13/04/2009

Décomposition - Extrait 2








« Au fil des heures des jours et des nuits, le passé ne cessait de revenir à l’esprit d’Antonio au gré des vagues et de l’écume de ses souvenirs, charriés par le flux et le reflux lancinant de sa mémoire. L’existence entière prenait soudain l’allure d’une épopée tragique et dramatique, d’un gigantesque piège dont il semblait impossible de sortir.

Il se souvint de ses années de collège. Il avait détesté l’école, non parce qu’il n’aimait pas apprendre, bien au contraire, mais justement à cause de ce qu’on ne lui enseignait pas. Il y cherchait des Maîtres susceptibles de lui transmettre du savoir avec la légitimité de leur statut, à même d’incarner un modèle de construction personnelle et d’idéal culturel ; il ne trouvait bien souvent que des hommes ou des femmes dépassés par des comportements envers lesquels ils n’étaient pas formés, incapables de s’imposer ni de tenir leur classe, donc d’inculquer correctement leur matière dans l’attention et le calme. Ces professeurs infirmes s’abaissaient au niveau de leurs élèves et s’humiliaient en essayant de leur plaire, de devenir leurs complices dans l’improbable espoir d’obtenir une bribe de considération.
Antonio avait eu peur d’aller à l’école parce qu’il lui fallait affronter le chaos et le chahut d’élèves réfractaires à n’importe quelle forme d’autorité et de discipline : le long et difficile parcours de l’apprentissage se doublait de l’anxiété physique et psychologique d’une agressivité quotidienne. Se multipliaient les enseignants agressés gravement par des élèves ou des parents irascibles. Comme c’était un bon élève, qu’il montrait un caractère singulier et refusait de se plier à la loi et aux codes tribaux des persécuteurs « en culottes courtes » paradant à la tête de leurs bandes, il était montré du doigt, mis à l’index ou insulté et parfois pris à partie. Il apprenait à se défendre, à supporter les fauteurs de troubles, les faiseurs de désordre et les petits meneurs qu’on ne cessait d’excuser au nom des beaux discours, des injustices de la société, du mal-être ou de la spontanéité si chère aux apprentis sorciers de l’éducation permissive et des grandes envolées compassionnelles. Certains « penseurs émérites » affirmaient que le respect s’instaurait par la « pédagogie » et non l’autorité ; mais quelle pédagogie exercer sans autorité ? Comment estimait-on obtenir ce respect qui s'apprenait en amont de n’importe quel discours à travers des comportements et des attitudes propres à le suggérer ? Afin d’être en mesure de développer un jour une discipline personnelle, ne fallait-il pas d’abord intégrer celle imposée de l’extérieur ?
Antonio ne se complaisait pas dans cette rébellion gratuite et désordonnée : sa révolte, il pensait l'effectuer le jour où il aurait appréhendé suffisamment le monde pour l’affronter, voire le contester sur des bases enfin solides. Il ne brassait pas l’air dans le but de se faire remarquer, de se défouler ou donner libre cours à l’expression malsaine de ses petits complexes et de ses frustrations. Il ne se sentait aucun point commun avec la plupart de ces adolescents pourtant pas plus vieux que lui.
Alors, il se mettait à l’écart, évitant les problèmes, essayant de s’extraire du chahut, de se concentrer, d’apprendre autant que possible malgré le brouhaha et la fureur. Qui avait dit ? :
« Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants, lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles, lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter, lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus-au dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne…
…Alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie. »
(123)
L’histoire du monde se répétait, regrettable et pathétique.






La plupart de ses camarades pensaient n’avoir rien à apprendre et s’imaginaient libres alors qu’ils ressemblaient à de vulgaires gamins ignorants et aveugles, les adorateurs d’une religion de modes et d’apparence dont les sorciers modernes les abreuvaient jusqu’à l’ivresse et devant laquelle ils se prosternaient tels les membres d’une tribu primitive. A l’instar des fils Ferruzio, seule comptait la dictature de leurs désirs et du plaisir de l’instant, leurs occupations futiles, leurs musiques faites de bruit et de braillements, leurs relations machistes et leurs flirts juvéniles. Nombre de ces gosses décervelés évoluaient en groupe et se repliaient à l’intérieur d’eux-mêmes comme dans un ghetto ; curieux de rien, ils ne manifestaient aucun goût envers ce qui sortait de leur univers ubuesque ; les plus atteints savaient à peine lire et écrire, ils aboyaient et vomissaient un jargon informe avec une syntaxe primaire et un vocabulaire lacunaire, leurs habits s’apparentaient à des uniformes de traîne-misère et ils affichaient un comportement de caïds, arborant des signes d’appartenance hérités d’âges antédiluviens : tatouages, scarifications et percings leur mutilaient la peau du visage ou du corps. Ils ne connaissaient rien de l’histoire des siècles ni de celle à laquelle ils appartenaient et les chefs-d'œuvre du passé les laissaient de marbre : la culture s’identifiait à l’ennemie absolue, il fallait la bannir et l’éradiquer jusqu’à la plus moribonde de ses expressions. Pourtant, jamais autant de livres n’avaient été disponibles ; il suffisait d’un simple clic de « souris » et l’on obtenait à l’instant sur un écran d’ordinateur des milliards d’informations. La connaissance autrefois si rare était aujourd’hui accessible à n’importe qui et cependant beaucoup la dédaignaient. Ailleurs, des enfants oppressés par des tyrannies abominables risquaient leur vie en apprenant l’alphabet et dévoraient en cachette les ouvrages interdits ; plus on octroyait aux uns et plus ils crachaient sur ce qu’on leur offrait ; plus on privait les autres et plus ils aspiraient à s’élever. L’abondance et le confort conduisaient-ils irrémédiablement au gaspillage et au mépris de soi ? La légèreté, la paresse et l’inconscience naturelle de l’être condamnaient-elle les trésors à demeurer enfouis dans une tombe hermétiquement scellée ? La société de consommation et l’abandon des valeurs s’influençaient mutuellement et se conjuguaient, formant un cocktail explosif : les Marchands du Temple étaient revenus en force ; ils avaient cassé les Tables de la Loi non dans l’intention de punir les idolâtres devant lesquels ils exhibaient le Veau d’Or(124), mais au contraire afin de donner libre cours à l’imitation sans fin de leurs désirs insatisfaits et assoiffés de possessions matérielles.
« Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même. Aussi qui ne la voit, excepté de jeunes gens qui sont tous dans le bruit, dans le divertissement et dans la pensée de l’avenir. Mais ôtez leur divertissement vous les verrez se sécher d’ennui. Ils sentent alors leur néant sans le connaître, car c’est bien être malheureux que d’être dans une tristesse insupportable et n’en être point diverti. »(125)
Les ados de cette société opulente baignaient dans un marécage recouvert d’un épais brouillard ; ils se faisaient une gloire d’habiter cette contrée nauséabonde en s’y enlisant jusqu’à l’extase. Cette contamination atteignait toutes les couches sociales, des plus défavorisées aux plus huppées et les enfants de bourgeois que rien ne prédestinait à cela s’adonnaient à cet encanaillement avec une délectation relevant d’une véritable profession de foi et d’une quasi esthétique à rebours. Antonio avait l’impression d’évoluer au milieu d’une horde de bêtes sauvages sans garde-fous, inféodés à des instincts bestiaux dont ils ignoraient les fonctionnements. L’éducation et l’élégance désertaient leur vie aussi sûrement que celle d’un reître du Moyen-Age et cette quête d’un néant morbide et sans espoir représentait à leurs yeux la seule valable d’être entreprise.






Dans cette atmosphère instable et inquiétante où s’installaient le malaise et parfois le danger, où régnait la plus grande confusion et ou rien ne paraissait avoir de prix, Antonio s’était posé beaucoup de questions.
Qu’est-ce qui amenait les adultes à abandonner leur rôle et leurs responsabilités ? Pourquoi laissaient-ils de petites victimes ne demandant qu’à grandir sereinement subir la brutalité des bourreaux de leur âge ? Au nom de quoi contestait-on l’obligation de protéger les plus déraisonnables contre eux-mêmes et les laissait-on seuls se débattre avec leur nature désordonnée et volcanique ? En vertu de quel miracle ces gosses deviendraient-ils des individus responsables, éduqués et instruits avant même d’apprendre à écouter, à réfléchir et à grandir ? Qui sacralisait cette enfance et cette adolescence d’une manière aussi burlesque que criminelle ? Il suffisait d’observer une cour de récréation, mais fallait-il le vouloir ; on oubliait ce qu’était un enfant : une entité animale bourrée d’instincts avides et voraces, de perversités, de jalousies, capables de calculs et de mensonges au service d’une volonté de pouvoir sans limites. Si l’on n’apprenait pas à ces poupons à se connaître et se maîtriser, à faire rayonner la magie merveilleuse de leurs jeunes années, ils devenaient de petits monstres et despotes incontrôlables. Avait-on perdu toute vocation et volonté, tout idéal et bon sens ? Etait-il devenu impossible de pousser avec bonheur quelques bambins innocents sur le chemin du prodige de la vie ?

« Dieu le veut, dans les temps contraires,
Chacun travaille et chacun sert.
Malheur à qui dit à ses frères :
Je retourne dans le désert !
Malheur à qui prend ses sandales
Quand les haines et les scandales
Tourmentent le peuple agité !
Honte au penseur qui se mutile
Et s’en va, chanteur inutile,
Par la porte de la cité ! »
(126)






Leurs commencements semblaient pourtant dédiés à cette seule intention : être encadrés et guidés par une main protectrice et généreuse. Leur tempérament souple et adaptable aimait l’autorité et l’obéissance lorsqu’elles s’avéraient justes et constructives et ne rechignait jamais à se plier à des règles honorables. Les enfants se révélaient curieux et adoraient découvrir ce qui les entourait ; ils se plaisaient à admirer les adultes leur servant de référence, ne demandant pas mieux que d’être encouragés et valorisés afin de donner le meilleur d’eux-mêmes et de ce qu’ils aspiraient à devenir. Alors, qu’y avait-il de si dramatique à leur proposer de bonne heure des cadres sans lesquels ils ne pouvaient espérer vivre un jour avec les autres dans les meilleures conditions ? Le cours de la vie n’obligeait-il pas constamment à des contraintes ? Par quel tour de passe-passe certaines valeurs incontournables se muaient-elles en des tabous synonymes d’archaïsmes ? La société leur rabâchait qu’ils étaient « en souffrance » -- la grande expression à la mode --, les absolvant par avance de leurs responsabilités citoyennes et les privant d’un minimum de courage ; mais le monde entier était « souffrance », il l’avait toujours été et bien plus que ça ! Antonio aussi ! Comment réussissait-on à faire croire que des millions d’âmes cohabiteraient en diabolisant toute forme d’autorité et de discipline, d’obéissance et de respect, d’humilité et de retenue, d’éducation et de savoir-être ?
Ces gosses élevés dans la revendication et la plainte permanentes prétendaient à chaque instant être « victime de quelque chose », prompts à exercer le chantage des « droits » qu’on leur servait sans aucune contrepartie. En fait, ils réclamaient des parents aptes à leur donner des certitudes ; mais les géniteurs, à présent aussi paumés que leurs progénitures, se montraient bien incapables de les leur donner puisqu’ils n’en possédaient aucunes. Leurs enfants défiaient « l’ordre » dans l’espoir de retrouver les « pères » qui leur diraient « non », leur mettraient des limites, sèmeraient avec conviction et fermeté les bonnes graines dans le terreau fertile de leur nature en friche, canaliseraient cette formidable énergie ne demandant qu’à être domptée avec bonheur, tailleraient ce minerai brut en un joyau rare et flamboyant. Mais les pères restaient obstinément absents et n’entendaient les cris de leurs rejetons que pour les fuir, autant qu’ils se dérobaient à eux-mêmes ; on les culpabilisait de leur fonction ancestrale, on les incitait à investir un rôle de « mère » ne leur appartenant pas biologiquement. Les adultes chancelaient confrontés à la colère de leurs marmots ; ils négociaient et accumulaient des compromis ; ils se repentaient et s’excusaient de l’autorité qu’ils auraient dû exercer à leur égard ; on leur martelait que le laxisme était une preuve d’amour et la sévérité une affreuse dérive dictatoriale. La compréhension impliquait-elle la capitulation ? La moindre réflexion était inacceptable, élever la voix s’apparentait à un acte répréhensible, une claque sur les fesses à une agression criminelle, un acte de maltraitance passible de la justice ; on détournait le sens de chaque mot en l’interprétant jusqu’à la caricature ; « l’esprit de l’autorité » faisant défaut, on s’épuisait à en exercer dix fois plus, le résultat aboutissant invariablement à une misère. Les parents ne savaient plus éduquer ni punir, ils se transformaient en « copains », s’habillaient dans l’intention de « faire jeune » et de ressembler à leurs angelots ; ils employaient un langage identique, partageaient les mêmes activités ; les barrières générationnelles, les paliers initiatiques réservés autrefois à chaque âge disparaissaient ; il n’existait plus cette distance indispensable que réclame l’autorité afin d’être pleinement et efficacement exercée. Lorsque les conjoints se séparaient, ils se disputaient leurs chérubins, les instrumentalisant l’un contre l’autre en achetant leur affection de peur d’être mal aimés ; personne n’était à sa place et les rôles s’intervertissaient redoutablement.
Avec des comportements cohérents, des soubassements solides et bien assimilés dès l’aube de la vie, l’édifice s’érigeait à son rythme ; quels que soient leurs jeux incertains, les chatons un peu fous retomberaient définitivement sur leurs pattes un jour ou l’autre ; les jeunes oies, en gardant leur ardeur sauvage, s’envoleraient d’un battement d’aile majestueux et assuré vers les cieux ensoleillés qu’ils désiraient ardemment conquérir. Si le socle originel se découvrait trop fragile ils ne pourraient que rarement apprendre sur le tard ce dont ils étaient privés dès l’éveil et n’atteindraient jamais la maturité.
Le père et la mère d’Antonio n’avaient pas démissionné sur les règles de conduite ; s’ils exprimaient une certaine dureté, il leur devait une bonne éducation, reconnaissant d’avoir été élevé et nourri. Ce qu’il ne trouvait pas dans sa famille, il le recherchait ailleurs.
Bien sûr que chez certains de ses camarades il enviait le doux cocon de la désinvolture ; l’austérité était plus difficile à porter, mais il apprenait à ne pas se plaindre et avancer quoi qu’il arrive ; apprendre à gérer les frustrations indispensables donnait de l’endurance ; l’opiniâtreté lui offrait des armes, préparant la traversée du désert qui l’attendait sous un soleil de plomb. Combien de ces gamins aurait-on sauvé si on avait cessé de dévaloriser le meilleur et de glorifier le pire ? La plupart.

« Le poète en des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
Il est l’homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C’est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,
Comme une torche qu’il secoue,
Faire flamboyer l’avenir ! »
(127)






Comme les parents, l’école publique oubliait sa mission, abandonnait son rôle de transmetteur d’héritage, son idéal humaniste, son élitisme égalitaire constitué de mérite, d’effort et d’exigence, sa noble et ancestrale fonction d’enrichir les esprits, d’instruire et cultiver les individus afin que chacun possède au plus tôt une chance de devenir un citoyens plus libre parce que plus savant, moins influençable parce que plus critique et conscient de ses responsabilités envers ses semblables.
Mais d’un bout à l’autre de la chaîne, tout le monde lâchait l’affaire. A force de démagogie, de lâcheté, de complaisance, de démission et de fanfaronnades intellectuelles remplies de bonnes intentions dévastatrices, l’école ne tirait plus personne vers le haut, au mieux elle uniformisait. Les parents d’élèves omniprésents court-circuitaient les enseignants, imposant leurs orientations personnelles ; on s'éreintait à argumenter avec eux de la même manière qu’avec leurs enfants. Il fallait satisfaire à un égalitarisme et à un relativisme trompeur, se diluer dans la masse dévorante et despotique du renoncement et de l’abandon. Afin de ne pas désespérer les plus faibles et leur donner l’illusion que la réussite tombait du ciel comme le reste, on prétendait que toute sélection, toute exigence était insupportable violence et humiliation. Même les amoureux de la beauté abandonnaient l’enseignement des trésors de la langue et des belles choses en essayant de ne pas complexer leurs élèves ni paraître trop électifs. On nivelait par le bas en culpabilisant les plus volontaires et les plus talentueux au lieu de s’en servir comme locomotives pour accrocher les wagons et emmener le train quelque part. Les enfants gâtés ne voulaient plus « se faire mal » et on les y encourageait ; en prétendant les protéger des rigueurs de la vie, en cédant à leurs caprices et en leur faisant croire qu’il suffisait de claquer des doigts afin d’obtenir ce qu’ils voulaient, on les rendait inaptes à la combativité et le jour venu, en croyant leur éviter des traumatismes, on leur préparait le plus dur d’entre eux : celui d’une Réalité impitoyable contre laquelle ils n’auraient pas les moyens de faire face. Préférait-on que les « lois de la jungle » se chargent d’une sélection brutale au regard de laquelle, fatalement, seuls les caractères les plus forts, les mieux « nés » et trempés s’en sortiraient ? N’était-ce pas en les privant d’un apprentissage incontournable qu’on laissait alors le destin et l’adversité leur infliger des épreuves bien plus cruelles que celles qui les auraient structurés ? La paresse morale et intellectuelle tuaient plus sûrement que n’importe quoi la liberté de l’être. La saine contrainte collective formait des hommes libres et soudés au sein d’une communauté d’hommes avertis ; la fausse liberté du désir, de la jouissance et de l’individualisme n’accouchait que d’incompétents et d'invalides déconnectés de l’ensemble auquel ils appartenaient.
Antonio savait la nécessité d’être résistant, quelle que soit l’origine sociale, la chance ou le talent. Lui n’avait pas été choyé ni surprotégé ; trop de parents couvaient leur progéniture sans comprendre que l’amour gagnait parfois à se dire moins et se manifester plus efficacement à travers des attitudes structurantes, même si celles-ci pouvaient paraître de prime abord injustes et désagréables. Il comprenait que se plier à un apprentissage assidu menait à l’obtention de son indépendance : le génie des grands compositeurs avait-il fait l’impasse sur les fastidieuses années d’étude de l’harmonie et du contrepoint ? Leurs prédispositions s’étaient-elles développées de même qu’une « génération spontanée »(128)? Ces artistes d’exception descendaient-ils de la cuisse d’un dieu généreux sans avoir eu à faire d’efforts ?
De nombreux enfants et parents aspiraient à de plus nobles desseins, mais à présent il faudrait de plus en plus de moyens financiers, de chance et de circonstances afin d’échapper à l’ogre du nivellement par le bas.

« Il voit, quand les peuples végètent !
Ses rêves, toujours pleins d’amour,
Sont faits des ombres que lui jettent
Les choses qui seront un jour.
On le raille. Qu’importe ! il pense.
Plus d’une âme inscrit en silence
Ce que la foule n’entend pas.
Il plaint ses contempteurs frivoles ;
Et maint faux sage à ses paroles
Rit tout haut et songe tout bas ! »
(129)






Antonio connaissait des enseignants remarquables, des hommes et des femmes dont il gardait un merveilleux souvenir ; ceux-là croyaient en leur mission sacrée et se battaient chaque jour contre la capitulation du système, l’abdication de la connaissance, la dévalorisation culturelle, humaine et professionnelle dont ils étaient l’objet, abandonnés par leur hiérarchie toujours plus soucieuse d’« éviter de faire des vagues ». Il aimait ces maîtres qui d’un seul regard se faisaient comprendre et respecter, qui vouvoyaient leurs élèves et n’acceptaient aucun tutoiement. Aujourd’hui, comme lui, ils ressemblaient à des soldats désœuvrés, égarés dans ce désert immense qui, autrefois oasis verdoyante, s’étendait maintenant à perte de vue devant leurs yeux incrédules et fatigués, ne sachant plus quelle guerre mener ni même si leur combat aurait à présent la moindre signification ou chance d’aboutir.
Il rêvait d’une école à nouveau protégée de ces épouvantes quotidiennes afin d'effectuer sereinement la quête intime et passionnante de la connaissance sans avoir à livrer une bataille de tous les instants aux jeunes ennemis de l’esprit manipulés et inconscients ne sachant pas à quel point ils détruisaient leur propre avenir. Il aurait aimé entrer dans une Académie militaire où l’on célébrait les valeurs de la République, où l’on faisait le serment quotidien de la servir sans restriction. Il prisait l’uniforme qui abolissait l’hégémonie des apparences sociales, donnait de la prestance et de la fierté, un sentiment d’appartenance méritoire ; il appréciait la fermeté d’une discipline consacrée à un apprentissage de qualité avec des pédagogues enseignant leur matière, assurés de former de vrais citoyens. Mais ses parents n’avait pas assez d’argent pour l’envoyer dans ces établissements où il était encore possible de s’instruire sans être considéré comme traître à cette soif de perdition généralisée.
Dans son collège, il ne croisait que de rares copains de passage avec lesquels il parlait de livres et d’art sans avoir à craindre les foudres d’une meute d’arriérés brandissant l’étendard de l'ignorance avec un air conquérant et viril. Résister à cette tension avilissante et survivre au cauchemar nécessitait un courage et une rare bravoure ; il fallait cultiver son jardin secret, un « ailleurs » qui seul protégeait du vertige de cet aven sans fond. Pourtant, pas plus que d’autres, Antonio n’avait été éduqué à la beauté ; ainsi que Martin Eden plus de cent ans auparavant, s’étaient développés naturellement en lui l’envie et le goût de la littérature, de la poésie, des musées, de la musique, de l’architecture et des grandes aventures de la science, de l’histoire et de l’esprit… Cet émerveillement était-il en voie de disparition ?

« Peuples ! écoutez le poète !
Ecoutez le rêveur sacré !
Dans votre nuit, sans lui complète,
Lui seul a le front éclairé.
Des temps futurs perçant les ombres,
Lui seul distingue en leurs flancs sombres
Le germe qui n’est pas éclos.
Homme, il est doux comme une femme.
Dieu parle à voix basse à son âme
Comme aux forêt et comme aux flots. »
(130)






En se laissant avilir et se détruisant elle-même, l’institution abandonnait les plus démunis à leur sort, redonnant aux seuls privilégiés la possibilité de former leurs enfants dans des écoles onéreuses. Les chérubins de riches se montraient-ils « génétiquement » mieux prédisposés à supporter les règles ? Reviendrait-on aux siècles passés où seule une minorité cultivée possédait le savoir et se le transmettait jalousement ? Quel complot s’était organisé afin de laisser sur le carreau les indésirables ? Et à qui cela profitait-il ? Ceux qui bénéficiaient autrefois du meilleur de l’école s’en servaient pour déboulonner l’héritage leur ayant été alloué généreusement ; ils se faisaient une gloire de provoquer l’effondrement des bases de la société au point de considérer certaines formes de criminalité comme des actes de rébellion excusable. En abattant systématiquement les colonnes du temple, les rebelles de salon du genre de Ferruzio devenaient – ou restaient -- les « bourgeois » qu’ils raillaient tant sans bien sûr avoir le courage de le reconnaître ; en cassant l’outil de l’instruction ils ne transmettaient aux générations suivantes que leur nihilisme masochiste et destructeur, les privant de l’espoir et du foisonnement des merveilles du monde. Ils criaient « après nous le déluge », s’idolâtrant jusqu’à l'enivrement. Cherchaient-ils à empêcher ceux qui suivaient d’avoir à leur tour les moyens de contester les privilèges dont ils se repaissaient ? Mais leurs propres enfants n’avaient rien à craindre, ils se trouvaient déjà à l’abri dans leurs quartiers sécurisés et leurs confortables collèges privés.






Antonio avait vu à huit ans les hordes de jeunes exaltés déferler en déclarant abolir contraintes et pouvoir – à part le leur --, « déconstruire » – mais en proposant quoi à la place ? Ils crachaient sur les institutions, les valeurs et les anciens combattants grâce auxquels ils vivaient en paix. Ils clamaient que s’ils respiraient dans une société dorénavant à l’abri de tout, ils refusaient de « mourir d’ennui » et voulaient jouir sans obstacle à leurs désirs. Fallait-il en déduire que privés d’un conflit sanglant, ils inventaient une nouvelle rébellion en démolissant ce qui leur tombait sous la main – fût-ce imparfait et perfectible. Dans quel but ? se défouler, s’affirmer, affronter leurs pères, combattre « quelque chose » et se donner l’illusion d’exister, inconsciemment commandés par les mécanismes ancestraux des rivalités ? Ils ressemblaient à Richard III maudissant « cette molle et languissante époque de paix » dans laquelle ils n’avaient « d’autre plaisir que d’épier leur ombre au soleil et de décrire leur propre difformité » ; ils semblaient regretter que « la guerre au hideux visage ait déridée son front, et désormais, au lieu de monter des coursiers caparaçonnée pour effrayer les âmes des ennemis tremblant, qu’elle gambade allègrement dans la chambre d’une femme, sous le charme lascif du luth ». « Aussi », étaient-ils « déterminés à devenir des scélérats et à être les trouble-fêtes de ces jours frivoles »(131).
Antonio lisait les magazines qui lui tombaient sous la main et savait que partout sur la planète d’autres mourraient ou étaient emprisonnés dans l’improbable espérance d’obtenir le millième de ce que ces « faux révoltés » possédaient déjà ; si jeune, il avait eu conscience de la bestialité des hommes et il haïssait ces inconscients victimes de leur cécité et de leur égoïsme. Ceux-là présumaient s’affranchir des limites sans aucune conséquence ; avec une vanité incommensurable ils prétendaient changer le monde au nom de la « justice » -- la leur -- sans comprendre qu’il détruisait aussi une part de celle qui existait avec tant de mal dans une société déjà libre. Ils se supposaient vertueux, au-dessus des errements et des dérives de la nature humaine sans s’apercevoir qu’ils y appartenaient aussi sûrement que ceux qu’ils combattaient, qu’ils n’étaient pas meilleurs, moins salauds ou autoritaires. La « plus juste des sociétés » enfanterait continûment des insatisfaits prêts à la mettre à feu et à sang afin d’assouvir leurs misérables petites frustrations se dissimulant derrière l’alibi des « nobles causes ». Même les plus honnêtes et sincères commissaires politiques s’y étaient laissé prendre.
« …Je me suis totalement trompé. L’homme ne changera jamais. L’homme nouveau n’existe pas. On s’est acharné à créer une société nouvelle où personne n’aurait rien à envier à son voisin. Mais il y a toujours quelque chose à envier : un sourire, une amitié, quelque chose qu’on n’a pas et qu’on convoite.
Dans notre monde, même s’il était soviétique, il y aura toujours des riches et des pauvres ; riches en talent, pauvres en talent… riches en amour, pauvres en amour… »
(132)
Ils s'imaginaient être des héros sans prendre le moindre risque en méprisant les vrais Héros morts d’avoir tant lutté pour eux. « A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire… »(133)






Telle demeurait l’invariable Condition de l’homme incapable de vivre en dehors de la tourmente des rivalités de son désir, d’un perpétuel besoin de Divertissement, d’une Grande Cause à défendre et d’un Grand Jour à sanctifier. Les bouleversements de l’Histoire ressemblaient à des histoires d’amour passionnelles ; il fallait un jour accepter que leurs commencements fougueux et poétiques se transforment en un avenir plus prosaïque et moins excitant ; après les bonds de géants chacun devait se résigner à l’humilité fastidieuse des petits pas du quotidien, à gérer l’héritage, l’entretenir et le faire fructifier ; au génie du premier jet accouchant des fondements de l’œuvre se substituait inévitablement le long travail de son perfectionnement. Mais les amants magnifiques vieillissaient rarement ensemble ; ils ne supportaient pas l’érosion de leur passion et se séparaient en quête d’un autre partenaire et d’une nouvelle exaltation ; quant à leurs enfants ou leurs petits enfants, qui pensaient être meilleurs qu’eux en assurant qu’ils n’emprunteraient plus la « Route antique des hommes pervers »(134), ils n’aspiraient à leur tour qu’à connaître les mêmes extases qui produiraient les mêmes dérives.

« C’est lui qui, malgré les épines,
L’envie et la dérision,
Marche, courbé dans vos ruines,
Ramassant la tradition.
De la tradition féconde
Sort tout ce qui couvre le monde,
Tout ce que le ciel peut bénir.
Toute idée, humaine ou divine,
Qui prend le passé pour racine,
A pour feuillage l’avenir. »(135)






La société renonçait à l’Age adulte au profit d’un retour à une éternelle adolescence. Elle n’avait plus aucune pudeur ni honte et étalait à longueur d’émissions et de magazines sa plus lamentable intimité devant des millions de gens dans le tournoiement d’une psychanalyse collective planétaire ; l’hégémonie du divertissement perpétuel, de l’oubli, de l’émotion stérile et de l’abdication dangereuse de la pensée. Les doctes esprits préféraient se masturber à coup de belles formules plutôt que de regarder cette faillite et ce gâchis en face. Une fois de plus, en niant les réalités fondamentales de la nature on ignorait les règles du comportement, mais on persistait alors même que les conséquences de ce déni explosaient à chaque instant au visage des inconséquents.
Quels enfants façonnait-on et pour quel avenir ? Où était passée la dette envers la longue marche des illustres bâtisseurs de la Civilisation à travers le chaos des siècles, la gratitude à l’endroit des conquérants de l’esprit et du progrès, la mémoire entretenue des martyrs de la liberté et du savoir ? On jetait tout aux oubliettes comme s’il fallait absolument faire table rase d’un passé trop lourd à de petites âmes sans envergure qui tentaient maladroitement de se réconforter en masquant l’image terrible et effrayante de leur échec, de leur impuissance et de leur faiblesse. Le miroir leur éclatait en pleine figure : en trahissant l’idéal des Anciens, en refusant de poursuivre le combat de la Raison malgré les vicissitudes de l’Histoire, en ignorant les âpres batailles et les victoires d’antan, ils se résignaient à l’asservissement du présent et de l’avenir, devenaient les pantins consentants des apparences et des faux-semblants, le jouet des catastrophes programmée. Les peuples qui oubliaient leur passé se condamnaient à le revivre (136). Mais point question de céder : les Théoriciens du « Nada » s’accrocheraient jusque dans la tombe aux oripeaux de la déconfiture qu’ils entretenaient et avaient appelée de leurs vœux : l’homme ne changeait jamais avant que le ciel ne lui tombe sur la tête ; et même au fond du précipice...

« Il rayonne ! il jette sa flamme
Sur l’éternelle vérité !
Il la fait resplendir pour l’âme
D’une merveilleuse clarté.
Il inonde de sa lumière
Ville et désert, Louvre et chaumière,
Et les plaines et les hauteurs ;
A tous d’en haut il la dévoile ;
Car la poésie est l’étoile
Qui mène à Dieu rois et pasteurs ! »(137)

Les poètes avaient rêvé si fort, mais on les reléguait dans les profondeurs de l’oubli ».






Notes

Chapitre 35




(123) Platon (427 av. J.-C. – 348 av. J.-C.) Philosophe grecque disciple de Socrate (470 av. J.C. – 399 av. J.C. condamné à boire un poison, la ciguë, après avoir été accusé d’impiété et de corruption de la jeunesse), auteur de nombreuses œuvres dont La République, Protagoras ou Le Sophiste. Il marque le début de la philosophie en tant que connaissance rationnelle du monde et pose des questions auxquelles on ne cessera d’essayer de répondre.

(124)+ Marchands du Temple, Evangile selon saint Jean, 2. A Jérusalem, Jésus chasse les marchands du temple symbolisant la possession matérielle opposée aux vertus de l’âme et de l’esprit.

+ Table de la Loi et Veau d’Or. Selon l’Exode, le second livre de la Bible racontant la sortie des Juifs d’Egypte vers la Terre promise, elles sont les tables de pierre sur lesquelles Dieu grava les Dix Commandements remis à Moïse sur le mont Sinaï. Pendant ce temps, le peuple hébreux perdant patience construisit une idole ressemblant à un veau avec des objets en or fondus. Lorsque Moïse redescendit du mont Sinaï avec les Commandements, il brisa les Tables de colère en voyant que son peuple avait rompu le pacte interdisant d’adorer d’autres dieux et idoles.

(125) Blaise Pascal, Pensées.

(126-127) Victor Hugo, Fonction du poète ; tiré du recueil de poèmes intitulé Les Rayons et les Ombres publiés en 1840.

(128) Génération spontanée. On croyait autrefois que l’apparition de certaines petites créatures comme les asticots sur les cadavres se faisait « spontanément » car on ne décelait aucun « antécédent » propre à leur donner la vie comme l’œuf pour la poule. Au 19ème siècle, les expériences de Louis Pasteur (1822 – 1895), scientifique français pionnier de la microbiologie, prouvèrent l’existence de germes, de bactéries et microbes à l’origine de tous les organismes vivants, ce qui fit faire un bon prodigieux à la science. D’une manière générale, « Tout naît de Quelque chose » et l’on peut appliquer aussi cette théorie à la pensée : toute évolution mentale trouve son origine grâce à une influence quelconque, même si on n’arrive pas forcément à la définir.
Par extension, dans le cas du talent ou du génie, même s’il existe des prédispositions personnelles et un milieu culturel et social favorable, celui-ci n’est pas d’emblée acquis et ne peut pleinement s’épanouir sans un travail conséquent.

(129-130) Victor Hugo, Fonction du poète.

(131) Shakespeare. Richard III, Acte 1, Scène Première.

(132) Stalingrad, film de Jean-Jacques Annaud. Dernier dialogue entre Danilou, le commissaire politique soviétique et Vassili.

(133) Pierre Corneille, auteur dramatique français (1606 – 1684) auteur de nombreuses tragédies dont Le Cid (1636) est la plus connue.
Le Cid, Acte 2, Scène 2.

(134) La Route antique des hommes pervers. Phrase biblique et titre d’un livre de René Girard, sous-entendu : l’incessante reproduction des mécanismes de persécution.

(135) Victor Hugo, Fonction du poète.

(136) Citation de Winston Churchill, mais qui peut être attribuée aussi à d’autres. « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ».

(137) Victor Hugo, Fonction du poète.





A bientôt Nobles amis et amies.















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