent plus une culture en étant divinisées, les mythes ne peuvent donc plus être fabriqués et les violences deviennent implicitement plus visibles à travers ces Textes de persécution que les auteurs n’ont d’ailleurs pas conscience de produire (encore une fois !).

« Le texte de persécution témoigne d’une « impuissance » à produire de vrais mythes qui caractérise le monde occidental et moderne dans son ensemble »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


« Si nous parvenons aujourd’hui à analyser et à démontrer les mécanismes culturels, c'est-à-cause de l’influence indirecte et inaperçue mais formidablement contraignante qu’exerce sur nous l’Ecriture judéo-chrétienne »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)




Les textes de l’Ancien Testament pullulent encore de textes semblables aux Mythes, mais la démythification est déjà à l’œuvre et représente une amorce de décryptage du mécanisme de Bouc émissaire.

« Dans les premiers livres de la Bible, le mécanisme fondateur transparaît çà et là dans une poussière de textes, de façon déjà fulgurante parfois, mais toujours rapide et encore ambiguë.
Dans la littérature prophétique, par contre, nous avons un groupe de textes étonnants, tous très rapprochés les uns des autres et extraordinairement explicites. Ce sont les quatre « Chant du Serviteur de Yahvé » intercalés dans la seconde partie d’Isaïe, le plus grandiose peut-être de tous les livres prophétiques, « Le Livre de la consolation d’Israël » »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


Autrefois les divinités étaient du côté des persécuteurs, puisqu’elles étaient la conséquence même de la perception mythologique de ces persécuteurs.

Mais dans l’Ancien Testament tout entier, un travail exégétique s’effectue en sens contraire du dynamisme mythologique et culturel habituel. On ne peut pas dire, toutefois, que ce travail parvient à son achèvement.

Le Livre de Job en est un exemple flagrant, car Job est accusé par ses amis bien qu’il soit innocent ; mais il a l’oreille attentive de Dieu qui cette fois n’est plus un dieu persécuteur.

« Dès maintenant, j’ai dans les cieux un témoin, là-haut se tient mon défenseur… » (Jb 16, 19-21)

« Privé de tout appui du côté des hommes, la victime (Job) se tourne vers Dieu ; elle embrasse l’idée d’un Dieu des victimes. Elle ne laisse pas ses persécuteurs monopoliser l’idée de Dieu. »
(René Girard – La Route antique des hommes pervers)




Par contre, le Nouveau Testament met totalement en lumière le Meurtre fondateur et le Mécanisme de bouc émissaire y est pleinement révélé.

« Malheur à vous, parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes, et ce sont vos père qui les ont tués ! Vous êtes donc des témoins et vous approuvez les actes de vos pères ; eux ont tué, et vous, vous bâtissez !
Et voilà pourquoi la Sagesse de Dieu a dit : Je leur enverrai des prophètes et des apôtres ; ils en tueront et pourchasseront, afin qu’il soit demandé compte à cette génération du sang de tous les prophètes qui a été répandu depuis la fondation du monde, depuis le sang d’Abel jusqu’au sang de Zacharie, qui périt entre l’autel et le Tempe.
(Lc 11,47-49) »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


« Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? C’est que vous ne pouvez pas écouter ma parole. Vous avez pour père le diable et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir.
Dès l’origine ce fut un homicide ; il n’était pas établi dans la vérité parce qu’il n’y a pas de vérité en lui ; quand il dit ses mensonges, il les tire de son propre fonds, parce qu’il est menteur et père du mensonge (Jn8, 43-44) »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)




Satan est le Mécanisme mimétique et le mensonge à propos du Meurtre fondateur, du mécanisme de Bouc émissaire, du Sacrifice.

« Satan, c’est le mécanisme fondateur lui-même, le principe de toute communauté humaine. Tous les textes du Nouveau Testament confirment cette lecture, en particulier celui des « Tentations » qui fait de Satan le prince et le principe de ce monde, « princeps hujus mundi ». Ce n’est pas une réduction métaphysique abstraite, un glissement vers la basse polémique ou une chute dans la superstition, qui fait de Satan l’adversaire véritable de Jésus. Satan ne fait qu’un avec les mécanismes circulaires de la violence, avec l’emprisonnement des hommes dans les systèmes culturels ou philosophiques qui assurent leur modus vivendi avec la violence. C’est pourquoi il promet à Jésus la domination pourvu que celui-ci l’adore. Mais il est aussi le « Skandalon », l’obstacle vivant sur lequel achoppent les hommes, le modèle mimétique en tant qu’il devient rival et se met en travers de notre chemin.

Satan, c’est le nom du processus mimétique dans son ensemble ; c’est bien pourquoi il est source, non seulement de rivalité et de désordre, mais de tous les ordres menteurs au sein desquels vivent les hommes. C’est bien pourquoi dès l’origine, il fut un homicide ; pour l’ordre satanique il n’y a pas d’autre origine que le meurtre et ce meurtre est mensonge. Les hommes sont fils de Satan parce qu’ils sont fils de ce meurtre. Le meurtre n’est donc pas un acte dont les conséquences pourraient s’effacer sans qu’il arrive à la lumière et soit vraiment rejeté par les hommes ; c’est un « fonds » inépuisable ; une source transcendante de fausseté qui se répercute dans tous les domaines et structure tout à son image, si bien que la vérité ne peut pas pénétrer et les auditeurs de Jésus ne peuvent même pas entendre sa parole »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)




Hautement conscient du Mécanisme mimétique entrainant des vengeances à répétition, le Christ, contrairement à ce qu’il est dit dans l’Ancien Testament, refuse à présent de rendre une violence pour une autre, fût-elle appliquée de manière parfaitement proportionnelle.

« Vous avez appris qu’il a été dit : « œil pour œil et dent pour dent ». Et bien ! Moi je vous dis de ne pas tenir tête au méchant : au contraire, quelqu’un te donne-t-il un soufflet sur la joue droite, tends-lui encore l’autre ; veut-il te faire un procès et te prendre ta tunique, laisse-lui-même ton manteau. » (Mt 5, 38-40)

Il préconise de ne plus rendre une agression par une autre, fût-ce pour se défendre.

« Les hommes s’imaginent que pour échapper à la violence, il leur suffit de renoncer à toute initiative violente, mais comme cette initiative, personne ne croit jamais la prendre, comme toute violence a un caractère mimétique, et résulte ou croit résulter d’une première violence qu’elle renvoie à son point de départ, ce renoncement-là n’est qu’une apparence et ne peut rien changer à quoi que ce soit. C’est donc au droit de représailles qu’il faut renoncer et même à ce qui passe, dans bien des cas, pour légitime défense. »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


« La révélation de la victime émissaire comme fondatrice de toute religion et de toute culture n’est pas quelque chose dont notre univers dans son ensemble ou quelque individu particulièrement « doué » puisse revendiquer la découverte. « Tout est déjà révélé ». C’est bien ce qu’affirment les Evangiles au moment de la Passion. Pour comprendre que le mécanisme de la victime émissaire constitue une dimension essentielle de cette révélation, nous n’aurons qu’à nous abandonner à la lettre du texte »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)

« Il faut comprendre qu’il n’y aura pas de victime, désormais, dont la persécution injuste ne finisse par être révélée en tant que telle, car aucune sacralisation ne sera possible. Aucune production mythique ne viendra transfigurer la persécution. Les Evangiles rendent toute « mythologisation » impossible car, en le révélant, ils empêchent le mécanisme fondateur de fonctionner. C’est pourquoi nous avons toujours moins de mythes proprement dits dans notre univers évangélique et toujours plus de textes de persécutions »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


De part ses propos scandaleux, ses révélations insupportables, Jésus cristallise l’attention des foules et devient à son tour un Bouc émissaire.



« La révélation en parole suscite tout de suite une volonté collective de « faire le silence » qui se concrétise sous la forme du meurtre collectif qui reproduit en d’autres termes le mécanisme fondateur »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


Ce sacrifice de Jésus devrait normalement produire du mythe, mais son supplice n’est pas transformé en Mythe fondateur ou s’il l’est implicitement, d’une certaine manière, c’est pour fonder une nouvelle et unique religion non sacrificielle.
Le processus de base est le même mais il produit l’effet contraire en s’opposant au Sacrifice.

Encore une fois on constate l’ambivalence permanente des mécanismes dans un sens ou dans un autre, ce qui permettrait de supposer l’existence d’un Paradoxe fondamental dans les lois de l’Univers qui se répercute à tous les niveaux.

« Pour qu’il y ait transfert sacralisant, il faut que la victime hérite de toute une violence dont la communauté est exonérée. C’est parce que la victime passe réellement pour coupable que le transfert n’apparaît pas en tant que tel. Et c’est le résultat heureux de cet escamotage qui suscite la reconnaissance émerveillée des lyncheurs, c’est-à-dire la juxtaposition sur la victime de ces contraires incompatibles qui déterminent le « sacré ». Pour que le texte évangélique soit mythique au sens défini plus haut, il lui faudrait ignorer le caractère arbitraire et injuste de la violence exercée contre Jésus. Il est clair au contraire que la Passion est présentée comme une injustice criante »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)




Donc : « Jésus a annulé le document accusateur que les commandements retournaient contre nous, il l’a fait disparaître, il l’a cloué à la croix, il a dépouillé les Autorités et les Pouvoirs, il les a publiquement livrés en spectacle, il les a traînés dans le cortège triomphal de la croix. (Col 2,14-15) »

« « Le document accusateur », c’est la fausse accusation dirigée contre la victime et inscrite dans les mythes. « Les commandements retournaient contre nous » ce document sous la forme des interdits et de tout l’ordre culturel fondé sur le meurtre et le mensonge. Bien que ces puissances soient un moindre mal qui permet de lutter contre la violence réciproque par la violence fondatrice, elles sont néanmoins privées par la Croix de leur principal pilier : la méconnaissance.
Paradoxalement, la Croix triomphe, alors qu’elle n’a usé d’aucune violence ; au contraire, elle a subi celle des autorités. Mais, si l’on peut dire, le ver est maintenant dans le fruit.
La crucifixion n’a aucun effet historique immédiat en dehors du cercle restreint des disciples de Jésus, mais les textes qui ont enregistré l’événement seront conservés et la Révélation va opérer au fil des siècles son œuvre de « subversion »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)

Le Christ, c’est aussi le retrait nécessaire vis-à-vis de Dieu. Comme pour les relations interindividuelles, une trop grande proximité avec Dieu induit de la violence.

« Un Dieu qu’on peut s’approprier est un Dieu qui détruit.
La présence du divin croît à mesure que ce divin se retire : c’est le retrait qui sauve, pas la promiscuité. Le retrait de Dieu est donc passage en Jésus Christ de la réciprocité à la relation, de la proximité à la distance. »
(René Girard – Achevez Clausewitz)




Le Christ est en quelque sorte le Médiateur entre Dieu et les hommes, il remet cette « distance » permettant aux hommes d’être ni trop près, ni trop loin de Dieu.
La « Présence » de Dieu contre sa mortelle proximité.
Le Christ dit comment il faut utiliser le Mécanisme mimétique de manière positive vis-à-vis de Dieu et des hommes.
La seule façon d’atténuer les effets pervers du Mimétisme est de reconnaître que nous sommes mimétiques, que les autres sont comme nous et que nous sommes comme eux : pour échapper à l’emprise des « doubles » il faut renoncer à essayer d’y échapper et « imiter à bon escient », choisir le bon mimétisme sans être évidemment jamais sûr que l’on choisit le bon. Mais il n’y a pas d’autre solution que cette prise de conscience en l’état actuel de la Nature humaine.

« Le salut consiste à imiter le Christ, c'est-à-dire imiter la relation de retrait qui le lie à son Père. Cette relation sanctifie alors que la réciprocité sacralise. Le Christ est le seul à nous mettre tout de suite à la bonne distance : proche et difficile à saisir.
Le regard que le Christ nous apprend à poser sur l’autre, en nous identifiant à lui, nous évite d’osciller entre une trop grande proximité et une trop grande distance. S’identifier à l’autre, ce serait l’imiter de manière intelligente.
Imiter le Christ, c’est donc déjouer toute rivalité, mettre le divin à distance en lui donnant le visage du Père : nous sommes frères « dans le Christ ». En cela le Christ achève ce que les Dieux païens n’avaient fait qu’esquisser : s’abîmant dans le retrait de son Père, le Christ invite chacun à calquer sa volonté sur celle du Père. Ecouter le silence du Père, c’est s’abandonner à son retrait. Devenir « fils de Dieu », c’est imiter ce retrait. Dieu est abordable par l’intermédiaire de son fils.
Imiter le Christ, c’est refuser de s’imposer comme modèle, toujours s’effacer devant autrui. Imiter le Christ c’est tout faire pour ne pas être imité. »
(René Girard – Achevez Clausewitz)


On retrouve toujours ce besoin de « distance » pour préserver les hommes du Mécanisme mimétique, que ce soit physiquement entre les individus, à travers les hiérarchies sociales et identitaires et dans leur rapport à Dieu.

La laïcité n’est-elle pas aussi une sorte de « médiateur juridique » issu du même principe ? : garder le religieux dans la sphère privée, individuelle, pour qu’il n’interfère pas avec la sphère collective et politique toujours susceptible de se l’approprier ?

Comme pour les microbes dévoilés par Pasteur, il n’existe donc pas de « génération spontanée » issue de « nulle-part », là ou ailleurs il y a toujours une cause, même invisible, à quelque chose ; il n’y a pas de « hasard ». Si l’Occident a été capable d’une telle avancée dans tous les domaines, c’est qu’il y a des raisons tangibles, même si on ne les voit pas de prime abord ou qu’on refuse de les voir parce que « ça ne nous arrange pas ».




Le Christianisme est la seule religion au monde qui a révélé en totalité les fondements de la violence persécutrice ; elle est la seule à posséder la Croix qui est le symbole de cette Révélation : celui de la victime innocente sacrifiée par des bourreaux aveugles et inconscients de ce qu’ils font.

On trouve dans la Bible des violences collectives semblables à celles qui engendrent les sacrifices mais, au lieu de les attribuer aux victimes, la Bible et les Evangiles en attribuent la responsabilité à leurs auteurs véritables : les persécuteurs de la Victime unique.
Au lieu d’élaborer des Mythes, la Bible et les Evangiles disent la Vérité : en y trouvant l’explication du processus sacrificiel, le processus victimaire ne peut donc plus servir de modèle aux sacrificateurs.

Grâce à la « Révélation évangélique » qui est la « Révélation des mécanismes de persécution », le destin de l’Occident ne va plus faire qu’un avec celui de la société humaine dans son entier.
En effet, quoi qu’en disent ses détracteurs qui, pour des raisons politiques et idéologiques, ont cherché ou cherchent encore à minimiser la violence des « autres peuples » et à dénoncer celle de l’Occident comme source de tous les maux, partout où s’est installé le christianisme ont cessé les violences archaïques, le sacrifice humain et le cannibalisme.
La diffusion de son message à travers le monde a même influencé les sociétés qui lui sont réfractaires, les forçant à abandonner des pratiques d’un autre âge et, aujourd’hui, on ne peut plus massacrer impunément, quel que soit l’endroit du monde, sans que soient immédiatement montrés du doigt les bourreaux.




Contrairement aux apparences et selon la « loi universelle du paradoxe », la violence de la société occidentale a aussi apporté avec elle, malgré elle et ses dérives, le remède à cette violence et sans cette prise de conscience planétaire, le monde ne saurait toujours pas désigner les bourreaux et serait probablement bien plus violent qu’il ne l’est aujourd’hui, car il serait privé du rempart de cette nouvelle conscience.


Petite parenthèse pour replacer les choses dans leur contexte originel :
L’homme est violent par nature, éthologiquement, mais l’est-il plus que n’importe quel autre animal ? Comme les autres espèces, il l’est suivant les besoins de sa survie en fonction des spécificités qui lui sont propres. Prétendre que l’homme est fondamentalement bon ou mauvais est à mon avis un concept moderne sujet à caution d’un point de vue anthropologique.

Dans nos sociétés, aujourd’hui si « protégées et confortables », il nous est difficile de mesurer le chemin parcouru depuis l’aube des temps. Il faut bien se rendre compte que depuis les premiers pré-humains proches de l’animal en passant par les différentes sous-espèces – Homo erectus, Neandertal… jusqu’à l’Homo sapiens, ces « hommes » ont dû survivre dans les âges obscurs d’une nature intégralement hostile et d’une inimaginable férocité.
Ces premiers « hommes » ne dominaient rien et ne comprenaient pas le monde dans lequel ils évoluaient ; il leur fallait s’adapter et trouver constamment des solutions, affronter les rigueurs épouvantables du climat, les catastrophes naturelles et les épidémies, chasser avec des armes rudimentaires pour manger, défendre leur territoire contre d’autres groupes humains ou des animaux sauvages ; tout n’était que danger mortel, barbarie et brutalité en permanence, il n’y avait jamais de répit, il fallait être fort et malin, posséder une capacité d’endurance et une volonté de survivre inconcevable actuellement – hormis dans certaines situations de guerre. Alors la notion de Bien et du Mal…!
Si l’on se plonge dans l’histoire des civilisations antiques depuis 5000 ans, Egyptienne, Perse, Chaldéenne, Assyrienne etc… on a peine à imaginer la violence qui régnait à l’intérieur et à l’extérieur de ces sociétés, les invasions, les conquêtes, les pillages, exécutions et meurtres de masses, les viols, tortures, esclavage, l’arbitraire et les injustices permanentes, l’omniprésence des superstitions, de la magie, des sacrifices.. et ceci jusqu’à une période très récente (invasions barbares, arabes, normandes, mongoles, turques, guerre moyenâgeuses, de religions, conquêtes coloniales, traites négrières et esclavagisme en tous genres... la liste est infinie et concerne tous ceux qui ont été en mesure de le faire à un moment ou à un autre). Si on ne fait pas l’effort de replacer la Violence du monde à ces époques plus ou moins lointaines, on ne peut saisir les progrès que nous avons accomplis depuis ces temps d’une dureté inouïe.
Comme avec les Mythes, ceux qui ont été massacrés n’étant plus là pour témoigner de leurs souffrances (et même aujourd’hui quand c’est le cas, on sait ce qu’il en est !), on oublie la violence de l’Histoire au profit des merveilles que ces civilisations nous ont parallèlement effectivement léguées et on a tendance à nous imaginer des « Ages d’or » qui n’ont jamais existé. Encore une manière de mettre des masques sur la réalité ; mais peut-on s’en passer pour avancer ? Encore une fois l’ambivalence de l’existence…

« La violence n’est ni dans le corps ni dans le cœur des hommes considérés individuellement, elle n’est même pas dans les foules, elle n’est rien d’autre que l’explosion ou la réaction en chaîne du mimétisme.
Remède aussi bien que poison, la violence n’a donc pas d’essence propre, elle n’est rien de substantiel. C’est la raison pour laquelle, aux yeux de Girard, toutes les théories qui accordent un être ou une réalité à la violence sont également fausses : « ou bien la violence passe pour divine, et ce sont les mythes, ou bien on l’attribue à la nature humaine, et c’est la biologie, ou bien on la réserve à certains hommes seulement (qui font alors d’excellents boucs émissaires) et ce sont les idéologies, ou bien encore on la tient pour trop accidentelle et imprévisible pour que le savoir humain puisse en tenir compte : c’est notre bonne vieille philosophie des Lumières. Seule la parole évangélique, par conséquent, problématiserait correctement la violence, en n’y voyant rien d’autre que le phénomène du mimétisme ou du grégarisme. »
(Charles Ramond - Le vocabulaire de Girard en citant Girard)


La Violence du monde est celle de tous, la Théorie girardienne remet les pendules à l’heure en universalisant les mécanismes de la violence à la lumière de l’héritage évangélique et en réinsistant sur la responsabilité de tous.
Ce qui évidemment ne peut pas plaire à tous les fanatiques, idéologues et manipulateurs des violences qui les arrangent et de celles qui ne les arrangent pas…

Car effectivement, le Meurtre fondateur n’est pas seulement dissimulé par les sociétés archaïques.

« Girard révèle de nombreuses autres traces de cette dissimulation. Non seulement dans la plupart des mythes, bien sûr, puisque cette dissimulation est leur fonction même. Mais également, de façon plus regrettable, dans bien des entreprises scientifiques contemporaines. La traduction « Budé » de Tite-Live, par exemple, occulte le fait, bien présent dans le latin, que, lors de la fondation de Rome, Remus est massacré par « La foule ». Plus généralement saisis d’une terreur sacrée devant le soupçon « d’ethnocentrisme », nous n’osons plus critiquer (ni même voir) dans les sociétés primitives ce que nous savons très bien critiquer et dénoncer dans notre propre histoire. On refuse de savoir qu’un « bouc émissaire » humain était torturé et massacré rituellement dans l’Athènes du Vème siècle avant J.C. On réduit la sauvagerie des fêtes dionysiaques à une sympathique ivresse. On craint d’admettre l’existence de sacrifices humains en masse aussi bien chez les Aztèques que chez les Phéniciens. On a le plus grand mal du monde à voir dans Job, dans Œdipe, dans Prométhée, mais aussi dans les dieux de l’Olympe, les « victimes émissaires » dont ils ont pourtant toutes les marques. On est finalement prêt à dénoncer tous les crimes du christianisme et de l’Occident, pourvu qu’en même temps on ferme les yeux et on se bouche les oreilles sur les crimes des sociétés primitives.
« Nous sommes le seul monde dans lequel on veuille que l’histoire soit écrite par les victimes et nous ne voyons pas le caractère inouï de ce renversement »
(Girard)
L’Occident chrétien est la seule civilisation qui se soit montrée capable d’auto-critique, de « penser contre elle-même », ce qui est tout à fait impossible dans une société archaïque fonctionnant sur le mécanisme de Bouc émissaire.»
(Charles Ramond - Le vocabulaire de Girard)




« Nous vivons dans un univers où rien n’est plus facile, plus naturel que l’appropriation de Dieu par la victime.
Dans notre univers, face à l’opinion publique, la position la plus avantageuse est presque toujours celle de la victime et tout le monde s’efforce de l’occuper, souvent sans justification réelle. Mais cette possibilité dont nous usons et abusons, nous la devons à la Bible. »
(René Girard – La Route antique des hommes pervers)


C’est pour cette raison qu’aujourd’hui, tous les bourreaux cherchent à se faire passer pour des victimes afin de masquer leur réalité et leurs projets de bourreaux. On peut dire que de ce point de vue le monde est « tellement christianisé » que même les plus fervents ennemis de l’Occident et du Christianisme sont obligés de se plier à « cette christianisation » pour tromper l’opinion et dissimuler leurs intentions persécutrices.
L’auto-victimisation est devenue pour certains un véritable enjeu politique et stratégique.

Tout étant toujours susceptible d’être happé par le Mécanisme mimétique, il a y une véritable « compétition mimétique » entre les défenseurs déclarés des victimes en tous genres : c’est à qui sera le plus convainquant pour montrer au monde entier qu’il s’apitoie plus que tout autre sur la misère du monde. C’est même devenu un passage obligé, notamment chez les célébrités, pour « avoir l’air gentil », devenir sympathiques et populaires.
Chez certains, c’est un « sur-christianisme » compulsif qui est à l’œuvre ; le plus drôle étant que parmi ces personnes, beaucoup se déclarent antireligieuses et antichrétiennes sans même comprendre ni savoir que leur discours et leur attitude est une conséquence direct de la « Révolution chrétienne ».

« plus on verse de larmes, plus ça marche » ; ce qui n’est pas exempt d’une hypocrisie incontestable pour valoriser son ego et défendre quelques intérêts personnels sonnants et trébuchant en se servant de ce « marketing victimaire »… mais c’est une autre histoire…





Nous sommes tellement imprégnés de thèmes bibliques que nous ne nous en apercevons même pas. Que Dieu défende les victimes nous semble évident alors que c’est un bouleversement majeur par rapport à l’époque archaïque.

« C’est depuis la dernière guerre seulement et surtout depuis un quart de siècle environ que tout le monde s’est rallié aux « Droits de l’Homme ». Et l’on comprend sans peine pourquoi. Le thème est unificateur, et il ne fait qu’un, au fond, avec les droits des victimes potentielles, qui sont posés contre les gouvernements, contre les collectivités, les majorités auxquels il peut arriver de devenir oppressifs à l’égard des individus ou des minorités, ou même meurtriers.
Le thème des Droits de l’Homme est devenu un signe majeur de notre singularité sous le rapport de la protection des victimes. Personne avant nous n’avait jamais affirmé qu’une victime, même unanimement condamnée par sa communauté, par les instances qui exercent sur elle une juridiction légitime, pourrait avoir raison contre cette unanimité. Cette attitude extraordinaire ne peut venir que de la Passion interprétée dans la perspective évangélique. »
(René Girard – Quand ces choses commenceront)


« Ainsi, toutes les principales caractéristiques de la modernité – la désacralisation ou le désenchantement de la nature et du politique, la science et la technologie, le primat de l’économique sur le politique, la mondialisation économique, le recul des traditions, l’importance accordée aux droits et à la liberté – seraient imputables au judéo-christianisme.
Nous sommes enclins à attribuer aux Grecs tout ce que la modernité a de meilleur. N’est-ce pas l’Antiquité grecque qui a inventé la rationalité (la philosophie ou la science) et la démocratie ? Certes, cette dernière était très différente des démocraties modernes, et la science des Grecs n’est jamais allée très au-delà de la contemplation ou de la spéculation philosophique… »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)




« Avant d’être une théorie de Dieu, une théologie, les Evangiles sont une théorie de l’homme, une anthropologie »

La Bible est un enseignement anthropologique qui nous permet de comprendre et casser le mécanisme du Bouc émissaire et du Sacrifice de la victime innocente.

« Cette recherche, considérée dans son ensemble, doit s’inscrire au sein d’un dynamisme beaucoup plus vaste, celui de la société qui, la première, devient capable de déchiffrer comme violence arbitraire la séquence événementielle qui, dans toute l’humanité antérieure et dans toutes les autres sociétés de la planète, n’apparaît jamais que sous une forme mythologique »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


La réflexion anthropologique a longtemps perçu dans le Sacrifice sanglant une espèce d’énigme qu’elle s’est efforcée de résoudre sans y parvenir. On s’est dit alors que le Sacrifice en général, le Sacrifice en soi, n’existe peut-être pas. L’hypothèse d’une illusion conceptuelle est légitime en tant qu’hypothèse mais, dans la seconde moitié du 20ème siècle, elle s’est durcie en un dogme d’autant plus intolérant qu’il croit triompher de l’intolérance occidentale, de notre impérialisme de la connaissance.
Sous l’emprise de ce dogme, la majorité des chercheurs a rejeté la Théorie mimétique qui réaffirme la nature énigmatique du Sacrifice et enracine son universalité dans la violence mimétique de tous les groupes archaïques.

Aucune sagesse humaine même millénaire n’est comparable au pouvoir révélateur de la Croix :

« Le langage de la croix est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sauvent, pour nous, il est puissance de Dieu. Car il est écrit : Je détruirai la sagesse des sages, j’anéantirai l’intelligence des intelligents. Où est-il le sage ? Où est-il l’homme cultivé ? Où est-il le raisonneur d’ici-bas ? Dieu n’a-t-il pas frappé de folie la sagesse du monde ? Puisqu’en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n’a point reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants. Oui, tandis que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs comme Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes » (1 Co 1,18-25)





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3ème Partie

L’Epoque Moderne





Le Mécanisme victimaire, qui est la source du religieux primitif, à été mis hors service par la Révélation évangélique qui est donc la « Révélation des mécanismes de la Violence », ce qui explique l’évolution des sociétés vers la Modernité.

« La désacralisation de la violence, la démythification de la victime émissaire, la démystification de la nature (dont dépend la science moderne) la mondialisation et le recul des interdits, tous ces phénomènes liés à l’enrayement du mécanisme de la sacralisation ont été rendus possibles grâce à ce dévoilement. Ce dernier n’est ni le fruit du hasard, ni le fait de tel ou tel individu mais est le produit de la Bible, plus spécifiquement des Evangiles »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


Définitivement, il n’y a pas de « Génération spontanée », de « Hasard » et comme pour toutes choses il y a des causes profondes, même si celles-ci demeurent « invisibles » au premier abord.

L’idée que la religion chrétienne soit un frein au progrès est un préjugé très répandu. Elle l’a été dans ce qu’était l’Eglise en tant qu’institution politique cherchant à préserver ses privilèges et sa prédominance, une Eglise qui cultivait un obscurantisme en maintenant de bonne foi les hommes dans l’ignorance (et elle-même) parce qu’il n’y avait aucune autre vision du monde disponible à l’époque.
Découvrir que la Terre n’est plus le Centre de l’Univers, suite à la Révolution copernicienne, fut un rude coup pour cette Eglise et elle lutta d’une manière extrêmement répressive contre ce bouleversement incommensurable qui ébranlait ses fondements et sa toute puissance.




Les procès de Galilée et Giordano Bruno sont parmi les plus célèbres exemples de ce combat d’arrière-garde finalement perdu avec le temps au profit de la Vérité scientifique et de la Raison.

Mais cette idée de frein au progrès est totalement fausse dans ce que représentent fondamentalement les Evangiles et le savoir qu’ils apportent au nom de la « connaissance universelle » : celle des mécanismes de la Nature humaine qui va permettre l’évolution de la pensée philosophique et scientifique.
Donc la source entière et unique de ce que nous sommes devenus aujourd’hui en matière de progrès sur toute la planète, rien que ça !

Comme nous l’avons dit, il a fallu des siècles d’influence patiente et souterraine pour aboutir à ce changement majeur de mentalité et de perception du monde.

Car la modernité est bien une crise culturelle liée à un retrait de l’influence du religieux paradoxalement déclenché par une nouvelle vision de l’homme engendrée par Religion chrétienne elle-même.

Bien que privées de rites sacrificiels, depuis l’Antiquité en passant par le Moyen Age, les sociétés n’ont pas sombré dans la violence meurtrière généralisée à cause de la Vengeance.
Elles ont su créer d’autres barrières protectrices à travers des hiérarchies très strictes, des privilèges de castes, des institutions d’Etat puissantes accompagnées d’un système judiciaire répressif, des empereurs ou rois à la tête de régimes impériaux ou féodaux censés descendre de cet « Ordre divin » originel (encore et toujours la divinité) légitimé par le soutien d’une Eglise contraignante et despotique, le tout structurant efficacement et sans état d’âme l’Ordre culturel. Donc des interdits et des rites efficients même s’ils n’étaient pas issus du Sacrifice.

« Le sacrifice dépérit là où s’installe un système judiciaire, notamment en Grèce et à Rome »
(René Girard – La Violence et le sacré)




Aujourd’hui, dans les sociétés démocratiques, les anciennes « barrières féodales » ont elles-mêmes sauté ; les citoyens sont censés être libres et égaux en droits, ce qui implique fatalement une abolition toujours plus importante des « différences » et des interdits, plus de libertés individuelles et d’individualisme, moins de devoirs, une expression toujours plus revendicatrice des désirs.

Cette augmentation exponentielle de la concurrence des désirs dans tous les domaines, cette « rivalité organisée malgré elle » a permis à la société occidentale une explosion du progrès et des inventions, mais elle implique en quelque sorte une « Crise mimétique permanente ».

« Si le mouvement historique de la société moderne est la dissolution des différences, il est très analogue à tout ce qu’on a nommé ici « crise sacrificielle ». Et sous bien des rapports, en effet, « moderne » apparaît comme synonyme de « crise culturelle. »
(René Girard – La Violence et le sacré)


« Le Désir, c’est la crise mimétique elle-même, la rivalité mimétique aiguë avec l’autre, dans toutes les entreprises dites « privées » qui vont de l’érotisme à l’ambition professionnelle ou intellectuelle »
(René Girard)


« Les société primitives ne résisteraient pas à une telle situation : la violence perdrait toute mesure et déclencherait, par son paroxysme même, le mécanisme de l’« unanimité fondatrice », restaurant du même coup quelque système fortement différencié. Dans le monde occidental et moderne, rien de tel ne se produit jamais ; l’effacement des différences se poursuit, de façon graduelle et continue, pour être tant bien que mal absorbé et assimilé par une communauté qui s’étend peu à peu à la planète entière. »
(René Girard – La Violence et le sacré)




La stabilité des sociétés primitives était dépendante du Sacré, des rites et interdits qui leur appartenaient en propre, extrêmement rigides et non interchangeables.

Dans les sociétés modernes, la faiblesse du religieux permet une abolition spectaculaire des interdits, une importante rivalité interne et une compétition tout azimut, ce qui favorise leur ouverture sur l’extérieur.
A leur contact, fatalement, les sociétés par trop repliées sur elles-mêmes et incapables de faire face à cette déferlante, disparaissent ou son absorbées à leur tour par la modernité, avec ses avantages et ses inconvénients.

« Le Désir appartient à un univers qui ne dispose ni des accès épidermiques terribles mais rapides qui caractérisent les sociétés primitives, ni, en dehors de ces crises, de la paix cathartique entretenue par les rites de la violence. Le désir est endémique plutôt qu’épidémique ; c’est l’état qui correspond, non à des crises mimétiques telles qu’elles se produisent dans les sociétés primitives, mais à quelque chose qui est à la fois semblable et très différent, lié à l’affaiblissement durable de la violence fondatrice dans notre univers. »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)

Alors, comment nos sociétés modernes ne sombrent-elles pas dans la violence collective ? N’est-ce qu’une question de temps ?




Cet emballement à présent « permis » du désir et autorégulé par toutes sortes d’entreprises concurrentielles serait donc très proche de ce qu’était la « Crise mimétique » des sociétés primitives.

Depuis l’influence de la Pensée judéo-chrétienne et la Révélation évangélique, les débordements du désir ne sont donc plus canalisés par le sacrifice et codifiés par les rites.
Le Désir, la Compétition, donnent naissance à de nouvelles formes de violences qui s’accumulent entre les individus en développant un large spectre de comportements agressifs s’exprimant à travers mille antagonismes quotidiens sournois et mesquins, des oppositions provoquant du stress lié à de multiples frustrations. Ces désirs non assouvis n’étant pas « purgés » et « encadrés » par les rites, en conduisent certains vers des déstructurations de la personnalité qui vont, dans le pire des cas, jusqu’à la psychose ou la folie qui sont elles aussi liées au Mécanisme mimétique.

« Le désir, c’est ce qui arrive aux rapports humains quand il n’y a plus de résolution victimaire, et donc plus de polarisations vraiment unanimes, susceptibles de déclencher cette résolution ; ces rapports n’en sont pas moins mimétiques, et nous allons retrouver sous la forme « souterraine » et parfois trompeuse des symptômes individuels, le style dynamique de la crise sacrificielle, mais qui cette fois, faute de résolution victimaire et rituelle, débouche sur ce qu’on appelle la psychose »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)

L'absence de guerres qui caractérise pour le moment les sociétés démocratiques ne permet plus non plus une purge périodique des rivalités vers l'extérieur, vers un Bouc émissaire quelconque au nom du nationalisme, d'une révolution, d'un coup d'Etat ou de conquêtes territoriales. Ce qui n'exclue nullement à l'avenir des émeutes et des troubles qui pourraient remplir à nouveau cet office ou toutes sortes de conflits possibles dans un monde de plus en plus complexe et multiforme. Mais deux Guerres mondiales n'ont pas empêché les sociétés d'évoluer vers toujours plus de compétition entre les individus et de nouvelles formes d'antagonismes n'y feraient rien non plus tant que les sociétés pourront garantir à leur citoyens la satisfaction d'un minimum de désirs.

Il y a donc une intensification de la violence réciproque interne à la société, puisque cette violence n’est plus orientée vers l’extérieur ni transcendée par le religieux.

Le Christ était très conscient de ce qui allait se passer en dénonçant les mécanismes de persécutions et en privant les hommes d’unanimité violente et fondatrice :

« C’est à la privation des mécanismes victimaires et à ses conséquences terribles que Jésus fait allusion, je pense, quand il présente l’avenir du monde christianisé en termes de conflit entre les êtres les plus proches :

« N’allez pas croire que je suis venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre. Je suis venu opposer l’homme à son père, la fille à sa mère et la bru à sa belle-mère : on aura pour ennemi les gens de sa famille. (Mt 10, 34-36) »

Dans un univers privé de protections sacrificielles, les rivalités mimétiques se font souvent moins violentes mais s’insinuent dans les rapports les plus intimes. C’est ce qui explique le détail du texte que je viens de citer : le fils en guerre contre son père, la fille contre sa mère, etc. Les rapports les plus intimes se transforment en oppositions symétriques, en rapports de doubles, de jumeaux ennemis. Ce texte nous permet de repérer la vraie genèse de ce qu’on appelle la psychologie moderne. »
(René Girard – Je vois Satan tomber comme l’éclair)




Le Mécanisme mimétique provoque donc dans les sociétés modernes une concurrence acharnée, des rivalités perpétuelles, une intensité compétitive qui poussent les individus à se surpasser et augmentent les performances : à l’école, dans les milieux professionnels, sportifs, artistiques, scientifiques, économiques, dans sa vie personnelle et affective puisqu’il y a de moins en moins d’interdits.

Par contre, pour compenser les interdits et absorber les rivalités mimétiques, il y a de plus en plus de possibilités de contenter ses désirs sous forme d’acquisition d’objets maintenant disponibles en grandes quantités pour tous (société de consommation) ou de réussite personnelle.
On pourrait aller plus loin en disant que dans une société libre et ouverte, la seule possibilité de savoir qu’on peut théoriquement réaliser tous ses désirs, c'est-à-dire le rêve de la réussite entretenu en permanence par les médias et les modèles à imiter de notre temps, suffit probablement à lui seul à canaliser pas mal d’énergie et de déviances possibles ainsi accaparées par la poursuite d’objectifs personnels à satisfaire.
Un comportement déviant, violent et meurtrier nous met en effet au ban de cette société ou « tout semble désormais possible » pourvu qu’on en respecte les nouveaux codes.
Une « réussite criminelle » est de toute manière soumise intensément au Désir mimétique (l’argent étant le moyen par excellence de posséder des objets et d’exaucer ses désirs en imitant les « modèles » qui représentent la réussite).




Si Rome, en son temps, offrait à ses citoyens du pain et des jeux pour contenir leur violence mimétique (sans oublier que les Dieux, la Religion et parfois les sacrifices était toujours extrêmement présents dans le fonctionnement de la cité), aujourd’hui on a le pain et les objets à satiété, grâce à la société de consommation, les jeux et du divertissement avec la société des loisirs et l’on pourrait donc ajouter le Rêve avec la promesse, même souvent mensongère, de pouvoir satisfaire ses désirs.
On peut également réfléchir à une donnée nouvelle et très intéressante promise à un grand avenir : se créer une vie de substitution grâce à des mondes virtuels de plus en plus sophistiqués et performants qui deviendront peut-être un jour une « drogue » aussi merveilleuse que dangereuse lorsque l’on pourra techniquement y être immergé de manière physique et psychique ; un moyen de vivre d’autres vies, de défouler sa violence en la vivant virtuellement comme à l’intérieur d’un film de science-fiction ? Une sorte de « Mécanisme sacrificiel virtuel » permettant « d’expulser » sa violence ?
Au regard de la persistance des mécanismes victimaires, il est intéressant de se demander quelles nouvelles manières subtiles de persécuter vraiment ou virtuellement permettront les technologies du futur ?

Quand au Religieux, il se décline à nouveau sous de multiples aspects que nous verrons plus loin et qui ne sont pas si éloignés de ceux de l’Antiquité.

De nombreuses violences sont ainsi engendrées par cette compétition permanente des désirs qui laisse fatalement beaucoup d’exclus et de victimes sur le carreau, (mais plutôt moins que dans les sociétés antiques et féodales grâce aux nombreuses aides et associations humanitaires). Par contre ces violences sont régulées ou « digérées » parce que le « système économique » fonctionne d’une manière suffisamment efficace.

« Tout ce que fait le capitalisme, ou plutôt la société libérale qui permet au capitalisme de fleurir, c’est d’assurer un exercice plus libre des phénomènes mimétiques et leur canalisation vers les activités économiques et technologiques. Pour des raisons religieuses complexes, elle peut éliminer les entraves que les sociétés archaïques opposent aux rivalités mimétiques. »
(René Girard)


Il semblerait que l’économie permette en grande partie de « purger », les Rivalités mimétiques et en fin de compte de « contenir », « d’orienter » leur violence intrinsèque.




Il en va de même entre les nations qui se livrent une guerre économique sans merci, ce qui permet également de circonscrire une partie de leurs Rivalités nationales. Mais cette compétition mondiale acharnée provoque aussi ses frustrations et accouche de nouvelles violences dont le terrorisme est une des formes dramatiques.

Au terrorisme, Girard donne une explication à contre courant : il n’est pas dû à un fondamentalisme refusant de sortir de traditions moyenâgeuses mais à une « perte des différences » imposée par le raz-de-marée de la modernité occidentale s’étendant à la planète entière. Une perte de différence qui provoque cette « indifférenciation » source de dérèglement collectif.
La haine de l’Occident ne serait d’après lui qu’une « rivalité mimétique » exaspérée prenant cet Occident pour « modèle-obstacle » et ne cherchant qu’une chose, à lui ressembler, à parvenir à la même réussite.

« Cette conception rivalitaire que notre exemple impose à la planète entière ne peux pas faire de nous des vainqueurs sans faire en d’autres lieux d’innombrables vaincus, d’innombrables victimes. Il ne faut donc pas s’étonner si cette idéologie produit dans le tiers monde des réactions très différentes de celles qu’elle produit chez les vainqueurs. Elle produit avant tout un désir brûlant de briser une fois pour toutes le ressort de la défaite personnelle et nationale, l’énorme machine concurrentielle que sont devenus les Etats-Unis, suivi de près par l’Occident dans son ensemble. »
(René Girard – Celui par qui le scandale arrive)


Après, il s’agit d’analyser pourquoi certaines sociétés ou civilisations qui se trouvent dans une même situation rivalitaire vis-à-vis de l’Occident s’adaptent plus ou moins facilement à son modèle et pourquoi l’Islam fondamentaliste s’y oppose plus spécifiquement. (l’adaptabilité phénoménale du Japon durant Ere Meiji est unique et incroyable. Il faut probablement chercher dans la spiritualité propre à chaque civilisation les éléments permettant cette adaptabilité ou ce rejet).




Il est vrai que dans les sociétés qui se modernisent, accèdent à la consommation et au confort, à la satisfaction des désirs, un recul du religieux s’opère de manière évidente avec l’individualisme grandissant, même lorsque les traditions restent profondément ancrées dans le corps social.
Le cas des Etats-Unis est certainement spécifique dans le sens où ils sont le fer de lance de la société marchande et en même temps un pays ou les principes religieux sont encore très vivaces, pour ne pas dire parfois intégristes. A de nombreux égards c’est une société qui manie fort bien les paradoxes, mais globalement, même s’il résiste assurément, le religieux y opère un recul inévitable.

On peut tout de même se demander jusqu’à quel point cette folie de la consommation répandue à l’échelle planétaire restera efficace dans l’avenir pour circonscrire la violence des uns et des autres? Particulièrement dans un monde de plus en plus concurrentiel et dans la perspective d’une raréfaction des matières premières et de catastrophes diverses, climatiques, écologique etc. ? Car il matériellement impossible que 6, 7 ou 10 milliards d’habitants atteignent le niveau vie de l’Europe ou des Etats-Unis. Que se passera-t-il alors si les désirs stimulés par les rivalités et l'imitation de milliards de personnes et lâchés sur le monde telle une redoutable pandémie ne peuvent plus être comblés au moins en partie ?

Le problème de fond ne reste-t-il pas toujours le même :
« La violence est tellement essentielle qu’elle paraît être le véritable sujet de l’histoire, mais un sujet qui s’impose aux hommes malgré eux en décidant à leur place du sort des sociétés »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)




La quesqtion demeure bien aujourd'hui entière :
« Une très grande tolérance à la rivalité permet au monde occidental d’évoluer vers plus de liberté, même si c’est au prix de fortes tensions. Mais à quelles conditions une société peut-elle se libérer ainsi du mécanisme victimaire sans disparaître dans le déchaînement apocalyptique de sa propre violence ? »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)



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4ème Partie

Résumé et Conclusion ouverte :
Quel Avenir ?
ou une vision « apocalyptique » du monde





La Révélation évangélique contient la vérité sur la violence, disponible depuis deux mille ans. Elle est la clef, le grand Décrypteur, la Pierre de Rosette des mécanismes de la violence humaine ; l’« innocence » des temps de la « méconnaissance » n’est plus.

Le Christianisme est la seule religion qui a permis de prendre des distances avec elle-même – surtout à partir du 18ème siècle des Lumières -- au point de déclencher son propre rejet, de permettre à certains occidentaux de développer un antichristianisme farouche visant à extirper le religieux et le sacré partout où il se trouve, de lui attribuer tous les maux alors que le refus de la Connaissance évangélique au sens anthropologique nous a déjà ramené plusieurs fois à des temps barbares.
On peut se demander si le terme de « Lumières » est approprié, s’il n’engendre pas lui aussi son propre paradoxe obscur, si le culte de la Raison et le Rationalisme n’ont pas accouché d’un nouveau recul de la prise de conscience des Mécanismes victimaires…

Les idéologies totalitaires du 20ème siècle, n’ont fait que créer de nouvelles religions païennes sacrificielles.




Le Communisme a rejeté la religion mais il fut fondé sur le Meurtre fondateur du Tsar et la bourgeoisie était un bouc émissaire inépuisable, les Procès de Moscou truqués ressemblaient à des mythes, des mensonges racontés pour masquer et justifier les persécutions.

Le Maxisme s'est trompé et la Religion n'est pas l'Opium du peuple même si elle en a parfois l'air, elle n'est pas non plus un subterfuge, un mensonge cette fois monté de toute pièce par les puissants pour contrôler les masses et préserver ses privilèges, même si elle a pu aussi servir à ça. Et ironie du sort, encore une fois Paradoxale et inconsciente, personne mieux que Marx n'a créé de nouvelle religion sans le savoir !



Le Nazisme faisait appel aux religions et mythes nordiques et germaniques avec une réelle part d’occultisme sectaire et les Juifs sont devenus des boucs émissaires sacrifiables à profusion ; l’Incendie du Reichstag imputé aux communistes également un mythe, un mensonge pour justifier l'action politique violente.




La Révolution française eut aussi son Meurtre fondateur, Louis XVI, la Nation comme nouveau Dieu et les aristocrates comme boucs émissaires et se livra à de nombreux massacres de masse. A la différence des deux idéologies précédentes et postérieures elle déboucha finalement sur la société démocratique moderne. Mais les mécanismes de base sont éternellement les mêmes.


« Pour fonder, il faut nécessairement le crime qui va avec »


On voit que, malgré les débordements de leur violence génocidaire, les pages noires de la Révolution française sont reconnues comme telles, le Nazisme et le Communisme ont été désignés comme coupables et comme bourreaux parce que le Mécanisme victimaire ne marche plus -- même si dans les trois cas, certains minimisent les crimes des uns et dénoncent ceux des autres au profit des idéologies qu’ils défendent.

« Toujours plus de violence pour toujours moins d’efficacité »

(Le cas de l’Islam est à analyser spécifiquement (surtout dans son rapport à la Révélation chrétienne) en tant que seule religion monothéiste postchrétienne semblant montrer à bien des égards les fonctionnements d’une religion archaïque sacrificielle préchrétienne.)




Il est probable que tout ordre totalitaire ne pourrait à présent s’installer durablement nulle part à cause de cette conscience des Mécanismes victimaires. Du moins, si certains d’entre eux perdurent, on sait les désigner comme des persécuteurs.
C’est un mouvement irréversible.

Il faudrait sûrement une catastrophe à l’échelle mondiale, une plongée vertigineuse dans un nouvel obscurantisme privé de tous les apports de la connaissance du passé, pour nous ramener à des temps archaïques et sacrificiels (comme dans certains romans et films de fiction) ; en admettant bien sûr que ce soit possible sans que le monde ne s’anéantisse complètement.
Peut-être sera-t-on de plus en plus obligé de gérer une violence interne multiforme et meurtrière, une sorte de « guerre civile » permanente à l’échelle de la planète sans lui trouver de véritable résolution ni solution…

Dans les sociétés occidentales, les plus antichrétiens, les plus « culturellement relativistes », persuadés que le monothéisme chrétien est responsable de toutes les violences, prônent donc sans s’en rendre compte un retour aux religions archaïques avec l’apologie d’un Mécanisme victimaire précisément révélé et éradiqué par la Religion chrétienne et certains athées se comportent comme les véritables « persécuteurs » d’une nouvelle « religion antireligieuse ».




Quant à croire que « chacun ses Dieux » implique moins de violence, c'est une utopie grossière, car d’une part les Dieux antiques sont toujours issus de sacrifices et d’autre part, autant de Dieux, autant de violences permisses au nom de tout et n’importe quoi.
C’est pour cette raison que les Dix Commandements est un texte de lois s’adressant aux mécanismes universels de la violence, donc à tous les hommes, et non à des groupes particuliers qui défendraient « leur vision du monde » en vertu de leurs propres croyances et intérêts.
Ce qui est aujourd’hui le cas dans la remise en question des Droits de l’Homme par certains pays qui refusent de les respecter pour des questions économiques ou géostratégiques ou au nom de Leur Vision du monde. Chacun trouve toujours ce qui l'arrange pour continuer à excercer sa violence...




De même et de manière toujours paradoxale, comme nous l’avons déjà dit, au nom d’« idéaux chevaleresques » issus du christianisme et sous-tendus par une culpabilité spécifiquement occidentale quasi-masochiste, certains en arrivent à pratiquer une sorte « sur-christianisme » poussé jusqu’à l’absurde qui finit par être une inversion totale des Valeurs chrétiennes et un quasi retour mythologique à la sacralisation des bourreaux contre les victimes.
Cette culpabilité occidentale « adore » aujourd’hui les peuples de la préhistoire sans vouloir savoir qu’ils adoraient eux-mêmes des Dieux sanglants nés de leurs propres persécutions !
L’impact de certaines minorités agissantes en est exemple : en se servant de la victimisation à outrance on peut aussi tenter d’imposer à la majorité ayant appris à se sentir « coupable » des conceptions radicales et violentes. La victime d’aujourd’hui peut aussi cacher le bourreau de demain et elle n’est pas toujours aussi innocente que celle des religions archaïques.

Soumise encore une fois au Mécanisme mimétique, cette « valorisation » des victimes qui a permis le progrès de la conscience morale, en prenant à présent à différentes échelles la forme d’une « Compétition victimaire », fait peser la menace d’une escalade de la violence.

« L’évolution de l’humanité, à partir des religions archaïques, a donc consisté, selon Girard, à « dédiviniser » les victimes et à « dévictimiser » le divin, jusqu’à ce que notre monde contemporain soit conduit à la « mondialisation » précisément par le « souci des victimes », qui est maintenant notre « absolu » et notre valeur suprême, à tel point que, par un nouveau renversement que veut dénoncer Girard, ce « souci des victimes », objet d’une « surenchère perpétuelle », risque de devenir une nouvelle forme « d’obsession victimaire » ou d’inquisition permanente qui fait que « désormais on ne « persécute » plus qu’au nom des victimes (minorités de toutes natures, non fumeurs, etc. ».
(Charles Ramond - Le vocabulaire de Girard, en citant Girard)




Le rejet de la « connaissance évangélique » conduit toujours à un retour de la « méconnaissance victimaire ».

Nous ne sommes pas sortis du religieux, c’est un leurre de le croire.

D’une part parce qu’on retrouve dans le religieux archaïque l’origine de toutes les institutions politiques ou culturelles.

Et que d’autre part, « Tous les rites, même dégradés que nous observons aujourd’hui sans le savoir, ont un lien plus ou moins lointain avec le mécanisme victimaire puisqu’il est au fondement de l’Ordre culturel »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


Nos institutions et traditions sont des remparts qui se sont substitués à celui du religieux mais en gardent la trace (les dirigeants sont des boucs émissaires divinisables et sacrificiables à volonté, « tirer les rois » à l’occasion de la galette, c’est aussi désigner un bouc émissaire…), et nos nouveaux idéaux découlent directement de l’introspection et du recul permis par le Judéo-christianisme : l’exigence de l’égalité citoyenne et démocratique à travers la Déclaration des Droits de l’Homme ressemble aux Dix Commandements, la laïcité etc. Les fêtes populaires, aussi pacifiques soient-elles, étaient autrefois des manifestations collectives sacrificielles.

Tous les jours dans notre vie quotidienne, nous continuons de produire de la Persécution et des Boucs émissaires de manière anodine sans le savoir : en disant du mal des autres, en rejetant nos responsabilités sur tel ou tel…
La société de consommation n’arrête pas de stimuler le Désir mimétique pour nous donner envie de ressembler à untel ou unetelle, de posséder tel objet ou tel autre :




Les Marchands du Temple sont revenus en force et ont gagné la bataille contre l’Esprit.

Le star-système est un formidable espace sacrificiel virtuel, une machine à fabriquer des dieux que nous adorons et sacrifions à un rythme effréné (en sens inverse du mécanisme archaïque) et certaines émissions se sont fait une spécialité de la « mise à mort » de leurs candidats ; ce n’est ni plus ni moins qu’une copie conforme du Mécanisme sacrificiel ancestral. Ne parle-t-on pas non plus de « lynchage médiatique » ?

N’observent-on pas dans les sociétés occidentales de plus en plus de comportements tribaux à travers les rites et la violence des gangs, le repli identitaire, les piercings et les tatouages, la musique répétitive et martelée des « rave party » « techno » ou « trance » (qui porte bien son nom) propres à entraîner des centaines d’individus dans une sorte de furie collective ou l’on consomme souvent de la drogue pour s’abrutir ; le Rap c'est de la psalmodie – encore des
résurgences de fêtes sacrificielles. (on comprend que les mythes aient pu rapporter des histoires totalement déformées de l’événement lorsque l’on pense à cet état halluciné dans lequel devaient se trouver les participants : demandez donc aujourd'hui à quelqu’un de parfaitement rationnel, de cultivé et pas du tout superstitieux qui participerait à une Rave Party de raconter ce qui s’est passé après une nuit de délire, de danse, de drogue et d’alcool !).

On voit aussi la multiplication des sectes et l’adoration de dieux et idoles de tous poils, les stades remplis à craquer de milliers de personnes venus adorer les « dieux du sport » ou les Jeux Olympiques, manifestation religieuse planétaire elle-même directement imitée de celle des Grecs ?
Nous adorons des Dieux immatériels : le Dieu Argent, le Dieu du culte de soi, avec l’individualisme nous devenons notre « propre Dieu »… des Dieux de la politiques, de l’Histoire, de l’Art… etc… tout est aujourd’hui, plus encore qu’hier, sujet à devenir Modèle et Idole.

Autant de modernes Veaux d’or.




Le cinéma puise à foison dans des univers magiques fantastiques, mythiques et essentiellement celtiques comme celui du Seigneur des Anneaux. On ne compte plus les Séries télé et les films basés sur le Fantastique, les esprits ou les fantômes d'un Au-delà ou d'une autre Dimension. La culture des enfants et des ados tourne en permanence autour de la Pensée magique à travers Harry Potter, Le Monde de Narnia, les jeux de rôles comme Donjons et Dragons, des jeux de cartes et des jeux de stratégie peuplés de créatures fantastiques, les Warhammer qui reproduisent à l’infini des mondes antiques et moyenâgeux intemporels habités de magiciens, de monstres, de guerriers hybrides de toutes sortes, etc., des univers composés de magie, de superstition et de culture païenne.
Les mondes fabuleux des jeux-vidéos empruntent à toutes les mythologies avec des héros et des quêtes initiatiques d’un autre âge ou d’un âge fantasmé, donc du Mythe. (Certains prophétisent à cet égard un retour en force des religions ancestrales et archaïques, voire le souhaitent pour réarmer les esprits affaiblis par « l’esprit victimaire » du Christianisme qu’ils perçoivent, à l’instar de Nietzche, comme un affaiblissement des capacités vitales de l’Occident à survivre).
Certaines émissions télé se font une spécialité des quêtes initiatiques primitives et héroïques de survie en pleine nature avec des groupes dont les membres sont en rivalité et doivent s'éliminer les uns les autres… Nos origines nous poursuivent et nous fascinent.

On se passionne pour l’occultisme, le satanisme, les croyances primitives ou les fêtes d’un autre âge qui reviennent en force et dans lesquelles on se déguise pour reproduire un monde révolu perçu à présent comme porteur de merveilleux, de beauté et de valeurs perdues, preuve du désenchantement du monde moderne ; bien entendu, aussi séduisantes ces fêtes soient-elles, on oublie encore, pour certaines d’entre elles, qu’elles se déroulaient à une époque où l’on pratiquaient les Sacrifices humains et parfois le cannibalisme…

Même en vivant dans la culture du rationnel et de la technologie on affiche des comportements superstitieux en consultants des marabouts, des sorciers ou des gourous, des voyantes, des astrologues, des prédicateurs de ceci ou cela, on porte des gris-gris pour conjurer la malchance…




Le Christianisme à réussi à tenir à distance la Pensée magique, mais il ne l’a jamais vraiment extirpée du fond de la conscience humaine. Il demeure dans de nombreux endroits parfaitement christianisés des rites païens et archaïques amoindris ne demandant qu’à reprendre de l’ampleur et certaines sociétés jonglent allègrement avec les deux.

Les individus les plus « civilisés », les intellectuels les plus instruits sont beaucoup plus reliés qu’ils ne le croient à la Barbarie originelle de leurs Commencements ; pour certains, ils en sont même les complices.

Peut-être faudra-il encore des millénaires ou millions d’années pour que l’homme se débarrasse de cette empreinte préhistorique. Le début de l’évolution humaine depuis le « pré-humain » remonte au maximum à 8 millions d’années, les premiers « Homo sapiens » à 200 000 ans, autrement dit une poussière sur l’échelle du temps quand on sait que les Dinosaures ont régné près de 200 millions d’années ; mais il est probable que dans plusieurs millions d’années nous ne ressembleront plus à « l’homme » tel qu’il est aujourd’hui.
En aurons-nous le temps ?

Il se construit un espace de plus en plus dangereusement indifférenciateur à l’échelle des sociétés ou de la planète, une uniformisation galopante accentuée par une faillite culturelle évidente et une manipulation médiatique au service d’intérêts mercantiles, politiques ou idéologiques ne cessant d’attiser le Mécanisme mimétique et les Rivalités.

Le Relativisme moral et culturel relève aussi de cette indifférenciation en marche. Si « Tout se vaut », que Rien n’est « supérieur » à Rien ou meilleur qu’autre chose, alors on pave consciencieusement la route pour une future Crise mimétique en abolissant encore une fois les « distances » et les « différences », la notion même de Bien et de Mal.
A la fin de la Crise, on retombera donc dans une forme de religieux dégradé, de totalitarisme, de violence qui risquent d’anéantir durablement tous les efforts consentis durant des siècles afin d'accéder à cette liberté qui, elle aussi, sous les effets pervers de ses propres dérives et paradoxes peut devenir son propre ennemi.




La Bombe nucléaire n’est-elle pas par excellence l’expression d’une « Divinité destructrice archaïque » directement issue de la violence humaine qui terrifie et empêche jusqu’à aujourd’hui les Nations de s’autodétruire ?

« De cette puissance de destruction, on ne peut pas ignorer, cette fois, qu’elle est purement humaine, mais, sous certains rapports, elle fonctionne de façon analogue au sacré.
Les hommes ont toujours trouvé la paix à l’ombre de leurs idoles, c’est-à-dire de leur propre violence sacralisée, et c’est à l’abri de la violence la plus extrême, aujourd’hui encore, qu’ils cherchent cette paix. Dans un monde toujours plus désacralisé, seule la menace permanente d’une destruction totale et immédiate empêche les hommes de s’entre-détruire. C’est toujours la violence, en somme, qui empêche la violence de se déchaîner. »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)


« C’est comme si la véritable nature du sacré venait au jour sans que personne ne le remarque expressément. »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)



On ne peut donc sortir du religieux
Plus on cherche à sortir du religieux ou plus on croit en sortir
et plus on y retourne sans le savoir ;
plus on veut s’en éloigner et plus il revient en force.
Si on le chasse par la grande porte il passe par la fenêtre puisqu’il est un des fondements de notre existence.

Y a-t-il recul de la Civilisation ou sein même de la civilisation ?
Y a-t-il un retour insidieux vers des comportements archaïques et finalement la recherche inconsciente d’un nouvel Ordre sacré primitif profitant du recul de la Religion chrétienne ?
L’homme est-il à ce point fasciné par ses commencements qu’il ne cesse de vouloir y retourner ?
Réussira-t-on à endiguer des rivalités mimétiques produites à l’échelle de la planète par tant de ressentiments et de frustrations, qu’ils soient religieux, identitaires, économiques ou historiques ?

Pour qu’une vérité ait un impact encore faut-il qu’elle rencontre un auditeur réceptif et les hommes ne changent pas si facilement. Le Texte évangélique a agi comme un ferment de décomposition de l’Ordre sacrificiel, mais il ne peut résoudre tous les problèmes tant que la plupart des hommes restent en grande partie prisonniers des mécanismes primitifs qui sont les leurs depuis leurs origines.

« Le péril de l’absence de Dieu, expérience moderne par excellence, c’est le moment de la tentation sacrificielle, de la régression possibles vers les extrêmes. »
(René Girard – Achevez Clausewitz)




Même si la violence est une conséquence du Mécanisme mimétique qui appartient à la nature fondamentale de l’homme, aujourd’hui que la « méconnaissance sacrificielle » est levée, notre responsabilité est donc entière : saurons-nous maîtriser les conséquences fâcheuses de notre Désir mimétique sans pour autant recourir à la violence ?

« Personnellement, j’ai l’impression que l’homme civilisé souffre aujourd’hui d’un manque cruel d’abréaction (extériorisation émotionnelle) de ses pulsions agressives. Les comportements instinctifs se conservent encore bien davantage que les caractères morphologiques et il est plus que vraisemblable que chez l’homme moderne la production spontanée de pulsions agressives n’a guère varié par rapport à celle de nos ancêtres guerriers dont la sociologie était à peu près la même que celle des primitifs que nous connaissons aujourd’hui en Nouvelle-Guinée centrale »
(Konrad Lorenz - L’homme dans le fleuve du vivant)


Autrement dit : « l’homme moderne manque cruellement d’une résolution des violences par le mécanisme de la victime émissaire… »
(Commentaire d’Eric Haeussler – Des figures de la violence)

Mais nous sommes dans une impasse car aujourd’hui :
« La violence ne fonde plus rien du tout. La violence qui fabriquait autrefois du sacré ne produit plus rien qu’elle-même. » (René Girard – Achevez Clausewitz)

Ce formidable enseignement biblique n’est rien sans une véritable volonté de s’en servir et de l’appliquer.




Le recul de l’Ordre sacrificiel signifie-t-il donc moins de violence ? Pas du tout. Il prive les sociétés modernes d’une grande partie de la capacité qu’avait la violence sacrificielle à installer un ordre au moins temporaire.
Le Christianisme, à la suite du Judaïsme, a désacralisé le monde, rendant possible un rapport utilitaire à la nature. L’humanité, par effet pervers, se trouve donc davantage menacée par la résurgence de Crises mimétiques à grande échelle, surtout sur une planète n’étant plus qu’un « village » où tout le monde dépend de tout le monde (un peu à la manière des sociétés archaïques, curieusement, avec ce que cela comporte de fragilité comme nous l’avons vu plus haut !) et où il existe une formidable capacité de destruction développée par la technique.
D’un autre côté, grâce à l’influence de la Pensée chrétienne, les hommes sont plus vite rattrapés par leur culpabilité : ils sont condamnés à de plus en plus de responsabilité et de moins en moins d’innocence.

Dans leur naïveté, nos sociétés démocratiques protégées depuis de nombreuses années des déferlements de la violence archaïque et de la guerre, (surtout en Europe) croient que ces mécanismes ne nous menacent plus tant ils semblent avoir été relégués dans les limbes d’un passé lointain. Mais tel n’est pas le cas, c’est une illusion de plus, car les hommes restent fondamentalement les mêmes qu’il y a trente mille ans et la colère gronde de façon toujours plus universelle à mesure que se rétrécit l’humanité.

La Bête tapie dans l’ombre ne fait toujours qu’attendre l’heure de sa nouvelle résurrection. Et la Bête, Le Diable, c’est le Mécanisme mimétique.




Si le processus de la « Révélation » est aujourd’hui probablement irréversible, il ne garantit pas l’avenir : dans tous les pays, à des niveaux de conscience souvent plus instinctifs que conscients, de plus en plus d’individus sont en train de se rendre compte des mécanismes de cette violence. Mais beaucoup n’y renonceront pas au nom de leurs ressentiments, de leurs frustrations et rivalités, au contraire.
Plus les hommes refusent de voir leur violence, plus elle leur éclatera au visage ; plus ils se sentiront frustrés de devoir renoncer à cette barbarie, plus ils se raidiront comme des animaux acculés dans une impasse et plus leur violence risque de se déchaîner en guise de désespoir et d’impuissance.

Le philosophe Pascal avait très bien perçu cela :

« C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité ; tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne peuvent que la relever d’avantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. »
(Blaise Pascal - Pensées)


Le Christianisme, notamment par l’intermédiaire de l’Apocalypse avait prévu l’éventualité de son propre échec et nul ne sait si les hommes au bord du gouffre sauront rompre avec leurs mauvaises habitudes, renoncer à leur férocité et à leurs passions dévorantes ?

« La « désacralisation » universelle qui résulte des Evangiles pourrait bien emporter jusqu’à la divinité même du Christ. »
(René Ramond - le vocabulaire de Girard)


Faudra-t-il un holocauste sans nom pour qu’enfin ils deviennent raisonnables ?
Fût-ce à ce prix, se montreraient-ils susceptibles de devenir des hommes sensés, responsables de leur destin et de celui de leurs enfants ?
Rien n’est moins sûr, car même lorsqu’ils endurent les pires souffrances par leur propre faute, ils ne sont pas prêts à admettre leurs torts et préfèrent souvent se laisser emporter dans la tombe plutôt que d’abandonner leur Chère Violence, fruit de toutes leurs rivalités.

« Nous sommes menacés de mort. Le message judéo-chrétien est que si nous ne nous réconcilions pas, il n'y a plus de victimes sacrificielles pour nous sauver la peau. L'offre du royaume de Dieu, c'est la réconciliation ou rien. Malheureusement, nous sommes en train de faire le second choix par ignorance et paresse. La seule solution est de refuser toute violence, toutes représailles. Je ne suis pas du tout sûr d'en être capable, mais les Evangiles nous disent que c'est la seule issue. Le drame, c'est qu'on choisit toujours le court terme. »
(Interview de René Girard donnée au journal Le Point, 18/10/2007, Elisabeth Lévy)




En démystifiant, en révélant soudain les mécanismes cachés du Sacrifice et du Meurtre fondateur, en détruisant l’ignorance et la superstition indispensables aux religions archaïques afin d’évacuer leur violence collective à travers les Boucs émissaires, le Christianisme ne condamne-t-il pas les hommes incapables d’assumer une telle « Révélation » et privés de garde-fous à être plus que jamais victimes de l’imitation sans fin de leurs rivalités ?

Le Christ a-t-il surestimé la capacité des hommes à atteindre l’Age Adulte ?

« Est-ce au moment où l’on commence à saisir le sens profond du Message évangélique que la brutalité se dévoilera être la seule loi, la seule logique pouvant exister ici-bas ? »
(René Girard – Achevez Clausewitz)

Terrible Paradoxe ! La Marche de l’Histoire semble remonter insidieusement vers ses Origines archaïques tout en étant à présent dépourvue des fortifications du religieux qui la protégeaient autrefois de l’emballement terrifiant de la violence communautaire : démasqués, les mécanismes sacrificiels dénoncés par la Révélation évangélique ne peuvent plus à présent remplir leur office originel.
Le Début et la Fin des Temps se rejoindront-ils en achevant un cercle diabolique qui nous conduira dans un gouffre ?

Le « révisionnisme » concernant l’Holocauste, ne vise-t-il pas par exemple à faire passer cette Persécution, ce Sacrifice collectif organisé industriellement, cet « Ultime Sacrifice », ce « monumental Sacrifice moderne » pour un « mythe », donc une dissimulation volontaire du mécanisme persécuteur lui-même ?

Mein Kampf est un Super Texte de persécution qui ne rapporte pas les événements mais cette fois les annonce... (un pas de plus dans la révélation ?)
…pourtant, malgré cette phénoménale énergie dépensée par une Nation entière ou presque, le Sacrifice a fonctionné d’autant moins qu’il était d’autant plus meurtrier, il s’est révélé d’autant plus qu’il était inconcevable et impensable, et ceci grâce à la Révélation car nous savons qu’il faut à présent « toujours plus de violence pour toujours moins d’effets ».

Avec le temps, l’homme oublie ou « veut oublier » la violence de ses ancêtres et la sienne. Pour mieux la reproduire à travers l’incessante « Route antique des hommes pervers » ?
La Route de la Violence et du Sacrifice rituel.

Les hommes se passeront-ils enfin in extremis de Sacrifices et de Boucs émissaires avec leurs guerres et persécutions aux multiples visages modernes où organiseront-ils inconsciemment leur propre perte ?

Le Mécanisme mimétique est-il trop puissant pour être contenu positivement ?

Privé de résolution victimaire, est-il devenu une anomalie anachronique quasi « génétique » ou « pathologique » ?





Apocalypse de Jean


L’Agneau brisa le Septième Sceau. Sept Anges apparurent tenant Sept Trompettes qu’ils firent sonner chacun leur tour.

Lorsque la 1ère trompette retentit, un déluge de grêle et de feu détruit un tiers de la terre.
A la 2ème trompette, un tiers des êtres vivants dans la mer sont détruits.
A la 3ème trompette, un astre tombe du ciel et élimine un tiers des eaux de source.
A la 4ème trompette, sont détruits un tiers du soleil, de la lune et des étoiles.
A la 5ème trompette, des nuées de sauterelles s’abattent sur les hommes et les torturent durant 5 mois.
A la 6ème trompette, un tiers des hommes sont exterminés. L’imminence du châtiment final est annoncée par un ange, mais les hommes ne changent rien à leurs attitudes.
A la 7ème trompette, les éléments se déchaînent.





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5ème Partie

Y a-t-il une preuve tangible que

la théorie girardienne soit véridique ?





Pas en tant que telle puisque personne n’a pu être témoin de faits qui remontent à la Nuit des temps. Il n’y a que des preuves indirectes et surtout une universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines où qu’elles se trouvent sans avoir eu de contacts entre-elles.

Dans les Mythes, qu’ils soient grecs, germaniques, nordiques, africains ou autres, on trouve à chaque fois des caractères récurrents : une « victime-dieu » qui est coupable de quelque chose, qui porte des traits préférentiels de la sélection victimaire et qui est à l’origine du nouvel ordre qui régit le groupe.

Ceci explique la profusion des Mythes et des Dieux de l’Antiquité qui ne sont à la base que des processus de sacrifices collectifs édulcorés avec le temps pour finalement devenir des histoires, des contes innocents masquant complètement leurs origines sanglantes.

Ce sont ces protections d’une efficacité incomparables qui ont autorisé le développement constant du mimétisme lié à celui du cerveau propre aux hominidés.




Mais plus encore, le religieux archaïque permet aussi d’expliquer la chasse, qui est primitivement rituelle, la domestication des animaux comme résultat fortuit de l’acclimatation d’une réserve de victimes, lorsque les animaux sont substitués aux humains pour les sacrifices.

« Pour que le transfert de violence puisse être efficace, la victime doit être assez semblable aux membres de la communauté. C’est pourquoi lorsque la victime est un animal, elle est souvent d’abord traitée ou considérée comme une personne humaine avant d’être immolée »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


Mais également l’agriculture par l’enterrement de graines comme un acte strictement religieux au départ.

Encore plus étonnant :

Les seuls jeux qui sont propres aux hommes et absents chez les animaux sont les « jeux de hasard » dont l’origine serait liée au choix aléatoire des premières « victimes émissaires ».

« On ne doit donc pas s’étonner de voir Girard proposer une interprétation sacrificielle des pleurs et du rire, comme de deux formes « d’expulsion » (les larmes expulsant un corps étranger dans l’œil, le rire étant rapproché de la toux ou de l’éternuement qui sont aussi des tentatives d’expulsion. »
(Charles Ramond - Le vocabulaire de Girard)


Tout semble fonctionner par « expulsion ».

« Dans le mythe d’Adam et Eve, c’est encore la divinité qui manipule et expulse l’humanité pour assurer la fondation de la culture, alors que dans le prologue de Jean, c’est l’humanité qui expulse la divinité. Entre la première scène et la seconde le mécanisme du Bouc émissaire a été révélé : les hommes savent que ce sont eux qui sont violents et qui expulsent des « victimes » innocentes pour en faire des dieux et non pas les dieux qui seraient violents au-dessus d’une humanité innocente. »
(Charles Ramond - Le vocabulaire de Girard)


Comme pour un « Paradoxe fondamental » peut-être à l’origine du monde, « l’expulsion » ne l’est-elle pas aussi ? Tous les organismes vivants expulsent quelque chose, des excréments par exemple ; hormis notre agressivité, nos malaises, nos peines, nos joies, on a besoin aussi d’expulser la fièvre ou la maladie ; les cauchemars n’expulsent-ils pas nos frayeurs intimes ? Même la nature minérale procède parfois par expulsion : la lave des volcans…]

L’élaboration des rites et des interdits par les groupes proto-humains ou humains prendra donc des formes infiniment variées en obéissant à un sens pratique rigoureux que l’on peut repérer : la prévention du retour de la crise mimétique pour la survie de la communauté.




Comme la théorie de la « Sélection naturelle des espèces » est le principe rationnel d’explication de l’immense diversité des formes de la vie, le « Mécanisme victimaire » est le principe rationnel d’explication de l’infinie diversité des formes culturelles.

L’analogie avec l’hypothèse de Darwin s’étend aussi au statut scientifique de la théorie qui, dans les deux cas, se présente comme hypothèse non susceptible d’être prouvée expérimentalement, étant donné l’immense période de temps nécessaire à la production des phénomènes en question, mais une hypothèse s’imposant par son pouvoir explicatif incomparable et la récurrence des mêmes phénomènes et mécanismes observés dans tous les groupes humains, quelques soient les époques et les lieux.

Il n’y a aucun document explicite originel pour la bonne raison que l’efficacité du sacrifice dépendait justement de sa méconnaissance : le mécanisme se cachait adroitement aux yeux des hommes pour fonctionner.
La communauté ne voit plus la Violence des Mythes puisque celle-ci s’est transformée en Sacré. Ce qui explique la difficulté majeure à repérer le processus de base.
Nous avons cité Œdipe comme « Mythe parfait » puisqu’il désigne le héros comme indiscutablement coupable et dissimule totalement le mécanisme persécuteur des bourreaux.

« Nous n’avons ni guide ni modèle ; nous ne participons à aucune activité culturelle définissable. Nous ne pouvons nous réclamer d’aucune discipline reconnue. Ce que nous voulons faire est aussi étranger à la tragédie ou à la critique littéraire qu’à l’ethnologie ou à la psychanalyse. »
(René Girard – La violence et le sacré)


Dans la littérature ethnologique les observations de ces mécanismes existent mais de manière fragmentaire et incohérente : on constate des Crises sacrificielles, des sacrifices, des déifications, mais on ne les explique pas, on ne les relie pas entre eux.




Le principe de l’« unanimité du Tous contre un » existe dans trop de cultures différentes pour que ce ne soit pas un « mécanisme fondamental de la survie de l’humanité » contre sa propre violence.

Partout le processus d’hominisation implique le meurtre fondateur.

« Ce schème de l’unanimité du « tous-contre-un » reparaît dans un trop grand nombre de cultures et dans des formes si variées que l’hypothèse d’une imitation du mécanisme de la victime émissaire s’impose. »
(Eric Haeussler – Des figures de la violence)


Tout est-il à ce point inconscient ? : le sacrifice, l’élaboration des rites, des mythes, la transformation souterraine opérée par la Révélation évangélique sur les consciences ? Un retour à des origines archaïques, une plongée apocalyptique du monde ? Toujours l’inconscience des mécanismes mimétiques ?

Il semblerait bien que oui. Ce qui pose alors la magistrale question de la « liberté » et du « Libre arbitre » dont nous jouissons réellement…



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6ème Partie

Désir mimétique et littérature
Les Grands Romanciers ou l’origine
de la Théorie girardienne





René Girard n’a pas commencé par les Sciences sociales et l’anthropologie, mais par la critique littéraire avec son premier ouvrage paru en 1961 : Mensonge romantique et vérité romanesque.

A la base de la Théorie mimétique il y a une intuition.

« Elle détermine la méthode et non l’inverse. C’est donc elle qu’il faut interroger en premier lieu pour comprendre la morphogénèse mimétique »
(René Girard – Des choses cachées depuis la fondation du monde)

« C’est l’intuition qui est première et non le champ d’investigation, c’est à partir et autour d’elle que certaines caractéristiques essentielles de l’homme s’organisent et trouvent une place dans un dynamisme unificateur »
(Eric Haeussler - Des figures de la violence)


« Tout s’est présenté à moi en 1959. Je sentais qu’il y avait là un bloc dans lequel j’ai pénétré peu à peu. C’était entièrement là au départ, tout ensemble. C’est pour ça que je n’ai aucun doute… Il n’y a pas de « système Girard ». J’exploite une intuition unique mais très dense. »
(René Girard – Quand ces choses commenceront… »


« J’avais l’impression de découvrir une cohérence si parfaite et si efficace que tout le monde serait tout de suite convaincu, en particulier les ethnologues »
(René Girard)

C’était sans compter, justement, avec les « Rivalités mimétiques » entre chercheurs et les bouleversements idéologiques qu’induisait une telle Théorie.




Selon René Girard, ce ne sont pas les philosophes ou les penseurs (à par Nietzsche et Freud incomplètement) qui ont compris instinctivement certaines choses.
Ce sont les romanciers qui ont eu le meilleur instinct de la Théorie de l’imitation et de sa structure triangulaire (sujet, modèle, objet) : Dostoïevski, Shakespeare, Proust, Flaubert, Cervantès, Stendhal…

« Don Quichotte a renoncé, en faveur d’Amadis, à la prérogative fondamentale de l’individu : il ne choisit plus les objets de son désir, c’est Amadis qui doit choisir pour lui. Le disciple se précipite vers les objets que lui désigne, ou semble lui désigner, le modèle de toute chevalerie. Nous appellerons ce modèle le « médiateur » du désir. L’existence chevaleresque est « l’imitation » d’Amadis au sens où l’existence du chrétien est l’imitation de Jésus-Christ.
Dans le Rouge et le Noir, Mathilde de la Mole prend ses modèles dans l’histoire de la famille. Julien Sorel imite Napoléon. Le Mémorial de Sainte-Hélène et les Bulletins de la Grande Armée remplacent les romans de chevalerie et les extravagances romantiques. Le prince de Parme imite Louis XIV. Le jeune évêque d’Agde s’entraîne à donner la bénédiction devant un miroir ; il mime les vieux prélats vénérables auxquels il craint de ne pas ressembler suffisamment.
L’histoire n’est ici qu’une forme de littérature ; elle suggère à tous ces personnages stendhaliens des sentiments, et surtout des désirs qu’ils n’éprouveraient pas spontanément. Au moment d’entrer au service de Rênal, Julien emprunte aux « Confessions » de Rousseau le désir de manger à la table des maîtres plutôt qu’à celle des valets. Stendhal désigne du nom de « vanité » toutes ces formes de « copie », « d’imitation ». Le vaniteux ne peut pas tirer ses désirs de son propre fonds ; il les emprunte à autrui. Le vaniteux est donc frère de Don Quichotte et d’Emma Bovary. Et nous retrouvons chez Stendhal le désir triangulaire.

La structure triangulaire n’est pas moins apparente dans le snobisme mondain que dans l’amour-jalousie. Le snob, lui aussi, est un imitateur. Il copie servilement l’être dont il envie la naissance, la fortune ou le chic. Le snobisme proustien pourrait se définir comme une caricature de la vanité stendhalienne ; il pourrait également se définir comme une exagération du bovarysme flaubertien.

Des différences de tonalité romanesque nous cachent fréquemment l’étroite parenté de structure entre la vanité stendhalienne et le désir proustien. Stendhal est presque toujours extérieur au désir qu’il décrit ; il éclaire d’un jour ironique des phénomènes qui baignent chez Proust dans une lumière d’angoisse. »
(René Girard – Mensonge romantique et vérité romanesque)

…peut-être parce qu’en tant qu’artistes, leur sensibilité naturellement plus grande a favorisé une approche plus instinctive et moins intellectuelle des comportements humains : celle d’une réflexion profondément ancrée dans leur expérience individuelle, d’une introspection puissante et intime de leurs propres fonctionnements, un questionnement personnel permanent « mis en miroir » et en réflexion (dans les deux sens du terme) à chaque instant avec les comportements des autres.



Girard fait des critiques approfondies de la pensée de Nietzche, Lévi-Strauss et Freud notamment dans La Voix méconnue du réel.
Nietzche a eu des intuitions profondes sur le christianisme et les mécanismes de la violence, mais il voyait dans la Pensée chrétienne un affaiblissement de la combativité nécessaire à la survie, une « religion des faibles » par opposition aux religions païennes, plus proche de la nature, du dynamisme de la survie, donc de la violence fondatrice et du religieux archaïque sacrificateur.

Un long débat qui se fait de plus en plus pertinent en géopolitique au regard de la faiblesse actuelle des populations occidentales étant de moins en moins capables de supporter la mort et le sacrifice de leur vie pour défendre leurs valeurs.
La faute au Christianisme dans ses fondements ou à une dérive inattendue du Christianisme ?

Freud n’a pas perçu le caractère mimétique du désir et la rivalité qui en découle, mais Totem et Tabou est le livre ou ses intuitions sont les plus remarquables : il repère le Meurtre fondateur.

Quant à Lévi-Strauss et le Structuralisme, ils voient dans les Mythes un univers de symboles déconnecté d’un événement réel, ce qui implique une sorte de recul devant la révélation des mécanismes de la violence à l’origine de la culture.

« L’occultation du « lynchage fondateur » se retrouve de façon exemplaire, selon Girard, dans l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss, qui est donc l’objet de critiques particulièrement vives. Lévi-Strauss voit bien que les mythes son pleins de « destructions », « d’éliminations », de « soustractions » ; mais il attribue une fonction métaphorique à tous ces phénomènes, qui décriraient selon lui l’irruption de la discontinuité dans un système jusque là plein et immobile, c’est-à-dire la possibilité d’un « jeu »social, culturel, linguistique, et donc conceptuel – en un mot, la naissance de l’humanité. Lévi-Strauss et Girard sont donc d’accord sur le fait que les mythes nous disent quelque chose de l’origine de l’humanité. Mais Girard reproche à Lévi-Strauss de ne pas avoir senti, de ne pas avoir compris que ces « éliminations » ou « soustractions » ou « expulsions » que racontent les mythes désignaient des événements historiquement bien réels, à savoir, non pas des métaphores de la naissance de la pensée, mais des crimes, les meurtres collectifs de victimes innocentes. En contribuant à occulter la réalité de ces meurtres, une « science » humaine comme l’anthropologie de Lévi-Strauss fait donc en réalité cause commune avec les religions les plus archaïques, en reprenant sans le critiquer le discours des accusateurs. »
(Charles Ramond, Le vocabulaire de Girard)




On peut voir le meurtre collectif dans les grandes Tragédies de Shakespeare, notamment dans Jules César.

« Mon travail sur Shakespeare est indémêlable de tous mes travaux antérieurs, à commencer par l’étude que j’ai consacré à cinq romanciers européens. Je vouais à ces auteurs un amour si égal et si impartialement réparti que, dans mon ignorance béate des exigences de la mode littéraire, laquelle exige toujours qu’un critique s’attache à ce que ses écrivains préférés ont de « singulier », d’« unique », d’« incomparable » (chacun d’eux étant par conséquent totalement coupé de tous les autres), je misais, moi, sur l’idée que mes cinq romanciers avaient quelque chose d’essentiel en commun. Je crus faire, chemin faisant, une découverte et lui donnait le nom de « désir mimétique ». »
(René Girard – Shakespeare, les feux de l’envie)




Il y a beaucoup d’autres écrivains chez lesquels on peut découvrir l’instinct, non seulement du Désir mimétique, mais aussi des mécanismes de Boucs émissaires.

Dans le K, de Buzzati, la Nouvelle intitulée Quiz aux travaux forcés est un merveilleux exemple de foule persécutrice et de bouc émissaire. Le héros de la Nouvelle est tellement conscient du mécanisme persécuteur collectif à son encontre, qu’il arrive à le retourner à son avantage. Un chef-d’œuvre d’une dizaine de pages.



Sa Majesté des mouches, de William Golding, est un autre exemple encore plus frappant et complet. Suite à un accident d’avion, des enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes sur une île déserte. Leur éducation aristocratique disparaît bien vite au profit d’un retour à des comportements archaïques qui reproduisent les mécanismes de bouc émissaire et les sacrifices humains. Une véritable désacralisation de l'enfance !
On trouvera une analyse magistrale de ce livre à travers la Théorie girardienne dans Politiques de Caïn écrit par des universitaires d’origines différentes.

La publication des deux livres étant bien sûr antérieure à celle des travaux de René Girard.




« La Théorie mimétique est le cœur battant de la réalité humaine »
(Eric Haeussler - Des figures de la violence)


Mensonge romantique et vérité romanesque est donc le premier livre d’une longue série qui ne sera qu’un constant approfondissement de sa réflexion.

Si la Théorie du Désir mimétique a pour berceau la Critique littéraire, en tant qu’Anthropologie fondamentale touchant tous les aspects de la vie humaine, elle devient naturellement interdisciplinaire, débordant sur des domaines aussi différents que l’ethnographie ou la psychiatrie.

Pour Girard, la littérature est bien le point de départ le plus à même de nous faire comprendre les mécanismes du Désir mimétique.
En effet, dans le roman, la Théorie permet l’analyse des secrètes motivations du désir, nous donnant ainsi les véritables raisons inconscientes du comportement des personnages ; en nous montrant comment le désir se transforme en folie, en haine ou en sadisme, on plonge dans la psychologie et dans la psychiatrie ; lorsqu’elle permet d’expliquer les interdits, les mythes, les rites, le sacrifice, on passe à l’ethnologie ; pour le mal et le péché on entre dans la théologie, pour les motivations et rivalités guerrières on est dans la stratégie et la géopolitique.




Mais surtout, la Théorie met en lumière l’omniprésence de la Violence, dénominateur commun de toutes les mutations apparemment sans relation entre elles, que peut prendre le Désir mimétique.

Ses conséquences sont donc considérables. Elle remet en cause tant d’idées reçues, elle est à l’origine de tant de bouleversements intellectuels et de préjugés, qu’elle inspire un véritable rejet parmi certains intellectuels qui voient là une remise en cause extrêmement dangereuse à leurs thèses ( donc à leur réputation, à leur ego) et probablement inconsciemment le refus de regarder en face leurs propres responsabilités dans les mécanismes des violences que certains soutiennent implicitement à travers telle ou telle idéologie.
Responsabilité valable pour chacun d’entre nous dans nos relations avec autrui et nos prises de positions. En sachant que malgré notre bonne volonté, nous ne pouvons toujours, comme le Christ, refuser l'emploi de toute violence au risque de subir celle des autres... doit-on utiliser la force, dans quel cas, à quelle condition, jusqu'à quel point ? C'est tout le débat des guerres modernes et des interventions militaires et humanitaires, abondamment traité sur les blogs de Défense et cette préoccupation moderne est toujours et de plus en plus une conséquence de la Révélation évangélique.

Cette « christianisation » des sciences humaines se heurte donc de plein fouet à un milieu intellectuel dont la pensée dominante est souvent anti occidentale, antichrétienne et antireligieuse.
La Théorie girardienne est évidemment mal venue dans une société qui réfute toute « supériorité » de la Pensée occidentale pour réhabiliter l’« Autre » à travers un « relativisme culturel » ignorant paradoxalement qu’il est lui-même une conséquence de l'enseignement judéo-chrétien !
Le Poliquement correct est une nouvelle illustration excessive de ce souci des victimes de l'Histoire qui, dans ses dérives, devient une adoration religieuse de cet Autre que l'on n'a plus le droit de critquer sous peine d'être taxé de racisme envers ceci ou cela : une Inquisition moderne, comme l'égalitarisme, qui finit parfois par provoquer le contraire de ce contre quoi elle est censée lutter au départ en "Toute bonne foi" ! Mais l'Enfer est pavé...




Pourtant, ce sont les sciences les plus « exactes » qui viennent maintenant étayer sa formidable Thèse à travers la découverte des Neurones miroirs :

Les travaux de René Girard constituent un exemple rare d’une théorie des sciences humaines ayant devancé de plusieurs décennies de nouvelles découvertes de la science pure.

La « Révélation girardienne » est en marche et même si « la Violence s’excite d’autant plus que la Vérité la dévoile », à l’image de la « Révélation évangélique », rien ne pourra l’arrêter.

On pourrait presque dire que René Girard est le « Révélateur de la Révélation évangélique » en ce sens qu’il aura véritablement expliqué « ce que veut vraiment dire » cette Révélation d’un point de vue anthropologique.




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René Girard est croyant depuis sa conversion au catholicisme intervenue à l’époque où il préparait son premier livre. Il fut longtemps taxé de « penseur de droite » pour avoir démontré que le Judéo-christianisme est la seule clef ayant permis de décrypter les mécanismes cachés et inconscients de la violence humaine.
Mais dans son travail, il ne parle jamais de religieux et ne fait jamais l’apologie du Christianisme en tant que tel ; il développe toujours sa Théorie de manière uniquement « scientifique » et que l’on soit athée, laïc, croyant, de droite ou de gauche, cela ne change rien à la pertinence de ses observations. Il a toujours affirmé que son œuvre doit être reçue pour son contenu anthropologique comme n’importe quelle hypothèse scientifique, qu’elle doit être jugée à l’aune de sa puissance explicative et de sa simplicité, que la discussion et la critique doivent donc s’exercer sur le mode scientifique sans présupposé religieux.

Doit-on se passer de la Pensée girardienne au seul prétexte qu’elle heurte le petit confort intellectuel de nos idées reçues ?

Il est intéressant de remarquer que la diffusion de son oeuvre prend de plus en plus d’ampleur médiatique planétaire et fait un retour fracassant en France au moment où les Rivalités mimétiques du monde se font plus précises et menaçantes !

Que l’on croit ou non à la Résurrection du Christ, le texte biblique et son formidable enseignement est à la disposition de tout lecteur.

D’un point de vue individuel, c’est une occasion inéspérée de comprendre combien chacun de nous est « manipulé » à son insu par ces « …choses cachées depuis la fondation du monde » et d’un point de vue général, il devient important de saisir à quel point, de la connaissance des mécanismes de notre violence, dépend la survie du monde.

L’enseignement biblique est-il d’origine humaine ou divine ?

Qu’importe. Comme le dit René Girard :

…il serait plus grave de refuser d’étudier le texte biblique comme science de l’homme et l’importance de la pensée judéo-chrétienne dans la prise de conscience des mécanismes de la violence « …que de se priver d’Homère pour comprendre la Grèce antique ».





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Bibliographie girardienne



Maintenant que vous avez terminé le résumé de la Théorie girardienne, je vous incite encore une fois à acheter les livres d’Eric Haeussler et Charles Ramond.






Quoique vous lisiez de René Girard, avoir la définition précise de son vocabulaire à portée de main est indispensable pour reclarifier à chaque fois les termes dans leur contexte.

Egalement un autre livre d’initiation très complet : Rompre avec la vengeance de Denis Jeffrey
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Il y en a d’autre et je n’ai pas lu toutes les initiations à la Pensée de René Girard.

Sinon, par où commencer l’œuvre elle-même de René Girard ? Dans quel ordre ?

Je donne une piste purement personnelle :

Des choses cachées depuis la fondation du monde (qui vous apprend aussi énormément sur vos propres mécanismes de rivalités dans la vie quotidienne)


Ensuite Le Bouc émissaire qui récapitule bien l’ensemble de la Théorie.



Puis Les Origines de la Culture dans lequel René Girard donne beaucoup d’explications, éclaircie nombres de choses sur son parcours et sa méthode.



Shakespeare : les feux de l’envie, pour les passionnés du grand dramaturge anglais. Ou comment Shakespeare avait un instinct profond du Mécanisme mimétique…




Bien sûr, Achevez Clausewitz, pour les spécialistes de Défense et Géopolitique : « Achevez » dans le sens de « Terminer son œuvre » ou comment Clausewitz (par peur ?) n’est pas allé au bout de son intuition profonde de la Théorie mimétique qui le conduisait à une vision apocalyptique du monde avec la « Montée aux extrêmes »…



Après, je vous conseille de faire « au feeling » en regardant sur le site d’Amazon ou de la Fnac ou ailleurs et en lisant le résumé des éditeurs afin de savoir ce qui est abordé en priorité dans le livre, mais en gardant à l’esprit que la Théorie est toujours à la base de chaque analyse, que ce soit à propos des livres de Girard lui-même ou des essais écrits par d’autres sur ou à travers sa Théorie.

Politiques de Caïn (analyse d’œuvres diverses d’après la Théorie girardienne)
La Voix méconnue du Réel (critiques notamment de Lévi-Strauss et de Nietzche)
La Violence et le Sacré (un gros pavé qui explique la base des mécanismes du religieux archaïque avant la parution de Ces choses cachées…)
Je vois Satan tomber comme l’éclair
La Route antique des hommes pervers
(analyse notamment du Livre de Job – Ancien Testament)
Quand ces choses commenceront
Christianisme et Modernité
La spirale mimétique : 18 leçons sur René Girard
Bibliographie des études girardiennes en France et en Italie
Dieu, une invention ?
De la violence à la divinité
René Girard
Anorexie et Désir mimétique
Le Tragique et la Pitié
René Girard : du mimétisme à l’hominisation
La Violence révélée : l’Humanité à l’heure du choix
Violence et Vérité : autour de René Girard
Violences d’aujourd’hui, violence de toujours
Mensonge romantique et vérité romanesque
René Girard, critique littéraire ?
René Girard : épistémologie du Sacré
René Girard, la Violence et le Sacré
(DVD)

La liste n’est pas exhaustive…
(Il y a parfois des couvertures différentes pour les mêmes livres)

Il existe aussi un site consacré entièrement aux Etudes girardiennes :


L'Association a pour objet de structurer la recherche liée, d'une manière ou d'une autre, à la théorie mimétique issue des travaux de René Girard - membre de l'Académie française - et d'organiser sa diffusion en langue française.

D’autres liens que vous trouverez sur mon blog dans René Girard – Liens et en tapant René Girard dans n’importe quel moteur de recherche.


Voilà pour l’essentiel.


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A partir de maintenant, à la lumière de la Théorie girardienne, je publierai certaines réflexions sur le monde en général ou sur nos comportements individuels et je les soumettrai à vôtre sagacité.
Je parlerai aussi de thèmes traités par René Girard, de ses livres ou de certains passages de ses livres.

N’hésitez pas à copier, éditer et diffuser ce résumé, incomplet, certes, mais qui peut être une bonne initiation pour certains et un complément ou un éclaircissement plus facilement accessible et compréhensible à ceux qui ne connaisse pas la Théorie sur le bout des doigts ou ne la cerne pas distinctement dans ses principes fondateurs et ses prolongements.
Moi-même qui la possède relativement bien, pour un amateur - car je ne suis pas non plus un universitaire spécialiste de Girard, ni René Girard lui-même --, je ne sais pas toujours quelles réponses donner à propos de certaines choses.

J’aborderai aussi des questions que soulève la Théorie ; certaines n’ont à ma connaissance pas été posées par René Girard ou bien René Girard ne les a pas abordées.

Pour les géopolitologues, c’est une source de réflexion qui leur servira à compléter leurs analyses des conflits et rivalités mondiales.

N’hésitez pas à m’écrire pour me demander des renseignements si je suis en mesure d’y répondre.

En attendant de poursuivre nos passionnantes investigations, je vous adresse à tous ma sympathie la plus sincère.







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8 commentaires:

  1. Bravo pour votre billet.
    La mimétique de Girard me semble se rapprocher de la mémétique de Dawkins et autres disciples comme Susan Blackmore.
    J'essaierai de donner quelques éléments sur mon blog si j'ai un peu de temps.
    En tout cas, vous m'avez donné envie de lire GirarD.
    Cordialement

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  2. Aouch ! C'est du lourd ! En tout cas, merci d'avoir pris le temps de concocter ce résumé d'une théorie effectivement plus qu'intéressante et trop peu connu. Maintenant, il va falloir réussir à l'assimiler...

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  3. En y repensant, la théorie Girardienne me paraît être une des clés pour analyser la théorie des jeux de Nash. Je m'explique : la théorie des jeux stipule que chacun suit son intérêt égoïste sans se soucier des autres. Ce qui fait que si deux hommes ont le choix entre draguer une brune (qui leur rapporterait un) ou draguer la blonde (qui leur rapporterait deux), les deux vont se jeter sur la blonde et se faire rembarrer (et s'en sortir avec zéro).
    Dans ce cas là, Girard permet de mieux comprendre pourquoi aucun ne va laisser l'autre draguer la blonde. Girard permet de faire passer Nash de la théorie mathématique à la réalité psychologique.

    Ca a sans doute été remarqué par d'autres avant moi, mais malgré un cours approfondie sur la théorie des jeux, je n'ai pas le souvenir d'en avoir entendu parler. En fait, la théorie des jeux présuppose Girard.

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  4. Pour SD : je ne connais pas Dawkins ni Susan Blackmore mais je vais me renseigner. Tant mieux si je vous ai donné envie de lire Girard, vous aller découvrir tant de chose... merci à vous.
    Pour Gabriel : Ça demanderait de poser à plat le problème plus en détail parce que dans l'énoncé certaines choses m'échappent. Cela dit, nous sommes de toute manière dans un rapport de "rivalité" entre deux individus qui se font "obstacle" pour "obtenir quelque chose. On ne sort jamais de la "rivalité mimétique" puisque l'Existence entière y est soumise.
    Bien à vous

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  5. Quelques références et liens sur la mémétique (pour débuter) :
    - Mémétique : http://fr.wikipedia.org/wiki/M%C3%A9m%C3%A9tique
    - Conférence de l'Université de tous les savoirs
    http://www.canalu.tv/producteurs
    Effectuer une recherche avec "guillo darwin" pour avoir : Les théories Darwiniennes de la diffusion des idées
    - La théorie des mèmes, pourquoi nous nous imitons les uns les autres. Susan Blackmore. http://www.amazon.fr/gp/reader/2914388772/ref=sib_dp_pt#reader-page

    Je pense que ces concepts (Girard et Dawkins) convergent (littérature et science). J'attends donc avec impatience vos futurs billets.
    Bonne lecture.

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  6. Merci pour les liens, je vais aller voir
    A bientôt

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  7. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici, mais ça tombe à pic. La théorie mimétique et la théorie mémétique ne convergent pas. Voir à ce sujet l'article de Simon DeKeukelaere "La violence humaine, imitation ou mèmes? : critique d'un point de vue "girardien" (http://www.automatesintelligents.com/echanges/2002/oct/girard.html)

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