24/04/2009

Lettre à Yves Cadiou et aux militaires

L’Arène et le Théâtre
Scène 12










Un problème de Porte-avions… et de communication



Nobles amis bonjour,

Récemment, Yves Cadiou, qui publie de nombreuses analyses sur le site Théâtre des Opérations en a rédigé une sur la problématique du second porte-avion français.

Habitué à la qualité des articles précédents de monsieur Cadiou, je fus extrêmement déçu par son argumentation très superficielle, sa manière d’expédier le sujet un peu rapidement et je dois dire par l’emploi d’un terme qui m’a un peu choqué : « gesticuler » :

« Vous allez peut-être me dire « un porte-avions, ça permet de gesticuler ». Mais on peut gesticuler mieux pour moins cher. De nos jours, le déploiement de nos moyens militaires sur un aérodrome voisin et allié est une gesticulation beaucoup plus significative... »

En général, c’est effectivement un verbe qu’on emploie de manière péjorative et un peu méprisante.
Pour des raisons que j’expliquerai plus loin, je fus donc piqué au vif, je pris ma plume et postai un commentaire qui traduisait mon énervement, prenant en quelque sorte la défense des marins stigmatisés par l’article.


« Monsieur Cadiou,
Je lis régulièrement vos articles, mais là je pense que c’est un peu court et superficiel pour un spécialiste de géostratégie et un tantinet méprisant pour les marins : « un porte-avions, ça permet de gesticuler » ! Aller dire ça à tous ceux qui ont « gesticulé » et « gesticulent » encore dessus !
« …nous intervenons toujours avec l’accord des pays de la région ou du gouvernement légal du pays. Souvent même à leur demande. Ces gouvernements nous laissent donc la disposition de leurs aérodromes. Leur geste confirme la légitimité de notre action. Si aucun des pays de la région où nous intervenons ne nous prête un aérodrome, alors ça signifie que nous ne devons pas y aller : intervenir par la force des armes sans approbation internationale et régionale, ce mauvais procédé n’est pas notre genre. Par conséquent, nous n’avons pas besoin d’un PA en opex. »
Et dans un pays éclaté s’il n’existe pas de gouvernement légal ou un fantôme de gouvernement quasiment mafieux ? Telle la Somalie ?
« De nos jours, le déploiement de nos moyens militaires sur un aérodrome voisin et allié est une gesticulation beaucoup plus significative qu’en haute mer. »Et si sur un théâtre d’opération les pays alentour sont hostiles à un pré-positionnement parce que leurs intérêts divergent ou qu’ils cherchent à nous nuire directement ou indirectement ? Nous devons donc nous plier à « leur légitimité » et abandonner la nôtre ? Donc refuser de protéger nos intérêts, notre sécurité ou celles de nos ressortissants ? L’approbation internationale ne résout pas tout que je sache et ne peut obliger certains pays à nous donner leur accord pour une intervention. On fait quoi alors ? On laisse faire ? Mais c’est vrai : « ce mauvais procédé n’est pas notre genre… » !
« Les porte-avions ne sont pas concernés par les Opex… ». Pouvoir se trouver dans les eaux internationales sans contraintes pour appuyer efficacement nos forces au sol en cas de besoin vital ne sert donc à rien !
Alors vous devriez demander au Américains d’abandonner leurs porte-avions. Avoir des flottes sur toutes les mers du globe n’a donc jamais servi à rien, ni militairement ni diplomatiquement ni géo-stratégiquement ?
Alors pourquoi aujourd’hui la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil cherchent à se doter de porte-avions ? Et la Corée du Sud, le Japon, l’Australie et d’autres qui développent leur forces de projection et pourraient aussi un jour être tentés par une force d’appui plus conséquente et efficace que des BPC qui ne sont que des porte-hélicoptères ? Tout ça pour gesticuler ?
Je vous rappellerai que la puissance terrestre dépend en grande partie de la puissance maritime, hier comme aujourd’hui, c’est plus que jamais d’actualité. Chaque fois que la France a oublié qu’elle était une nation maritime elle l’a payé (Trafalgar). Sans elle, nous n’aurions jamais pu aider les Américains à vaincre les Anglais. De nombreux ouvrages tel « La France nation maritime » sont là pour nous le rappeler.
L’Angleterre n’aurait jamais été ce qu’elle a été sans cette puissance. Et aujourd’hui, justement, la crise de sa marine est dramatique. Que serait l’Amérique sans sa puissance navale ? Qu’aurait-elle fait face au Japon qui en avait si bien compris l’importance ?
La faiblesse navale et militaire en général est synonyme de déclin. Des porte-avions c’est à la fois le soft-power diplomatique, le hard power, le prestige, la volonté de puissance, celle de se défendre et de montrer qu’on en a la volonté. L’avons-nous encore dans une France et une Europe tellement pacifistes qu’elles en sont prêtes à sacrifier leur propre survie au nom d’une vision idéaliste et irréaliste des rivalités humaines ? Au nom du refus de la puissance. Les autres ne se gêneront pas. Tous les pays augmentent leurs budgets militaires, sauf les pays européens !
Depuis 30 ans, notre flotte a baissé de plus de la moitié. C’est un grave handicap pour la présence outre-mer et toutes les missions qui lui sont dévolues. Nous manquons en effet cruellement d’Aviso robustes et en nombre conséquents surtout que nous sommes la seconde puissance maritime en termes de territoires (11 millions de kilomètres carrés !)
Un comble tout de même ! Là je suis d’accord avec vous.
C’est vrai que la question des porte-avions se pose à certains égards : leur vulnérabilité aux nouveaux missiles conçus justement pour les détruire et donc leur protection.
Faut-il s’en passer pour autant ?
Le « Frappeur » de René Loire est une idée géniale (française !), qui pourrait en quelque sorte compenser. Mais une telle volonté guerrière et une telle capacité de destruction ne sera jamais approuvée dans une France et une Europe si « pacifistes », encore une fois. Et le Frappeur ne remplace pas à tous les égards les avantages du porte-avions.
Bien sûr qu’il ne faut pas être comme d’habitude en retard d’une ou deux guerres et savoir pragmatiquement s’adapter. Mais quelle seraient les conséquences politiques, diplomatiques, géostratégiques d’un renoncement à nos porte-avions ? (ou plutôt à notre malheureux porte-avion qui a bien des soucis ? Ne pas en avoir construit deux en même temps est irrationnel et aujourd’hui on en a la preuve, hélas !)
Enfin, c’est un débat qui n’est pas prêt d’être terminé. Mais je répète ce que j’ai dit au début, votre raisonnement n’est pas à la hauteur de l’enjeu ni de ce que vous écrivez d’habitude…
Moi je ne suis pas un spécialiste mais je m’informe et je constate que les choses sont loin d’être aussi simple que vous le dites….
Cordialement »

Or, il se trouve qu’à titre privé, suite à ce commentaire, on me reprocha vigoureusement d’avoir « jeté la première pierre » pour la curée, d’avoir manqué de retenue et de respect l’encontre de monsieur Cadiou incitant les autres à suivre derrière.

Je tenais donc à m’expliquer afin de n’être pas mal compris et en précisant que ce n’est absolument pas monsieur Cadiou qui m’a fait ce reproche.





Je dois redire une chose au lecteur. Sur mon blog, si je traite de nombreux sujets, si j’affiche ouvertement mon patriotisme et mes valeurs républicaines, si je m’intéresse à la géostratégie, j’ai bien dit dès le départ dans Présentation et Intentions et Esprit Défense, qui figurent dans la définition de mon blog, que je n’étais qu’un artiste amateur de Défense et que je ne rivaliserai pas avec les spécialistes en la matière, civils ou militaires.

Je ne me mêle jamais de débats trop poussés parce que ce n’est pas mon domaine de prédilection et que je considère qu’il faut une culture beaucoup plus importante que la mienne dans ces matières pour participer à des réflexions de fond. Mon avis serait donc inutile et inintéressant.
Pour autant, je ne m’interdis pas de faire quelques intrusions sur des sujets que je maîtrise un peu mieux, sans pour autant prétendre donné autre chose qu’un avis personnel.

Il se trouve en effet que votre serviteur, tout Ménestrel qu’il est, doit être aussi un marin frustré, parmi tant d’autres choses, parce que j’ai toujours adoré la Marine et les bateaux de guerre depuis ma plus tendre enfance.
Pour cette raison j’ai lu pas mal d’ouvrages et bien entendu, je me suis penché sur la question du second porte-avion français.

Donc, à la fois à cause du ton de l’article de monsieur Cadiou envers les marins et parce que je m’intéresse à la Marine et au second porte-avion, j’ai décidé de lui répondre sans avoir d’ailleurs la prétention de faire une critique exemplaire.
Mes arguments demeurent incomplets, mais ils ne sont pas absurdes puisqu’ils sont partagés par ceux qui défendent la pertinence d’une puissance aéronavale française digne de ce nom.

Par contre, je fais amande honorable car en effet j’ai répondu du tac au tac, sur un ton peut-être prétentieux, péremptoire, voire condescendant qui peut paraître méprisant à travers les phrases suivantes :

« Je lis régulièrement vos articles, mais là je pense que c’est un peu court et superficiel pour un spécialiste de géostratégie et un tantinet méprisant pour les marins : « un porte-avions, ça permet de gesticuler » ! Aller dire ça à tous ceux qui ont « gesticulé » et « gesticulent » encore dessus ! On fait quoi alors ? On laisse faire ? Mais c’est vrai : « ce mauvais procédé n’est pas notre genre… » !
Pouvoir se trouver dans les eaux internationales sans contraintes pour appuyer efficacement nos forces au sol en cas de besoin vital ne sert donc à rien ! Alors vous devriez demander au Américains d’abandonner leurs porte-avions. Avoir des flottes sur toutes les mers du globe n’a donc jamais servi à rien, ni militairement ni diplomatiquement ni géo-stratégiquement ?
Tout ça pour gesticuler ?
Enfin, c’est un débat qui n’est pas prêt d’être terminé. Mais je répète ce que j’ai dit au début, votre raisonnement n’est pas à la hauteur de l’enjeu ni de ce que vous écrivez d’habitude…
Moi je ne suis pas un spécialiste mais je m’informe et je constate que les choses sont loin d’être aussi simple que vous le dites…. »

A part cette tonalité un peu familière et « rentre dedans », certes, je n’ai tout de même pas l’impression d’avoir écrit un article particulièrement injurieux.





Pourquoi est-ce que je consacre un post à cette histoire somme toute pas très importante ?

Parce qu’à travers les critiques qui m’ont été adressées, j’ai ressentis la nécessité de recaler ma position face aux professionnels qui parfois sont énervés par les « amateurs » se permettant de participer à certaines discussions sans en avoir les connaissances suffisantes. Certains n’aiment pas être remis en question par ces « amateurs » et n’apprécient pas que leurs collègues le soient non plus.

Mais alors dans ce cas il ne faudrait jamais rien dire sur rien. Or, même les spécialistes et les experts se trompent, ne sont pas d’accord entre eux et racontent aussi parfois de nombreuses bêtises.
A contrario, le fait de n’être pas un spécialiste dans un domaine particulier n’empêche pas de faire preuve de bon sens et de développer une argumentation pertinente.


Premièrement
Je tiens d’abord à dire à monsieur Cadiou que j’ai le plus grand respect pour son parcours d’homme et de soldat et que si j’ai pu paraître méprisant, qu’il m’en excuse, ce n’était pas volontaire, juste le coup d’une émotion que j’aurais dû contrôler.

Deuxièmement
Je tiens à dire aux militaires en général que si j’ai ouvert ce blog, c’est en partie afin de leur témoigner ma plus vive admiration pour l’engagement qu’ils prennent au nom de la Nation en sachant que certains le paient parfois de leur vie ou en gardent de dramatiques séquelles physiques et psychologiques.

C’est aussi, en tant que citoyen, pour leur apporter un soutien dans une Société qui depuis 40 ans n’a fait que les dénigrer au nom d’un antimilitarisme et d’un pacifisme naïfs, peu de gens cherchant à savoir à quel point leur petit confort et leur liberté dépendent aussi des soldats qui protègent notre République et nos intérêts dans un monde ou les « Autres » ne sont pas les « gentils » qu’on voudrait nous faire croire.

Troisièmement
Pour cela, moi aussi je prends des risques. Ce n’est certes pas mettre ma vie en en danger en Afghanistan ou ailleurs, je le concède avec une sincère humilité, mais comme je l’ai dit de nombreuses fois, en affichant de telles idées patriotiques c’est se mettre au ban de certains milieux dans un contexte de reniement de soi ou les valeurs de la République, de notre histoire et de notre Nation sont bafouées en permanence.
En tant qu’artiste, aimer son pays et son armée, son drapeau, c’est aux yeux de beaucoup être un « fasciste », ce qui engendre des conséquences personnelles parfois douloureuses.

Je pense d’ailleurs qu’il n’existe aucun blog semblable au mien ; aucun artiste, même avec des convictions analogues, et surtout s’il est médiatique, ne se mettrait dans une position qui lui serait nuisible professionnellement.

Dans l’Education nationale, en tant qu’éducateur, je le sais mieux que personne, car l’école républicaine, à force de renoncement, est devenue une Ecole souvent « anti-républicaine », car elle n’enseigne plus depuis bien longtemps (à part exception) les valeurs de la République et de la Nation au nom d’orientations idéologiques et politiques omniprésentes.

Dans le milieu artistique, intellectuel ou médiatique, il suffit de regarder les « émissions people » pour comprendre que cette « caste » ne défend jamais les valeurs de notre pays parce que médire sur la France et renier tout ce qui la concerne est devenu une posture à la mode, un fond de commerce qui sert directement leurs intérêts et leur image de marque.
La plupart imitent et reproduisent la Bien-pensance masochiste sans même s’en rendre compte, persuadés d’avoir une pensée libre et parfaitement critique.
Et ceux qui ne pensent pas comme la majorité se taisent parce que, comme je le disais, ils risqueraient de ne plus pouvoir travailler, tant la pression politique qui les entoure est forte.
Mais qui sait, un jour ça changera peut-être quand les temps deviendront plus durs et plus violents… hélas !

Moi, j’ai choisi mon camp, au risque de ne rester toute ma vie qu’un marginal et de faire, comme c’est déjà le cas, un trait sur nombre de mes rêves, car il m’est difficile, voire impossible de travailler avec des gens aussi aveugles, hypocrites et manipulateurs, auxquels je n’ai pas envie de me soumettre en renonçant à mes convictions. Et peu de gens imaginent probablement à quel point l’orientation politique joue pour pouvoir faire carrière dans le cinéma, la chanson ou ailleurs…

A cet égard, mon second roman, Décomposition, que j’ai déjà présenté ici, a toutes les chances de ne jamais être édité, d’une part parce qu’il est une critique féroce du milieu artistique et de ses démagogues, d’autre part parce qu’il vante des valeurs militaires et républicaines, parce qu’il parle de culture occidentale, de défense de la Civilisation, de la Nation et qu’il est résolument « politiquement incorrect »sur toute la ligne, bien que n’étant jamais diffamatoire envers quiconque, puisque c’est une pure fiction.

Au militaires et professionnels de la Défense, j’ai envie de dire, que même si parfois des amateurs se mêlent de quelques débats, fût-ce avec maladresse, ils doivent au contraire montrer un peu d’indulgence à leur égard, car c’est la preuve que les mentalités évoluent. Ils doivent se réjouir que de nouveaux, des citoyens leur montrent de la considération et du respect, alors que jusqu’à une époque récente c’était encore impossible.

Aujourd’hui, peut-être parce que le monde s’obscurcit et que le spectre des guerres réapparaît, l’intérêt pour la Défense renaît, les cursus universitaires qui s’y consacrent se multiplient, alors qu’autrefois ils n’existaient pas dans l’enseignement ; de nombreuses revues, telle DSI sont nées, internet permet à des gens qui en ont assez du « diktat » de la Pensée unique qu’on leur enfonce dans le crâne à coup de marteau, de s’exprimer en dehors des médias traditionnels uniformisés et de se rebeller contre certains groupes d’influence qui véhiculent en permanence « leur vision du monde » de manière quasi totalitaire à travers une manipulation des esprits que tout le monde connaît bien ici.

Voilà pour l’essentiel de ce que je voulais dire en partant d’un malheureux commentaire qui m’a valu bien des déboires, mais qui, somme toute, s’est révélé fructueux puisqu’il me permet de faire le point dans ce post.




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Pour terminer, puisqu’à l’origine on parlait du second porte-avions et pour continuer ma réponse à Yves Cadiou, je me permets de citer la conclusion d’un article d’Hervé Coutau-Bégarie, grand spécialiste de la Marine, écrit en 1990 et qui sur le fond demeure on ne peut plus d’actualité :


« …Sans ses deux ersatz de porte-avions, la Royal Navy aurait été incapable d’aller reconquérir les Falkland. « Les porte-avions resteront indispensables pour les états qui souhaitent conserver une capacité de projection de puissance contre les rivages hostiles. Ils sont coûteux et certainement vulnérables, mais les avions modernes ont proliféré encore plus que les marines et les forces navales doivent pouvoir s’en défendre. Les pistes d’envol mobiles qui leur confèrent un potentiel à la fois offensif et défensif ne peuvent leur être fournies que d’une seule manière, coûteuse mais inévitable : le porte-avions »

Cette vérité commence à s’imposer. Certes, il y a encore de temps à autre un aviateur pour suggérer implicitement qu’il s’agit d’un investissement trop coûteux et inutile dès lors qu’avec le ravitaillement en vol, des avions basés à terre peuvent atteindre la plupart des zones sensibles. Présentation optimiste : des Jaguar basés dans le sud de la France se sont bien rendus une fois au Liban, avec quatre ravitaillements en vol, mais les contraintes étaient si lourdes qu’il s’agissait plus d’une démonstration expérimentale que d’un vol opérationnel destiné à être renouvelé. Certes, un ancien chef des services secrets, qui a des raisons de ne pas aimer les amiraux, a récemment dénoncé « le mirage de la puissance navale », avec des bourdes historiques énormes (Suffren pratiquant la guerre de course au XVIIe siècle ), une méconnaissance totale des données actuelles (le porte-avions abandonné par la Royal Navy après la guerre des Malouines et plus récemment par la marine soviétique) et des arguments passablement ridicules (« Comment peut-on demander à la collectivité nationale un tel sacrifice, alors que la marine n’a pas conduit une seule bataille d’escadre depuis Trafalgar en 1805, et n’a jamais mené de porte-avions au combat ». De telles manifestations d’hostilité (et d’ignorance) deviennent heureusement plus rares et l’on assiste plutôt à l’émergence d’un consensus reconnaissant la place de la Marine dans l’action extérieure. Pierre Dabezies, rapporteur du budget de la section Marine en 1981, caractérisait ainsi le porte-avions : « Colonne vertébrale d’une action Nord-Sud liée à la protection vitale des routes maritimes et de ses approvisionnements en pétrole en particulier, agent fort utile dans le maniement des crises, symbole significatif d’extraterritorialité, enfin organe de dissuasion locale ».

Le rapport Boucheron sur la loi de programmation militaire 1990-1993 va dans le même sens :

« Les critiques que l’on peut adresser au porte-avions, et qui tiennent essentiellement à sa vulnérabilité en cas de conflit, sont largement compensées par les indéniables atouts d’une force maritime qui s’articule autour : l’absence de contraintes diplomatiques liées à son déploiement, sa mobilité (qui se traduit pour les porte-avions français par leur capacité à déplacer leur point d’application de 1 00 m par jour), sa capacité d’apporter au voisinage des zones sensibles la puissance aérienne nécessaire à toute action de force : il combine ainsi les avantages propres au "fait aérien" et au "fait maritime" dans les zones où son déploiement est possible ».

Régis Debray, dans son ouvrage récent Tous azimuts, a plaidé pour une définition des priorités et a résumé sa conception dans une formule brutale : « priorité au porte-avions nucléaire sur le char Leclerc. Si la France avait renoncé au Charles De Gaulle, l’Europe de demain n’aurait disposé d’aucun porte-avions complet, à catapultes, vecteur d’une projection de force en profondeur – ce que ne permet pas le porte-avions de type britannique à décollage vertical. Précisément parce que ce n’est pas un outil de guerre mondiale adapté à un conflit Est-Ouest, mais un outil de gestion de crises, sa souplesse d’emploi paraît adaptée à une mission principalement diplomatique, ainsi qu’à la multiplicité prévisible des points de crise (Méditerranée, océan Indien, golfe Persique...) Redéploiement plutôt que repli, grand large plutôt que pré carré ».

Car tel est bien le choix. Comment ne pas voir la corrélation étroite entre l’abandon des positions « à l’est de Suez » et l’abandon des porte-avions par les Britanniques ? L’arrêt du Charles De Gaulle signifierait la renonciation de l’Europe (puisque les porte-aéronefs britannique, italien et espagnol ne peuvent remplir les mêmes missions, pour des raisons tant techniques que politiques) à toute capacité de projection et de présence hors de la zone atlantique, et équivaudrait à la reconnaissance du bien fondé de la thèse célèbre de Kissinger sur le caractère régional et non pas mondial des intérêts européens. C’est au fond ce que recommande François Heisbourg, directeur de l’Institut International d’Etudes Stratégiques de Londres, dont l’hostilité militante à l’égard du porte-avions s’accompagne de la demande d’abandon de la « coûteuse base de Djibouti ». Les partenaires de la France ne s’y trompent pas, même s’ils observent à ce sujet une prudente réserve. En 1988, un rapport de l’Union de l’Europe Occidentale a reconnu les faits de manière très claire : « Les deux porte-avions français sont les deux seuls vecteurs traditionnels de la puissance aérienne en mer qui appartiennent en propre à l’Europe » et la résolution votée à la suite de ce rapport encourage « la France à poursuivre son programme de construction de porte-avions par la mise en service de deux bâtiments de la classe Charles De Gaulle ».

La même résolution propose la création « d’une force navale européenne permanente dotée d’une aviation navale qui lui soit propre, comprenant des appareils de défense aérienne, de détection lointaine aéroportée, d’attaque, de lutte anti-sous-marine et d’assaut héliporté qui seraient déployés sous commandement unique et sous contrôle unifié dans des zones extérieures au théâtre de l’OTAN où les intérêts de l’Europe occidentale en matière de sécurité sont en jeu en cas d’urgence ou de guerre ». Proposition ambitieuse, mais dont la fantastique évolution de l’Europe de l’Est, avec toutes les répercussions qu’elle a sur le front qui ne sera bientôt plus central et la structure de l’OTAN, et la multiplication des foyers de crise dans le Tiers-Monde, soulignent encore davantage, s’il en était besoin, l’opportunité et même la nécessité, si l’Europe entend tenir son rang. La construction du Charles De Gaulle est, d’un point de vue européen, une décision fondamentale, qui préserve l’avenir. Il est simplement à souhaiter que la preuve de son bien-fondé ne soit pas administrée trop tôt, au moins pas avant que les porte-avions français ne disposent d’intercepteurs efficaces. »








Livres d’Hervé Couteau-Bégarie sur Amazon.



Quelques liens :


Net marine : Un porte-avions pour quoi faire

Wikipédia : PA2

Portail des sous-marins








PS : A l’instant je vois que monsieur Cadiou a répondu aux commentaires et s’est expliqué sur le mot « gesticuler ».
Finalement, ce qui est drôle dans cette histoire, c’est que tout le monde s’excuse d’avoir peut-être blessé l’autre ! Ce qui prouve que nous sommes tout de même entre gens de Bonne volonté, tant mieux pour nous tous et pour le débat.

















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6 commentaires:

  1. Merci pour tout cet article fort intéressant pour le béotien que je suis. Une petite remarque toutefois : peut-être auriez-vous pu développer davantage l'un des aspects de la problématique que vous abordez, à savoir l'évolution de notre société et ses "conceptions" quant au rôle de la France ainsi qu'aux moyens dont elle prétend se doter pour parvenir à ses fins.
    Ceci m'amène à me poser quelques questions : l'idée de nation a-t-elle encore un sens aujourd'hui? Qui défend encore les valeurs de la République que vous évoquez (je ne parle bien entendu pas des militaires mais plutôt de nos si chères "élites" et de tous ceux qui font l'opinion)? Comment contrer le phénomène d'auto flagellation permanent et de dénigrement de soi - sans oublier cette fichue repentance qui me donne la nausée? Croyez-vous vraiment que parmi nos "élites" bien pensantes, il se trouve seulement quelques personnes prêtes à défendre véritablement les valeurs de la République et plus largement la démocratie?

    Au vu de l'évolution très rapide de notre société - de nos sociétés européennes devrais-je dire - sous l'impact de la mondialisation et surtout de l'immigration massive, comment maintenir une vraie cohésion basée sur les valeurs suscitées tout intégrant les nouveaux arrivants et sans déroger à nos libertés?

    Je vous remercie par avance pour toute réponse

    Cordialement

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  2. Petit ajout : pour ce qui est du roman que vous avez écrit peut-être pourriez-vous le proposer aux éditions Tatami de M. Robin?

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  3. Daredevil bonjour,
    J'ai déjà vu votre pseudo sur d'autres blogs et il me fait toujours penser au magazine américain "Strange" que je lisais passionnément quand j'étais ado et dont Daredevil était un des héros récurents ! Un héros aveugle qui voyait mieux que les autres. Tout un symbole !
    A toutes les questions que vous posez je ne peux répondre que par un article suffisemment long et développé après mûre réflexion. Je les garde donc en réserve. Je constate simplement que tous ces questionnements sont régulièrement évoqués dans les posts sur de nombreux blogs et dans de nombreux commentaires.
    Pour le rôle de la France d'un point de vue militaire, ses ambitions et les moyens dont elle veut ou prétend se doter, les blogs de défense qui figure dans mes liens traitent régulièrement de ce problème, surtout depuis la parution du dernier Livre blanc sur la Défense. Je ne prétend pas être un spécialiste de Défense, comme je le dis, surtout qu'il existe des auteurs talentueux qui en traitent régulièrement. Je pense aux excellents "Théâtre des Opérations", "Pour convaincre...", "Mars Attaque"... et bien d'autres. L'ambition militaire française est affichée sur le site du Ministère de la Défense à cette adresse :

    http://www.defense.gouv.fr/livre_blanc/les_reperes/l_ambition_europeenne_et_internationale_de_la_france

    Bien entendu il faut voir aussi les critiques et points de vues qui foisonnent sur les blog sus-cités au hasard des articles.
    Je vous conseille aussi la lecture du magazine "DSI" qui paraît tous les mois en librairie et qui est une mine d'or de spécialistes divers extrêmement bien vulgarisé. Tous ces sujets y sont régulièrement abordés. L'un des principaux rédacteurs est Joseph Henrotin dont vous trouverez le site sur mes liens: "Athena et moi".
    Sinon, une revue ou il faut s'abonner mais de grande qualité avec des intervenants civils et militaires (dans laquelle certains auteurs des blogs de défense ont déjà publié): "Défense nationale et sécurité collective" que vous trouverez aussi dans mes liens à la rubrique "Magazine". Si vous voulez des articles précis, écrivez personnellement à François Duran, de "Théâtre des Opération", (son mail est sur son blog), ou laisser un commentaire, je suis sûr qu'il vous répondra fort gentiment et précisément.
    Quand à l'idée de Nation, les Valeurs républicaines et la repentance hystérique, ce sont des thèmes également traités en permanence. Bien sûr le Blog d'Yvan Rioufol, la Lime et Jeune Droite (dans mes liens), les livres de Pascal Bruckner, Jean Sévilla (tapez leurs nom sur Amazon). Je crois qui si tant de gens écrivent des articles à ce propos et laissent des commentaires à foison, c'est qu'il est en train de se produire une prise de conscience (parfois violente et qu'on aurait tort de sous-estimer) qui va à l'encontre de la dictature affichée en permanence par les médias, les artistes et intellectuelles de la Bien-Pensance, la Halde... et que le bon signe est tout de même là. De même en ce qui concerne le lien Armée-Nation. C'est en grande partie parce que Internet est aujourd'hui le seul moyen alternatif de contrer la Pensée Unique, de parler de ces sujets et de témoigner son opposition à tout cela que j'ai ouvert mon blog et que d'autre l'on fait aussi. Les médias ne sont pas le reflet de ce que pensent probablement la majorité des Français qui en ont assez qu'au nom du relativisme moral et culturel, on leur demande de renier leur culture, leur histoire, leur existence et tout le reste. D'ailleurs, rassurez-vous, ça ne date pas d'aujourd'hui : en 1906, le journal La Voix du Peuple invitait les prolétaires à "refuser de prendre les armes en cas de guerre avec L'Allemagne" et des tracts disaient "... qu'il est préférable de tuer un général français plutôt qu'un soldat étranger". Un anti militarisme de rigueur avoisinant la lâcheté existait déjà. Ce n'était pourtant pas encore le pacifisme naïf des années 30, ni les "Accords de Munich", ni Mai 68 ! Les racines de cet état d'esprit ne datent donc pas d'hier. (cité du livre de Jean Sévilla "Historiquement correct" au chapitre Antisémites, Antimilitaristes et Anticléricaux".)
    Pour la question de l'immigration : même chose. Tant d'articles sur les blogs.
    Je vous conseille de lire le blog de Malika Sorel qui a participé au Haut Conseil à l'Intégration. Voir article "Avis du Haut Conseil à l'Intégration :

    http://www.123people.fr/ext/frm?ti=person%20finder&search_term=malika%20sorel&search_country=FR&st=person%20finder&target_url=http%3A%2F%2Flrd.yahooapis.com%2F_ylc%3DX3oDMTVnYmllNGFzBF9TAzIwMjMxNTI3MDIEYXBwaWQDc1k3Wlo2clYzNEhSZm5ZdGVmcmkzRUx4VG5makpERG5QOWVKV1NGSkJHcTJ1V1dFa0xVdm5IYnNBeUNyVkd5Y2REVElUX2tlBGNsaWVudANib3NzBHNlcnZpY2UDQk9TUwRzbGsDdGl0bGUEc3JjcHZpZANLMVk4RDJLSWNycHdxYWlLcGlVdkQyM2ZXODV4dTBuNWRtd0FDdlNG%2FSIG%3D11g7rlu0n%2F**http%253A%2F%2Fpuzzledelintegration.blogspirit.com%2F&section=weblink&wrt_id=292

    Et son interview qui résume tout :

    http://www.communautarisme.net/Entretien-avec-Malika-Sorel-Avoir-occulte-aux-migrants-et-a-leurs-descendants-la-realite-du-contrat-social-et-moral-de_a951.html

    On ne peut trouver mieux sur la question.

    Quand à Décompostion, mon roman, on m'a déjà indiqué cet éditeur et je le gardais sous le coude. J'ai d'ailleurs trouvé son portrait et sa démarche ici :

    http://www.tatamis.fr/virtuelle.php/id/111212

    Merci d'avoir pensé à mon livre, pour votre commentaire et à bientôt

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  4. Mince, vous m'avez percé à jour ;)) Et oui, j'ai aussi lu, il y a quelques années, ce type de "comics" avec passion...
    Un grand merci en tout cas pour votre réponse détaillée et n'ayez crainte, je reviendrai hanter votre blog que je trouve fort intéressant et qui apporte de l'eau au moulin de ma propre réflexion.
    cordialement

    Cordialement

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  5. Vous serez toujours le bienvenu Daredevil. A propos, j'adorais le Surfer d'Argent et sa fiançée, Shalla Ball...!

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  6. Merci, vous êtes bien aimable. J'appréciais aussi ce personnage comme nombre d'autres de cette série ; je peux dire qu'ils ont bercé mon adolescence avec bonheur!

    Au plaisir de vous lire à nouveau

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