21/03/2009

Décomposition - Extrait 1

Décomposition et l’allusion
à la Théorie girardienne





« La Civilisation s’était bien des fois égarée dans les méandres de sa propre barbarie, mais n’avait-elle pas aussi forgé des instruments lui permettant d’en comprendre les racines et de la circonscrire ? Aujourd’hui elle ne voulait plus savoir d’où elle détenait ce talent unique : de l’origine même de sa Spiritualité.
Antonio avait découvert l’importance anthropologique des religions. Depuis longtemps, au-delà de ses croyances personnelles, il ne faisait plus la confusion entre les fondements et les dérives. Il savait que depuis l’aube des temps les sociétés humaines étaient structurellement fondées sur le religieux. Lui seul, grâce aux interdits et aux rites, limitait la violence des rivalités individuelles menaçant en permanence de faire basculer les communautés dans une spirale meurtrière irréversible. Unique rempart inconscient et originel disponible, il assurait la survie du groupe ; en protégeant contre elle-même la simple tribu ou la plus remarquable des civilisations, il autorisait l’accouchement de leur culture et de leur identité, assurait leur pérennité.
Aujourd’hui, on faisait semblant de croire qu’on était sorti du religieux en se cachant que les grandes idéologies modernes avaient refondé de nouvelles religions aussi sacrificielles et archaïques que leurs sœurs aînées de quelques siècles ou millénaires. Néanmoins, les sociétés modernes les plus antireligieuses continuaient de fabriquer malgré elles du religieux à la pelle de manière dégradée à travers de nouveaux rites et de nouvelles institutions qui ne le disaient pas mais en assumaient la fonction. Les stades remplis à craquer où l’on acclamait les joutes sportives et leurs héros, les salles de concert rassemblant une foule d’adorateurs hystériques s’enivrant de musique tonitruante et célébrant leurs artistes, ne symbolisaient-ils pas les temples et les lieux de cultes des récentes divinités ? L’individualisme lui-même ne devenait-il pas le nouveau dieu à adorer ? La machine médiatique ne produisait-elle pas à longueur d’années une pelletée de « victimes-idoles » aussi sûrement que la Préhistoire, l’Antiquité ou le Moyen-Age fabriquaient leurs boucs émissaires ? – à travers cette fonction ambivalente, dans un premier temps ces victimes innocentes canalisaient et cristallisaient sur elles les maux de la communauté et grâce à leur exécution la libéraient du déchaînement autodestructeur de sa barbarie généralisée ; dans un deuxième temps, suite à cette catharsis meurtrière et apaisante, en ramenant la paix et le calme, elles se transformaient alors en la multitude des dieux qui peuplaient les mythes antiques. Plus on prétendait s’éloigner du religieux et plus il revenait en force. Tous cherchaient la vraie Transcendance dont ils étaient privés à travers l’ivresse passagère des fausses transcendances. Les « espaces sacrificiels virtuels » des sociétés modernes suffiraient-ils à en contenir les débordements ?

« Qu’ils apprennent au moins quelle est la religion qu’ils combattent, avant de la combattre. » »






Certains n’acceptaient pas que le Judéo-christianisme, qu’il nommait la « religion du diable », ait été la seule -- en travaillant patiemment les consciences depuis des siècles avec son message universel -- à permettre aux hommes de déchiffrer les mécanismes inconscients de leurs violences et de leurs persécutions. En luttant contre la « Pensée Magique », en cessant de croire à « la chasse aux sorcières », elle conduisait sur le chemin de la Rationalité et de la Pensée scientifique. Mais beaucoup préféraient la domination des « certitudes » orientées et ressassées mécaniquement ; ils ne savaient pas et ne voulaient pas savoir que le discours humaniste dont ils se sentaient si fier, ils le devaient à cette pensée religieuse qui commençait à substituer plus de trois mille ans auparavant le droit des victimes à la toute-puissance ancestrale des bourreaux : en déchirant le voile qui protégeait la répétition infernale du sacrifice humain, en éclairant de sa lumière des agissements que les hommes reproduisaient aveuglément depuis la nuit des temps, elle poussait leur conscience à saisir petit à petit « ce qu’ils faisaient » et envisageait des horizons moins barbares. C’était le seul « système » ayant mis un terme à la production des dieux issus des victimes innocentes sacrifiées par les foules persécutrices au nom de n’importe quelle mauvaise raison.
Les idéologues tentaient de dissimuler le mécanisme sacrificiel et victimaire de « leurs religions », se forgeant des alibis et des excuses afin qu’elles puissent continuer de fonctionner à l’image de celles d’autrefois. Sous couvert de sauvegarde des libertés, de la veuve et de l’orphelin, les plus « antifascistes » ne se révélaient donc pas les moins « totalitaires », ni les derniers à défendre leurs intérêts avec la même soif de pouvoir que leurs opposants déclarés. Ils se débrouillaient seulement en faisant croire habilement le contraire ; puisque c’était devenu à la mode grâce à la pensée chrétienne, les nouveaux bourreaux avaient trouvé l’astuce : passer pour les victimes qu’ils n’étaient pas ; ils se servaient seulement de la liberté dans le but de la détruire. En rejetant toujours plus violemment depuis des siècles cette religion dont les fondements s’élevaient comme seul rempart contre le « Crime originel », ils persistaient à perpétrer le leur. Bien entendu, cela n’intéressait pas ces « nouveaux apôtres » persuadés de changer une fois de plus le cours de l’Histoire. »
(Chapitre 35)







« Qui ou quoi aurait assez d'emprise et conjurerait le mauvais sort ? Aucun philosophe ou sage, aucune philosophie ou sagesse ne réussissait jamais à amener l’Humanité à la raison.

« Est-ce que nous autres intellectuels, avons, ici ou ailleurs, la moindre influence, la moindre action modératrice sur cette débandade de foules éperdues que nous appelons le cours de l’Histoire ? »

Pire encore : en démystifiant, en révélant soudain les mécanismes cachés du sacrifice et du meurtre fondateur, en détruisant l’ignorance et la superstition indispensable aux religions archaïques afin d’évacuer leur violence collective à travers les boucs émissaires, le Christianisme ne condamnait-il pas les hommes incapables d’assumer une telle « Révélation » et privés de garde-fous à être plus que jamais victimes de l’imitation sans fin de leurs rivalités ? Le Christ avait-il surestimé la capacité des hommes à atteindre l’Age Adulte ? C’était la seule religion qui avait prévu son propre échec… Les humains ne renonceraient pas à leur férocité ni à leurs passions dévorantes ; était-ce au moment où l’on commençait à saisir le sens profond du Message évangélique que la brutalité se dévoilerait être la seule loi, la seule logique pouvant exister ici-bas ? Terrible Paradoxe ! La Marche de l’Histoire remontait insidieusement vers ses origines archaïques tout en étant à présent dépourvue des fortifications du religieux qui la protégeaient autrefois de l’emballement terrifiant de la violence communautaire : démasqués, les mécanismes sacrificiels dénoncés par la « Révélation évangélique » ne pouvaient plus à présent remplir leur office originel. Le début et la fin des Temps se rejoindraient-ils en achevant un cercle diabolique qui conduirait dans un gouffre ? Les hommes se passeraient-ils enfin de sacrifices où organiseraient-ils leur propre perte ?
Les « Créatures de Dieu » aspiraient à combler le « Silence de Dieu » en recherchant inlassablement une violence antique -- une proximité avec les dieux – qui dorénavant privée de fonctionnement sacrificiel ne pouvait que les mener à la destruction ; alors que seule la Sainteté christique débarrassée de l’imitation violente et des « mauvais modèles » conduisait à déjouer toute rivalité, à une relation – une imitation -- positive entre les hommes, à conserver une saine distance, une identification intelligente entre eux et avec le divin : la réconciliation, la Présence de Dieu – ni trop loin, ni trop près -- contre sa mortelle proximité qui déclenche la furie de tous les carnages. Point de salut sans ce retrait, sinon toujours plus de victimes pour toujours moins d’effet.

« La violence ne fondait plus rien du tout. La violence qui fabriquait autrefois du sacré ne produisait maintenant plus rien qu’elle-même »…

« C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité ; tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne peuvent que la relever d’avantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l’irriter encore plus. »






Plus la Vérité éclatait au grand jour, et plus la Violence s’exaspérait d’être mise à nu dans l’intime profondeur de ses rouages les plus machiavéliques. Chacun était contaminé par les mêmes effets et participait à cette grande Folie, mais personne ne l’admettrait jamais ; c’était toujours la faute « d’un Autre », il y avait inlassablement « Quelqu’un à qui en vouloir ». Mais les hommes ne pouvaient plus accuser les dieux de leur propre violence et la Révélation leur montrait qu’ils en étaient les seuls responsables. Ils avaient cru en la Raison comme dans une nouvelle divinité mais elle n’avait servi qu’à leur cacher une fois de plus la Réalité de « l’irrationnel » qui sous-tendait les activités humaines. Un jour viendrait peut-être – hélas -- où, à l’issue de cette pathétique bataille sans lendemain, aucun héros ne serait même plus là pour dire : « …et le combat cessa faute de combattants »
Le genre humain s’achevait-il dans l’attente de son Jugement Dernier ? Si les Saintes Ecritures venues de « l’Extérieur » lui avaient offert la clef de l’Elévation, le Grand Prophète qui avait accepté sur lui le déchaînement de la violence pour la faire sortir en pleine lumière reviendrait-il une seconde fois ou lassé, abandonnerait-il à leur triste destin ces créatures sauvages et bornées ? Son « retour » signifierait peut-être simplement la disparition de Tout… »
(Chapitre 35)







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Voilà, vous connaissez maintenant René Girard à travers Décomposition.

Nous retrouverons plus tard les aventures et les réflexions d’Antonio au gré de nos pérégrinations.


Bien à vous, mes nobles amies et amis.















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