24/05/2009

René Girard - Secondes Questions et Réflexions

Les Coulisses de l’Arène
et du Théâtre






Bonjour mes amis.

Dans la catégorie A propos de René Girard – Questions et Réflexions, nous sommes revenus sur les premiers Chapitres du Résumé de la Théorie girardienne en se posant quelques questions.

Nous nous sommes interrogés sur les fondements et le fonctionnement du Mécanisme mimétique, du Bouc émissaire et du Sacrifice permettant de se protéger de la violence collective et de fabriquer des Dieux, des Rites et des Mythes qui engendrent les bases d’un premier système culturel.

Si on résume ce qui se passe depuis la Préhistoire et l’Antiquité juste avant l’apparition du Judéo-christianisme :


+ La Nature donne au pré-humain un potentiel d’imitation sans limite qui va lui permettre de passer de l’Etat animal à l’Homme qu’il deviendra. « Etre de désir », c’est en imitant les désirs des autres et en les prenant pour modèle que cet Homme peut apprendre et évoluer aussi rapidement.

+ Mais cette compétition, cette imitation des désirs, peut dégénérer comme une maladie contagieuse en une crise de violence collective et emporter toute la communauté dans une spirale infernale qui la menace d’extinction sans rien pour arrêter cette folie suicidaire.

+ Un processus inconscient se met alors en marche au cœur du délire général, l’ensemble de la communauté désigne une victime qu’elle croit sincèrement être coupable d’avoir déclenché tous les maux de la communauté.

+ La foule devenue unanime sacrifie cette victime dans un premier temps et la déifie dans un second parce que soudain elle ramène l’ordre en ayant expurgé la violence de tous.

+ La communauté revient au calme, dresse des interdits stricts et va périodiquement reproduire le mécanisme sacrificiel à travers des rites pour tenter de « garder la violence collective » sous contrôle.

+ Elle raconte alors cette histoire à travers les Mythes qui gardent de cet événement une trace lointaine et déformée.






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Aujourd’hui nous allons revenir à la Révélation évangélique, Seconde Partie du résumé de la Théorie girardienne.




Depuis les débuts de l’Humanité, dès qu’une société risque de s’abîmer dans la violence pour une raison ou pour une autre, instinctivement le Mécanisme de Bouc émissaire se met en place pour expurger la violence collective qui menace la survie de la communauté.

La Violence de « Tous contre Tous » se transforme en « Violence de Tous contre Un ».

Les victimes sacrifiées sont « toujours innocentes », mais les bourreaux sont persuadés de leur culpabilité et les Mythes racontent la persécution du point de vue des bourreaux et non des victimes : Dans les Mythes, les bourreaux ont toujours raison et les victimes sont toujours coupables de ce qu’on les accuse.

Le Sacrifice marche donc à la perfection – ce « pic de violence » permettant d’éradiquer la violence collective en fabriquant du « Sacré » afin de rétablir les « distances sociales » perdues entre les individus -- jusqu’au jour ou apparait le Judéo-christianisme.


« La transfiguration de la violence en sacré ne peut se faire si la communauté n’est pas entièrement persuadée de la culpabilité de la victime. Pour que la fondation violente soit efficace, il faut qu’elle soit dissimulée aux yeux de tous. C’est parce que la communauté entière croit à cette fausse croyance qu’elle devient solidaire de l’ordre établi.

Tout l’Ordre culturel, donc la survie de la collectivité, repose sur cette méconnaissance générale.

Le mécanisme du « meurtre fondateur » est la source du Sacré, donc de tout ce qui suit, l’Ordre culturel, l’hominisation et la Culture, puisqu’aucun ne peut voir le jour sans le Sacrifice.

Si le Mécanisme sacrificiel ne se fait pas, il ne peut y avoir d’hominisation, c'est-à-dire de passage du stade animal au stade humain parce qu’aucune culture ne pourrait émerger ».
(Voir la 1ère Partie du résumé de la Théorie girardienne : Mécanismes de base et fonctionnement de la Violence et du Religieux archaïque, le chapitre intitulé : L’origine des Rites et des Mythes)






Première question


En ces époques reculées (ou moins reculées), pour que les hommes puissent sacrifier ouvertement, il faut donc qu’ils ignorent qu’ils sont des bourreaux, qu’ils ne se perçoivent pas comme des bourreaux.

Donc : faut-il postuler une humanité fondamentale à l’homme dès le départ qui dans un premier temps doit lui être dissimulée pour les besoins de sa survie ?
Une humanité à l’état de capacité et de latence qui va avoir besoin d’un « déclic », d’un « révélateur » pour s’activer ?

Ce qui présupposerait une part de « bonté intrinsèque à l’homme » comme l’on théorisé des philosophes ?
Comme il y aurait peut-être une forme de compassion innée chez certains animaux, selon plusieurs chercheurs ?






Le Sacrifice est donc au départ incontournable pour que la Création de l’Humanité puisse se faire. Elle va durer des millions d’années pour passer de l’animal au pré-humain puis à « l’homme moderne » tel que nous le sommes devenus.

Mais maintenant que l’Humanité existe, fonctionne et survit suivant des mécanismes de persécution inconscients, le Judéo-christianisme va essayer de la faire évoluer.

Dans un premier temps, le Judaïsme va amorcer le processus de prise de conscience de cette injustice sacrificielle, notamment dans l’Ancien Testament avec le Livre de Job.
Pour la première fois, les victimes de la violence collective aveugle ont un Dieu qui les défend et ne les accable pas.
Mais la Prise de conscience demeure fragmentaire et embryonnaire.

Le Christianisme, à travers le Nouveau Testament, va définitivement marquer et transformer l’essai : c’est la Passion du Christ.

En effet, la Crucifixion devient « plus qu’un nième mécanisme de Bouc émissaire » ; grâce à l’enseignement christique, il devient LE Mécanisme de Bouc émissaire qui va permettre de dévoiler TOUS les Mécanismes de Boucs émissaires.

Le Christianisme ne fonde donc pas une nouvelle Religion sacrificielle fondée sur le sacrifice d’un Bouc émissaire. Au contraire, il inverse le mécanisme en fondant une nouvelle religion non-sacrificielle grâce au martyre de Jésus.
Cette fois le meurtre collectif ne produit plus de Dieu sanglant.

C’est une révolution phénoménale des mentalités archaïques qui va se produire petit à petit au fil des siècles à travers ce discours non-persécuteur qui dorénavant défend la victime contre ses bourreaux : à partir de maintenant c’est la Victime qui a raison et ce sont les Bourreaux qui ont tord et sont mis en accusation.





Malgré les dérives politiques ou religieuses de l’Eglise, « le message vrai et originel » va s’imprégner petit à petit dans le tréfonds des consciences, activer la Culpabilité générale, permettre l’autocritique, rationaliser la pensée.

C’est de cette prise de conscience lente et souterraine (et aussi inconsciente que le fonctionnement des mécanismes de persécutions) que va naître la Pensée moderne et la Pensée scientifique que l’Antiquité avait amorcées sans pouvoir les développer au-delà d’un certain stade ; du moins l’Histoire n’a pas pu prouver qu’elles seraient allées plus loin sans le Christianisme.

L’Esprit critique, dorénavant permis par la Révélation évangélique – qui n’est anthropologiquement rien d’autre que la Révélation des mécanismes de persécutions –, va même se retourner contre le Christianisme, au point de le condamner et de l’accabler de tous les maux. Les philosophes des Lumières ne cessent de jeter sur lui l’opprobre, de vouloir à tout prix extirper le Religieux partout, le rendant coupable de tout, sans se rendre compte que c’est « grâce à lui » qu’ils peuvent faire ce travail critique qu’aucune autre Civilisation n’est en mesure de faire, auquel aucune philosophie n’a jamais accédé. Dans leur naïveté, ils ne s’aperçoivent pas non plus qu’ils vont seulement permettre de fonder de nouvelles religions qui n’avouent pas leur nom, puisque le religieux est indissociable de toute construction communautaire.

La Révolution française, le Nazisme et le Communiste, ne seront que ces nouvelles religions fondées sur le Sacrifice et les Boucs émissaires avec des « dieux et des transcendances » qui s’appelleront dorénavant Nation, Culte de la Race, Damnés de la Terre, Egalité des peuples…

Au 18ème Siècle, la « désacralisation du monde » est en marche et va aboutir à des retournements spectaculaires. Le Grand Règne du Combat contre l’Injustice et l’arbitraire à commencé (en étant lui-même bien souvent intransigeant et sanglant) ; la Victimisation également.
Le culte de l’individu devient une « nouvelle religion » et sera glorifié par la Révolution française. Conséquemment, les rivalités mimétiques se font toujours plus nombreuses ; la Modernité va devenir de plus en plus une « crise culturelle et une crise sacrificielle permanentes », puisque le mécanisme mimétique est de moins en moins encadré par les redoutables interdits archaïques.
(Voir la 3ème Partie du Résumé de la Théorie girardienne : L’Epoque moderne)





Chacun va être de moins en moins soumis à un Ordre, un classement social rigide, qui, malgré leurs injustices, contenaient efficacement les débordements du Désir.
En ayant les moyens de s’affranchir de plus en plus des différentes formes d’autorité, l’homme va subir de moins en moins de contraintes mais aussi assumer de moins en moins de devoirs collectifs au nom de cette « volonté d’être soi à tout prix ».
Une liberté qui elle aussi, comme tout mécanisme, va produire ses ambivalences et ses paradoxes au point de laisser l’individu moderne dans une grande « Solitude » personnelle et mystique le poussant parfois vers des ordres totalitaires ; ceux-ci n’étant peut-être qu’une manière de chercher à retrouver une prise en charge et une sécurité collectives que ne donne plus « l’entière liberté de décider de son propre sort, abandonné à soi-même, à ses réussites et à ses échecs ».

(A propos de la Solitude et du Désarroi de l’Homme moderne, voir le livre de Pascal Bruckner, La Tentation de l’Innocence, dans lequel les errements de l’homme moderne, les paradoxes et les conséquences redoutables de la liberté individuelle sont merveilleusement analysés ; dans cet ouvrage il se réfère d’ailleurs ouvertement à René Girard, ce qui est une preuve d’intelligence, car aujourd’hui la Théorie girardienne est devenue tellement centrale qu’elle remet en cause un nombre incalculable de disciplines.
Voir également dans le Résumé de la Théorie girardienne la 5ème Partie : Y a-t-il une preuve tangible que la Théorie girardienne soit véridique et la 6ème Partie : Désir mimétique et littérature, les grands romanciers ou l’origine de la Théorie girardienne)





(On remarquera que sur cette couverture figure le détail d’une peinture de Rembrandt intitulé Le sacrifice d’Abraham ; ce qui ressemble fort à plusieurs couvertures de René Girard montrant des peintures qui représentent notamment Caïn tuant son frère Abel. Donc des tableaux de Sacrifice. La filiation entre Girard et Bruckner est donc directe et assumée par Bruckner)

Mais revenons à la Révélation évangélique.

Que nous dit René Girard à propos du Religieux archaïque ?

« Le Sacré est à la fois un produit de la violence et ce qui en protège. Mais il est simplement humain ».

Ce qui veut dire que le Sacré, issu du Sacrifice, ordre transcendantal permettant de ressouder les membres de la communauté après une Crise sacrificielle, n’est pas divin et la pure conséquence d’un fonctionnement humain, instinctif et inconscient : le Mécanisme de Bouc émissaire nécessaire à la survie de tous.






Deuxième question


Se pose alors en effet cette Grande question : d’où vient cette connaissance, cette lucidité phénoménale, ce décryptage incroyable apporté par le Judéo-christianisme à une époque ou absolument personne n’est conscient de ses propres mécanismes de persécutions ?!






C’est en effet une Question fondamentale d’ordre théologique, mais aussi scientifique, philosophique.

Bien sûr, les croyants purs et durs diront immédiatement : de Dieu évidemment, par définition, et la question est résolue.
Elle ne l’est pas aux yeux des incroyants ou de ceux qui, par esprit scientifique (fussent-ils aussi croyants), ont envie d’entrer dans des détails un peu plus « cartésiens ».

J’ai eu souvent cette discussion avec des amis. Il y en a toujours pour minimiser l’importance de la question, pour dire qu’à toutes les époques existent des esprits plus éclairés que d’autres pour faire avancer les choses.
Certes, mais à ce point, ce serait « surhumain » !
En des temps où tout le monde vit dans un obscurantisme total, c’est impossible de répondre une chose aussi simpliste.

D’une part, si ce processus de prise de conscience était aussi universel que le Mécanisme mimétique, le mécanisme de Bouc émissaire et le Sacrifice, partagés, eux, sur toute la planète, il se serait produit dans tous les groupes humains et toutes les civilisations à un moment ou à un autre. Ce n’est pas cas.

D’autre part, même s’il y eu de nombreux prophètes pour annoncer la parole divine, seul le Christ semble à ce point conscient desdits mécanismes dont il parle.

Lorsqu’on lit la Bible, chaque mot pèse sont poids, a une signification particulière et profonde. Les Evangiles, par exemple, ont été écrites en plusieurs périodes, environ un demi-siècle après la mort du Christ par une seconde ou troisième génération de disciples.

Imaginer que vous deviez reproduire une conversation s’étant déroulée la veille, vous seriez bien incapable de le faire sans la travestir complètement. Alors des dizaines d'années après !

Les croyants vous diront donc que c’est L’Esprit Saint qui a inspiré les Ecritures aux disciples, comme il avait inspiré la parole des Prophètes.






Qu’importe ce que l’on croit.
D’un point de vue strictement rationaliste, quand on s’aperçoit que deux mille ans après la mort du Christ, malgré la Révélation, la science et la pensée moderne, les gens ne comprennent toujours pas leurs fonctionnements ou ne veulent toujours pas les voir, il me parait absolument impossible qu’un tel savoir ait pu être le fruit de quelques hommes et surtout d’un seul (le Christ), fussent-ils inspirés ou géniaux.

Il y a là un « Véritable mystère » scientifique, oserais-je dire. Surtout quand on sait qu’il a fallu attendre le 20ème Siècle et René Girard pour interpréter clairement la Bible et particulièrement les Evangiles en faisant l’analyse minutieuse du mécanisme mimétique, des mécanismes de Boucs émissaires et de persécutions inconscients.

On peut aussi, bien sûr, élaborer les théories les plus exotiques et partir dans la Science-fiction et les extraterrestres (nous serions pour une raison ou pour une autre « surveillés » et « aidés »), rien n’est interdit et rien n’est inimaginable au nom de tous les possibles et de ce que l’on ne connaît pas encore.





Quoi qu’il en soit, il demeure qu’un aussi prodigieux savoir sur les fonctionnements de la Nature humaine dissimulés « depuis la fondation du monde » aux hommes pour les besoins de leur survie et la constitution des premiers éléments de la culture et des civilisations, ne peut à priori provenir des hommes eux-mêmes.

Il y a quelque chose d’extérieur à l’homme, ayant pris la forme du Judéo-christianisme, qui lui a permis d’accéder à une dimension qu’il n’était manifestement pas capable d’atteindre lui-même.

Certains objecteront, en suivant les réflexions nietzschéennes, que cette culture de la victimisation développée par les Hébreux, fut un moyen pour eux de se protéger des persécutions en faisant du statut victimaire un véritable culte, et que cette culture, en un temps ou le Sacré surpasse tout, donna logiquement naissance à des prophètes et au Christ lui-même, se croyant tous inspirés par « quelque chose de divin ».

Encore une fois, cela ne suffit pas, n’explique pas la connaissance intime et profonde des mécanismes dépeints par les textes, et surtout, encore une fois, par le Christ lui-même.

N’ayant personnellement pas été instruit dans la religion, je pose le problème d’autant plus sereinement : le caractère anthropologique de la Bible est tellement phénoménal qu’il rend caduque toute explication facile.

N’oublions pas que cet enseignement a changé la face du monde et continue de la changer d’une manière rédhibitoire, malgré le furieux rejet du christianisme depuis deux siècles et la désaffection de l’église en Occident.
(la victimisation judéo-chrétienne étant de nos jours portée à un quasi stade d’hystérie collective pour des raisons diverses et multiples encore une fois très bien expliquées dans La Tentation de l’Innocence, La Tyrannie de la Pénitence ou Le Sanglot de l’Homme blanc de Pascal Bruckner).

Comme pour le Sacrifice et la Révélation évangélique, tout semble encore une fois participer à une vague de fond qui emporte les foules inconscientes sur son passage, en vertu du fameux Mécanisme mimétique sans lequel l’Humanité n’existerait pas.






A quoi cette vague aboutira-t-elle ? Qu’adviendra-t-il de l’Avenir ? Va-t-on vers un monde apocalyptique dans un retour général aux déifications archaïques puisque toutes les sociétés sont fondamentalement basées sur le religieux et qu’elles ne peuvent s’en détacher ? (voir encore la 3ème Partie du résumé de la Théorie girardienne : L’époque moderne).

Il est évident que le Christ connaissait les conséquences de la libération du Désir mimétique ; l’était-il au point d’imaginer les dérives et les contradictions que nous en connaissons aujourd’hui, comme, on l’a déjà dit, la victimisation à outrance et la négation de soi, y compris celle du Christianisme qui en est pourtant l’origine ? L’accès à la Science et aux armes de destruction massive avec le risque d’une disparition totale de l’Humanité, même si celle-ci est en partie théorisée dans l’Apocalypse ?

Y a-t-il dans la démarche chrétienne une part empirique, comme un médecin essayant d’enrayer un mal sans être sur que le remède ne sera pas pire ? Dans ce cas, si c’était pour aboutir au néant, je jeu en valait-il la chandelle ? (ce qui implicitement voudrait dire que Dieu ne maîtrise pas tout y compris sa propre Création ! Alors qui est Dieu ?)

Au chapitre du fonctionnement des Paradoxes, le Christ était-il également conscient que la diffusion du message évangélique à travers le monde, en vertu des mécanismes de rivalités, ne pourrait fatalement se faire que par l’épée malgré et à l’encontre de ses fondements anti-violents ? Violence occidentale –paradoxe encore – qui a permis d’éradiquer partout la violence archaïque du Sacrifice humain et du Cannibalisme.

Y a-t-il un sens profond au destin de l’Humanité devant nous mener à notre insu quelque part, malgré nos dérives, la persistance de nos crimes et notre aveuglement ? Et à quel prix ?

Il y a fatalement beaucoup d’autres questions que l’on peut se poser.
Je vous laisse réfléchir à tout cela en vous incitant à lire ou relire René Girard pour comprendre tous les mécanismes cachés dont nous dépendons depuis l’Aube de l’Humanité et surtout pour devenir plus lucides et responsables sur ce que nous sommes, sur nos fonctionnements persécuteurs collectifs et individuels.







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Voici un entretien donné par René Girard au Journal Télérama à propos de la sortie de son livre sur Clausewitz.

Les bloggueurs spécialistes de défense seront intéressés.






Critique littéraire, fasciné par l'étude des religions dans les sociétés archaïques, le chartiste et historien René Girard (né à Avignon en 1923) se livre depuis 1961 à une activité qui l'a longtemps fait passer pour un doux rêveur, un peu marginal et farfelu. A l'époque où tous les intellectuels français se passionnaient pour le politique, le structuralisme ou la psychanalyse, il effectuait tranquillement une relecture anthropologique des Evangiles et de toute la tradition prophétique juive. Pas seulement en tant que croyant, mais comme scientifique, avec l'ambition de réaliser, selon son propre aveu, « l'équivalent ethnologique de L'Origine des espèces ».

Quelques ouvrages clés - La Violence et le Sacré (1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978), Le Bouc émissaire (1982), Celui par qui le scandale arrive (2001) - témoignent de la singularité de ce parcours et de l'originalité de son apport à l'histoire de la pensée et de l'anthropologie.

Longtemps « exilé » aux Etats-Unis, où il a enseigné à l'université de Stanford (Californie), René Girard a entraîné dans son sillage nombre d'admirateurs et d'élèves, et a reçu une tardive consécration hexagonale en étant élu à l'Académie française (1). Il vient de publier un livre d'entretiens assez inattendu, consacré à... Clausewitz, le théoricien de la guerre, sur lequel, en son temps, Raymond Aron avait écrit un essai brillantissime (2), mais forcément daté, oblitéré par les enjeux de la guerre froide entre les Etats-Unis et le monde communiste. Explications et rencontre avec un franc-tireur de la pensée.


On pourrait dire que le point de départ de toute votre œuvre réside dans ce que vous appelez le « désir mimétique » et dans la violence, que vous mettez au fondement même de toute organisation sociale...


Toute l'histoire - et le malheur ! - de l'humanité commence en effet par la rivalité mimétique. A savoir : je veux ce que l'autre désire ; l'autre souhaite sûrement ce que je possède. Tout désir n'est que le désir d'un autre pris pour modèle. Lorsque cette rivalité mimétique entre deux personnes se met en place, elle a tendance à gagner rapidement tout le groupe, par contagion, et la violence se déchaîne. Cette violence, il faut bien la réguler. Elle se focalise alors sur un individu, sur une victime désignée, un bouc émissaire, quelqu'un de coupable, forcément coupable. Son lynchage collectif a pour fonction de rétablir la paix dans la communauté, jusqu'aux prochaines tensions. Le désir mimétique est donc à la fois un mal absolu - puisqu'il déchaîne la violence - et un remède - puisqu'il régule les sociétés et réconcilie les hommes entre eux, autour de la figure du bouc émissaire. Dans la ritualisation de cette violence inaugurale s'enracine le fonctionnement de toutes les sociétés et les religions archaïques.

Puis vint le christianisme. Là, n'en déplaise aux anthropologues et aux théologiens qui ont trop souvent vu dans la figure du Christ un bouc émissaire comme tous les autres, il se passe quand même quelque chose de radicalement différent. La personne lynchée n'est pas une victime qui se sait coupable. Au contraire, elle revendique son innocence et rachète le monde par sa passion.






A vos yeux, il s'agit donc d'une rupture essentielle ?


Oui, définitive même. Mais la Passion a dévoilé une fois pour toutes l'origine sacrificielle de l'Humanité en nous confrontant à ce qui était caché depuis la fondation du monde : la réalité crue de la violence et la nécessité du sacrifice d'un innocent. Elle a défait le sacré en révélant sa violence fondamentale, même si le Christ a confirmé la part de divin que toutes les religions portent en elles. Le christianisme n'apparaît pas seulement comme une autre religion, comme une religion de plus, qui a su libérer la violence ou la sainteté : elle proclame, de fait, la fin des boucs émissaires, donc la fin de toutes les religions possibles.


Moment historique décisif, qui consacre la naissance d'une civilisation privée de sacrifices humains, mais qui génère aussi sa propre contradiction et un scepticisme généralisé. Le religieux est complètement démystifié - ce qui pourrait être une bonne chose, dans l'absolu, mais se révèle en réalité une vraie catastrophe, car les êtres humains ne sont pas préparés à cette terrible épreuve : les rites qui les avaient lentement éduqués, qui les avaient empêchés de s'autodétruire, il faut dorénavant s'en passer, maintenant que les victimes innocentes ne peuvent plus être immolées. Et l'homme, pour son malheur, n'a rien de rechange.


Dans ces conditions, à quoi aboutissent les inévitables tensions, au sein des sociétés humaines ?


A la violence généralisée et aux guerres. J'ai retrouvé chez le baron Carl von Clausewitz (1780-1831), auteur d'un célèbre traité au titre spartiate mais éloquent, De la guerre (3), une reformulation étonnante de cette « rivalité mimétique », quand il définit la guerre comme une « montée aux extrêmes ». On peut analyser cette expression comme une incapacité de la politique à contenir l'accroissement mimétique, c'est-à-dire réciproque, de la violence.
Longtemps, les innombrables lecteurs et commentateurs de ce texte (3), Raymond Aron en tête, se sont aveuglés sur une autre célèbre formule : « La guerre, c'est la continuation de la politique par d'autres moyens. » Elle tendrait à affirmer que la guerre est une étape, un moment exceptionnel, qui a forcément une fin et une solution politique, alors que c'est exactement l'inverse : le politique est constamment débordé par le déchaînement de la violence. Et cette violence se développe et s'intensifie, jusqu'à son paroxysme, chacune des parties opposées renchérissant en permanence sur l'autre, avec encore plus de vigueur et de détermination.






Qui était ce fameux baron von Clausewitz ?


Un militaire, un général prussien. A l'âge de 12 ans, il a assisté à l'incroyable bataille de Valmy (le 20 septembre 1792), au cours de laquelle une armée de volontaires français, mal habillés, mal armés et sous-équipés, a battu la formidable armée de métier prussienne commandée par le duc de Brunswick. Quelques années plus tard, il se retrouve à la bataille d'Iéna (14 octobre 1806) et subit la plus humiliante et la plus rapide des défaites imposées par l'armée napoléonienne à ses ennemis. Et savez-vous ce qu'il fait ? Contrairement à la plupart des généraux prussiens battus qui se rangent au côté de leur vainqueur, il choisit l'exil. Il rejoint l'armée russe du maréchal Koutouzov et la coalition, afin de continuer à combattre les armées de Napoléon, cet ennemi qui l'agace tant, mais qui le fascine. L'armée prussienne ne lui pardonnera d'ailleurs jamais d'avoir eu raison, à peu près seul contre tous, mais le conservera quand même dans ses rangs. Clausewitz en gardera longtemps une certaine amertume et une profonde mélancolie. Il passera le reste de son existence à rédiger son fameux traité, De la guerre, qui restera inachevé et sera publié un an après sa mort, en 1832, par les soins de sa femme.

Dans ce traité posthume se profile tout le drame du monde moderne, la période où les guerres européennes se sont exaspérées, particulièrement entre la France et ce qui allait devenir l'Allemagne, de la bataille d'Iéna à l'écrasement des nazis en 1945 : un siècle et demi d'affrontements et d'escalades, tissé de victoires, de défaites et d'esprit de revanche. Si cette rivalité, et cette montée aux extrêmes, n'avait pas fait des millions et des millions de morts, elle aurait vraiment un aspect presque comique. Car les Prussiens parlent des Français exactement comme les Français parlent des Prussiens. Ils disent que nous sommes un peuple de guerriers par excellence, dignes héritiers des légions romaines ; que notre langue manque d'harmonie et qu'elle est faite pour donner des ordres ou aboyer des commandements. Toujours le mimétisme...


Vous prétendez « achever Clausewitz », pour reprendre le titre de votre ouvrage. « Achever », comme on tue un ennemi ? Ou comme on termine un livre ?


D'un certain côté, Clausewitz a fait œuvre de visionnaire. Il a parfaitement compris que, dans cette montée aux extrêmes, il fallait tenir compte des outils de la violence et du rôle prépondérant qu'allaient jouer les moyens technologiques auxquels il pouvait penser. Mais il ne pouvait pas prévoir l'invention des armes modernes de destruction massive, ni la prolifération des engins nucléaires, l'espionnage par satellite ou la communication généralisée en temps réel. On dirait que la montée aux extrêmes ne lui a pas assez fait peur pour qu'il puisse envisager le pire.

« Achever Clausewitz », c'est à la fois reconnaître en quoi son travail a été prémonitoire, mais aussi pousser son raisonnement jusqu'au bout. Car, fort des campagnes et des expéditions de Napoléon, Clausewitz a eu des intuitions très fortes. Il a, par exemple, compris l'importance que pouvait revêtir la guérilla - il fait naturellement référence aux affrontements entre les Espagnols et l'armée de Napoléon - et l'utilité de ce harcèlement permanent, capable de tenir en échec les armées classiques, aussi puissantes soient-elles. Il a également défendu l'idée que, dans un conflit, c'était finalement toujours le défenseur qui avait le dernier mot, et qu'il y avait toujours une Berezina pour mettre un point final à tous les Austerlitz triomphants. Voyez combien la suite lui a donné raison.






Mais sa vision était forcément limitée...


Effectivement, il ne pouvait pas prévoir le déchaînement de la violence généralisée au niveau de la planète. Car c'est là que nous en sommes arrivés, après deux conflits mondiaux, deux bombardements atomiques, plusieurs génocides et sans doute la fin des guerres « classiques », armée identifiable contre armée identifiée, au profit d'une violence en apparence plus sporadique, mais autrement plus dévastatrice. Prenez le génocide perpétré par les Khmers rouges ou les massacres inter-ethniques au Rwanda : 800 000 personnes exécutées à la machette en quelques semaines ! On revient d'un coup plusieurs milliers d'années en arrière, peut-être à l'époque de l'affrontement entre l'homme de Neandertal et l'homme de Cro-Magnon, dont on n'est même pas sûr qu'il se soit produit, mais qui a vu, dans tous les cas, l'éradication complète d'un groupe de population... Sauf qu'au Rwanda cela a pris beaucoup moins de temps.


Et puis il y a la question du terrorisme...


Oui, le terrorisme est, en quelque sorte, une métastase de la guerre. Mais ce qui me paraît le plus flagrant dans cette affaire, ce n'est pas ce que l'on souligne généralement. Il ne s'agit pas simplement d'un affrontement entre deux religions, entre musulmans radicaux d'un côté et protestants fondamentalistes de l'autre. Encore moins d'un choix de civilisations qui seraient opposées. Ce qui me frappe plutôt, c'est la diffusion de ce terrorisme. Partout, au Moyen-Orient, en Asie et en Asie du Sud-Est, il existe de petits groupes, des voisins, des communautés, qui se dressent les unes contre les autres, pour des raisons complexes, liées à l'économie, au mode de vie, autant qu'aux différences religieuses.

Bien sûr, l'acte fondateur et symbolique des attentats du 11 septembre 2001, à New York, a frappé tous les esprits. Vivant moi-même aux Etats-Unis, j'ai pu voir les effets ravageurs de ce terrorisme, désormais perçu comme une menace sans fin, sans visage, frappant à l'aveugle, à laquelle les républicains n'ont pu apporter aucune parade efficace, uniquement parce qu'ils cherchent obscurément à rester dans le monde d'hier, où l'on pense qu'il faut simplement écraser son ennemi, « l'axe du Mal ».






Au regard de cette évolution, on s'aperçoit que la vision de Clausewitz était prémonitoire.


Clausewitz a eu l'intuition fulgurante du cours accéléré de l'Histoire. Mais il l'a aussitôt dissimulée pour essayer de donner à son traité un ton technique, froid et savant. C'est un homme rationnel, héritier des Lumières, comme d'ailleurs tous ses commentateurs ultérieurs, freinés dans leurs analyses et retenus par leur époque, leur sagesse, leur esprit raisonnable, leur optimisme. Mais il faut regarder la réalité en face. Achever l'interprétation de ce traité, De la guerre, c'est lui donner son sens religieux et sa véritable dimension d'apocalypse.

C'est en effet dans les textes apocalyptiques, dans les Evangiles synoptiques de Matthieu, Marc et Luc et dans les Epîtres de Paul, qu'est décrit ce que nous vivons, aujourd'hui, nous qui savons être la première civilisation susceptible de s'autodétruire de façon absolue et de disparaître. La parole divine a beau se faire entendre - et avec quelle force ! -, les hommes persistent avec acharnement à ne pas vouloir reconnaître le mécanisme de leur violence et s'accrochent frénétiquement à leurs fausses différences, à leurs erreurs et à leurs aveuglements. Cette violence extrême est, aujourd'hui, déchaînée à l'échelle de la planète entière, provoquant ce que les textes bibliques avaient annoncé il y a plus de deux mille ans, même s'ils n'avaient pas forcément une valeur prédicative : une confusion générale, les dégâts de la nature mêlés aux catastrophes engendrées par la folie humaine. Une sorte de chaos universel.

Si l'Histoire a vraiment un sens, alors ce sens est redoutable...


C'est totalement désespérant...


L'esprit humain, libéré des contraintes sacrificielles, a inventé les sciences, les techniques, tout le meilleur - et le pire ! - de la culture. Notre civilisation est la plus créative et la plus puissante qui fût jamais, mais aussi la plus fragile et la plus menacée.

Mais, pour reprendre les vers de Hölderlin, « Aux lieux du péril croît/Aussi ce qui sauve »...
.

Propos recueillis par Xavier Lacavalerie
Télérama n° 3025







A lire et Notes



Achever Clausewitz, entretiens avec Benoît Chantre, éd. Carnets Nord, 364 p., 22 EUR.

(1) Lire son discours de réception du 15 décembre 2005 (publié sous le titre Le Tragique et la Pitié, éd. du Pommier, 2007), non pour l'éloge que fait René Girard, selon la coutume, du révérend père Carré, auquel il succède, mais pour la flamboyante réponse de Michel Serres, exposant avec chaleur et clarté tout le système girardien.

(2) Penser la guerre, Clausewitz, éd. Gallimard, 1976, 2 vol. Lire également Sur Clausewitz (1987, rééd. éd. Complexe, 2005).

(3) Ce traité est universellement considéré comme LA grande théorie de la guerre moderne. Il est même cité en référence par un général de l'armée américaine en opération en Afghanistan dans le dernier film de Robert Redford, Lions et Agneaux, une histoire d'apocalypse en marche...







Bonne lecture, bonne réflexion et très bientôt nobles amis
















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2 commentaires:

  1. Oui, la question est posée : l'humanité peut-elle éviter au final son auto-destruction ? Je n'ai pas la réponse.
    En attendant, je tente maladroitement de réguler cette violence autour de moi, d'éduquer mes enfants dans ce sens par exemple. C'est peu, mais c'est déjà ça.

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  2. Oui, VonMeisten, bonsoir,
    Déjà être un exemple pour les autres et éduquer ses enfants (sans naïveté) dans ce sens, c'est beaucoup. Si tout le monde faisait pareil, les choses seraient différentes et la vie plus positive.
    Quand à l'avenir des hommes, il est évident que la Théorie apocalyptique de Girard est redoutable. Le Christianisme a désacralisé le monde pour le faire évoluer en détruisant les mécanismes sacrificiels, mais hélas, l'homme semble encore en avoir besoin. A moins que la terre entière finisse par être gagnée par la Révélation judéo-chrétienne, c'est à dire prenne conscience qu'il faut absolument arrêter la violence, au moins celle qui menace d'auto-destruction collective ; auquel cas, l'Humanité aurait effectivement un Sens irait vers le meilleur. Mais si ça devait arriver, comme toujours, je pense que ce serait (ce sera) au prix d'un gigantesque carnage, car les hommes ne comprennent (et encore) que lorsque le ciel leur tombe sur la tête...
    La seule chose à faire, c'est de continuer à mettre un pied devant l'autre avec fidélité, avec honneur et avec courage.
    A bientôt

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