14/06/2009

Lettre à René Girard

L’Arène et le Théâtre
Scène 18






Bonjour mes amis.

Comme vous avez pu le voir, les avant-derniers posts ont été consacrés à un retour sur la Théorie Girardienne et à une réflexion extrêmement intéressante de Lucien Scubla -- Lucien Scubla et le Religieux -- sur les fondements religieux au sein de toutes les sociétés, réflexion qui s’inscrit en complément parfait et indispensable de l’œuvre de René Girard.

Comme je l’ai déjà évoqué, c’est vers l’âge de 28 ans que je découvris la Thèse girardienne à travers son livre Des choses cachées depuis la fondation du monde. Cette lecture changea ma vision du monde et me fit comprendre l’importance de la Pensée judéo-chrétienne dans l’évolution phénoménale de l’occident avec ses répercutions fabuleuses à l’échelle de la planète. (Mais aussi les dérives intellectuelles de cette pensée -- la seule ayant dénoncé les bourreaux et le sacrifice pour protéger les victimes – qui aujourd’hui, devenue laïque, est instrumentalisée jusqu’au culte dangereux et malsain de l’auto flagellation permanente, du reniement et de la haine de soi. Certains, dans cet étrange retournement masochiste de « valeurs chrétiennes devenues folles », en arrivent à victimiser de nouveaux ou futurs bourreaux et se rendant implicitement complices de leurs crimes.)

Je découvrais donc le « Mécanisme mimétique » permettant l’hominisation, à quel point nous nous imitions les uns les autres à travers la voracité implacable de notre Désir ; je prenais conscience des « Mécanismes de Boucs émissaires » et de la place singulière et incontournable du « Sacrifice humain », source de toute culture et de toute civilisation.

D’un seul coup, les préjugés antichrétiens qu’un certain discours idéologique et politique, ressassé en permanence comme une évidence impossible à remettre en question, s’écroulaient, m’ouvrant l’esprit à une compréhension du monde m’étant jusque-là inaccessible.
Une compréhension anthropologique, scientifique et non théologique transcendant les barrières des croyances personnelles.

Le « choc culturel et intellectuel » fut si intense qu’il me perturba longtemps ; car hormis l’apport magistral que la Théorie girardienne apportait à la visibilité des comportements humains collectifs et individuels, elle prophétisait aussi un monde dangereusement apocalyptique, porteuse d’une désespérance certaine quand à l’avenir d’un genre humain dorénavant privé de Mécanisme sacrificiel canalisant sa violence. Car comme le dit René Girard :

« La violence qui produisait autrefois du Sacré ne produit plus rien qu’elle-même ».(Achevez Clausewitz)

Mais ainsi vont les paradoxes et les ambivalences des lois que nous subissons : si le savoir et la connaissance nous rendent plus « libres », plus critiques et moins influençables, en soulevant les Masques et en découvrant les mécaniques secrètes qui gouvernent les hommes, ils nous emprisonnent aussi dans la douleur d’une Lucidité toujours plus redoutable quant à ce que nous sommes réellement.

Plus nous gravissons les degrés de l’immense Pyramide de la Connaissance et plus l’horizon dont on espérait enfin définir les contours s’étend à perte de vue ; les réponses que nous pensions trouver pour apaiser notre inquiétude, l’exaspère d’autant plus qu’elles font naître de nouvelles questions aux réponses encore plus inaccessibles, qu’elles nous montrent une réalité chaque fois plus insaisissable.

Devant la profondeur de l’Abîme, on sent soudain le sol se dérober, le courage nous manquer, car tel Hamlet à la fin de sa célèbre tirade de l’Acte 3, on constate inévitablement que :

« Les couleurs natives de la Résolution blêmissent sous les pâles reflets de la Pensée. Ainsi, les entreprises les plus énergiques et les plus importantes se détournent de leur cours à cette idée et perdent le nom d’Action… ».

On se demande quel Sens possède vraiment cette vie et quel est ce jeu pervers dont nous sommes malgré nous les acteurs et les spectateurs, les « Gladiateurs forcés », projetés au cœur de cette Arène et de ce « grand Théâtre de fous », comme le dit également le Roi Lear.

En effet, toute l’Existence de l’homme, fragilisée par le Doute, se résume alors en ces quelques mots fatidiques : « Etre ou ne pas Etre, telle est la question… »

Chacun essaie de se raccrocher à quelque chose de réconfortant, une forme de transcendance qui fait maintenant défaut, puisqu’on a mis à mort le Judéo-chrétien tel un Bouc émissaire lynché par la foule sans autre forme de procès, une transcendance que l’on cherche inévitablement dans de « nouvelles formes religieuses » qui ne sont en fait qu’un retour au religieux archaïque et sacrificiel sans le savoir, « puisqu’on ne peut sortir du religieux », ce religieux constitutif de toutes les sociétés humaines quelle que soit la forme qu’il revêt et qui nous poursuit d’autant plus qu’on croit s’en détacher.




On ne peut s’empêcher de penser à Bossuet et à son merveilleux Sermon sur la Mort qui nous rappelle entièrement à l’humilité devant l’inéluctable et la petitesse de la Condition humaine, mais qui aussi, grâce à son insignifiance -- ou malgré elle -- nous incite au dépassement de nos peurs et de nos afflictions :

« Qu'est-ce donc que ma substance, ô grand Dieu? J'entre dans la vie pour en sortir bientôt; je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître.

ô Dieu! Encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus !

Et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps !

Je ne suis rien: un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant; on ne m'a envoyé que pour faire nombre; encore n'avait-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. »

Peut-être est-ce là la Grandeur de l’Homme : exister dans ce si petit espace en affrontant malgré tout cette terrible adversité et en faisant de son mieux.
Et à cette infernale constatation Bossuet ajoute pour nous rassurer :

« L’homme est méprisable en tant qu’il passe, mais infiniment estimable en tant qu’il aboutit à l’Eternité »




On pense de même à Pascal :

« Qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti »

Est-ce la quête de cette Eternité qui, seule, peut nous redonner la force d’affronter cet étrange Destin que le nôtre et celui de l’Humanité dont nous ne connaîtrons probablement jamais ni les tenants ni les aboutissants…?




Depuis mes premières lectures, j’ai voulu écrire à René Girard afin de lui manifester ma joie pour ce qu’il m’avait apporté.
Après bien des hésitations j’ai fini par le faire, conscient qu’une telle marque de sympathie pourrait lui paraître gênante : en effet, comment risquer de ne pas interpréter cette lettre comme un acte d’idolâtrie naïve ? Un comble pour le disciple censé être conscient qu’il se conduit comme un adorateur, puisqu’il a lu le maître, et pour le maître qui a théorisé les lois inconscientes de toutes les formes de l’Adoration !

Mais qu’importe, il fallait que je le fasse, sans d’ailleurs espérer la moindre réponse, juste pour Moi, égoïstement, parce que « quelque chose » m’y poussait au tréfonds de mon être, « quelque chose de plus fort que la raison », quelque chose faisant fatalement partie des mécanismes mis en lumière par la Théorie girardienne…
Mais peut-on reprocher à un admirateur de manifester son enthousiasme à partir du moment où, conscient de ce qu’il fait, il n’attend aucune contrepartie, il ne cherche pas de proximité particulière avec le Maître, il n’entre pas dans une quelconque « rivalité mimétique » avec lui, puisque ce Maître n’est pas un « modèle » qu’il cherche à concurrencer ou à imiter ?

Entre la pudeur, la retenue et la spontanéité, j’ai choisi la spontanéité, celle de l’élan du cœur et de la gratitude.

Je n’ai jamais su si René Girard avait reçu cette lettre et si c’est le cas, ce qu’il en avait pensé.

Qu’importe, aujourd’hui je vous la livre telle qu’elle fut écrite, construite autour de citations empruntées à son livre, Les Origines de la culture, une lettre trop longue, avec ses qualités et ses défauts, mais aussi avec sa générosité.



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Paris le 15 Janvier 2005





Monsieur Girard,





Depuis de très nombreuses années je désirais vous écrire. J’en ai chaque fois retardé l’échéance car je voulais une lettre suffisamment complète pour refléter toute l’importance que votre œuvre représente dans ma vie. A force d’un « vouloir trop bien faire » qui est parfois l’alibi de la paresse, on ne fait que repousser l’échéance. Jusqu’au jour où l’on s’aperçoit que le temps passe et qu’il faut se décider au risque de regretter son inertie.
Je vais donc tenter de rattraper ce temps perdu.

Si vous dites que Frazer fut : « une illumination, sans doute l’expérience intellectuelle la plus forte de toute ma vie », pour moi ce fût René Girard.

Si vous pensiez, au moment de vos premières publications, que l’évidence de votre théorie aurait dû sauter immédiatement aux yeux de tous et que :

«Je ne soupçonnais pas à l’époque le gouffre qui sépare même l’auteur le plus clair de tous ses lecteurs, même les plus réceptifs, même les plus préparés à entendre ce qu’il y a de neuf dans un livre », « …plus l’existence universelle du mécanisme émissaire me semblait évidente ; plus je pensais alors que tout le monde serait immédiatement convaincu ! » ; je peux vous certifier que je l’ai comprise, il y a environ 15 ans, « au premier regard » dès les premières pages de votre livre Des choses cachées depuis la fondation du monde.

Ce fut un véritable choc. Tout devenait soudain clair, car je trouvais enfin ce que je cherchais depuis tant d’années, peut-être même depuis ma plus tendre enfance. Votre réflexion a si profondément changé, ou plutôt conforté ma vision instinctive du monde et des comportements humains, qu’il n’y a probablement pas une journée où, depuis ce jour, dans l’observation de la vie quotidienne et des affaires de la planète, je ne pense à la « théorie de la rivalité mimétique », aux « processus sacrificiels » et aux « boucs émissaires ».

J’ai commencé à vous écrire en Juillet 2004. Pendant ces longs mois, je n’ai cessé de reprendre, de reconstruire incessamment mon propos. N’étant pas un intellectuel, juste un artiste autodidacte, j’ai pensé que ce qui vous intéresserait le plus serait le témoignage d’une expérience simplement, profondément humaine en rapport avec votre réflexion.

« Reconnaître la théorie girardienne, c’est accepter une série de présupposés ayant des conséquences directes pour le sujet qui en parle et utiliser sa propre expérience pour sonder dans les faits la plausibilité de l’hypothèse ».



Si j’ai si bien compris votre thèse, c’est justement parce qu’elle fût justement le prolongement, la « Pierre de Faîte » d’une observation des comportements qui était en moi depuis longtemps. Comprendre la théorie mimétique, c’est effet être capable d’accepter « la nature intrinsèquement mimétique de son propre désir ».

Le fait que je ne sois pas un penseur au sens classique du terme, que je sois une sorte d’hybride aux qualités artistiques très éclectiques apporte peut-être une réponse à cette « prédisposition » lorsque vous affirmer que :

« J’ai découvert chez les grands romanciers des intuitions qui convergeaient toutes vers la théorie mimétique ; d’une certaine façon, eux seul peuvent s’en approcher, puisqu’ils s’intéressent aux relation humaines ».
« Pour comprendre les sentiments complexes d’admiration envieuse et d’idolâtrie haineuse suscités par l’imitation (…) j’ai toujours préféré les grands écrivains qui représentent les rapports humains, les dramaturges et les romanciers »

Peut-être est-ce simplement parce que les artistes ont une sensibilité exacerbée qui les rend logiquement plus proche de l’humain. Plus encore un écrivain qui, à travers des mots, est obligé de rendre sa pensée accessible. Pour cela, il doit se sonder au plus profond de lui-même, aller fouiller dans le labyrinthe sans fond des contradictions de sa propre nature afin d’essayer d’en comprendre les tenants et les aboutissants pour pouvoir en restituer toute une complexité ne faisant qu’un avec celle du monde qui l’entoure. Car, en effet, ce n’est qu’en regardant sans complaisance son « propre miroir » que l’on peut lire judicieusement dans celui des autres.

« Se « convertir » signifie alors être pleinement conscients que nous sommes toujours en proie au désir mimétique et que nos choix ne sont pas aussi libres que nous le croyons ».




En disséquant méticuleusement Les Origines de la culture, je trouvais de nombreux points communs entre votre parcours, votre « attitude » et la mienne : notamment une certaine propension à être en dehors de toute « famille », à ne pouvoir « se situer » dans aucune pensée prédéfinie, à créer « son propre système ». Une certaine manière de « garder sa distance », de « rester toujours soi-même », « authentique », solitaire, de ne jamais faire partie de la « meute », quelle qu’elle soit, de conserver une « lucidité » qui, bien évidemment, ne peut que faire « se tendre les doigts » vers vous et provoquer quelque « exclusion » à votre encontre. Mais là est probablement le prix de sa liberté intellectuelle et morale.

« Ce qui frappe ainsi dans le parcours biographique de René Girard, c’est qu’en préservant sa liberté, au-delà des écoles de pensées, des modes académiques et des compromis intellectuels, son rapport au monde s’est mué en méthode de recherche. (…) Girard est parvenu, à l’intérieur des différentes institutions où il a travaillé, à se ménager un surprenant espace de liberté ».

Cette longue lettre, commencée quelques mois plutôt était bien partie pour faire cent pages !
Dedans, je tentais en détail de décrypter les raisons et les coïncidences parfois étonnantes qui m’avaient rendu si sensible aux mécanismes de la violence depuis mon plus jeune âge en passant par des expériences personnelles diverses et une création artistique qui semble n’avoir toujours été que le reflet de ce questionnement incessant sur les rivalités humaines et leurs conséquences douloureuses.

Mais du coup, le doute me saisit : ce récit autobiographique ne risquait-il pas de tourner à vos yeux – alors que vous ne savez rien de moi et que je ne vous connais pas personnellement -- comme une sorte d’auto psychanalyse complaisante, prétentieuse et indigeste ? Et pourtant, ce témoignage « assez personnel » me semblait incontournable afin de pouvoir vous faire comprendre à quel point votre travail était devenu un « si évident prolongement de moi-même ».

Dans un second temps, je reprenais beaucoup de vos réflexions et je me hasardais à soulever quelques questions, à élaborer quelques raisonnements à propos de différents sujets, à suggérer plusieurs points que j’aurais souhaités vous voir développer plus encore ou que j’avais mal compris, à vous citer des références susceptibles d’illustrer votre travail.

Finalement, devant l’implication si « intime » de cette lettre, j’ai préféré être plus modeste et moins ambitieux, avoir plus de retenue eu égard à l'immense respect que j’ai pour vous.
Je me bornerai donc à un rapide survol en ne retenant que l’essentiel.

« Choisir de raconter sa propre histoire n’en revient pas moins à croire que la vie et ses événements eux-mêmes participent d’un long raisonnement ».



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Né dans un milieu d’historiens, enfant solitaire détestant faire partie d’aucun groupe (déjà !), je fus toujours passionné de guerres et de conquêtes, curieux de l’actualité et de la violence du monde que je dévorais avidement dans les pages des magazines de reportages… avec la crainte secrète que la guerre ne me rattrape un jour.

« La peur est essentiellement une peur de la violence mimétique »
« La peur de la mort ». La peur de : « La lutte mortelle de tous contre tous, qui n’est pas une hypothèse farfelue, mais une terrible réalité ».

Je crois que cette peur, je l’ai ressentie très tôt par toutes les fibres de ma chair. Je voulais comprendre pourquoi le monde fonctionnait ainsi.

« Il est frappé par la suite formidable de carnages et de meurtres sur lesquels la plupart des universitaires gardent le silence »

J’ai moi aussi, comme Régis Debray, été frappé. A la différence, n’ayant jamais eu de « grande théorie » à défendre, j’allais tout faire pour essayer de comprendre.
Comme vous n’avez « jamais cessé de lire autour du sacrifice », je n’ai jamais cessé d’observer autour de la violence.
Comme vous, probablement, « …j’ai toujours été réaliste sans le savoir. J’ai toujours cru « au monde extérieur et à la possibilité de le connaître ». Je rajouterais : sincèrement et presque « naïvement ». Mais ne faut-il pas conserver une part de son enfance pour rester ouvert, réceptif et ne pas sombrer dans un « fatalisme » ou un « nihilisme » qui vous guette avec une lucidité croissante, l’aigreur des échecs et du temps qui passe, si l’on y prend garde ?!

« La capacité à être surpris est considérée avec raison comme la première émotion scientifique…. Je suis très curieux et de toute évidence la curiosité et la compréhension sont liées »




Durant mon adolescence, mes expériences précoces de l’amitié m’ont fait m’interroger sur les ressorts de la jalousie, des rapports de force et de pouvoir, les miens et ceux des autres. Une certaine fascination pour la violence me questionnait quant à ses raisons profondes.

« L’essentiel fût la compréhension de mon propre mimétisme ». « L’essentiel pour chacun est de prendre conscience de son propre mimétisme ».
« La théorie mimétique exige « une compréhension existentielle », si l’on veut en saisir tout le sens ».

Commençais-je à prendre conscience de mon propre mimétisme ?
Très vite j’eus une idée très claire de ce que je voulais être. Il y avait là-dedans beaucoup d’ambition, voir de mégalomanie, une certaine façon de vouloir conquérir le monde et d’y laisser sa marque, une volonté évidente d’échapper à un milieu familial un peu austère, dans lequel je me sentais à l’étroit, bien que ne manquant de rien.

« Plus une personne est mimétique, plus sa méconnaissance est forte, mais plus ses possibilités de connaissance le sont aussi ».

Le fait est que j’étais déjà conscient de la démesure de mon propre désir, tiraillé entre ses « aspirations incompressibles, primaires » et une conscience aiguë, critique et sans complaisance de toute la dérision et l’orgueil qu’impliquaient ces mêmes aspirations. Peut-être est-ce pour cette raison que j’ai toujours cherché des structures d’excellence et de discipline, des « Maîtres » pour lesquels je voulais être le meilleur « disciple » afin de pouvoir développer chaque aspect de ma personnalité tout en contrôlant chacune des dérives qui pouvaient me guetter.

« Seul le désir mimétique peut-être libre, vraiment humain, parce qu’il choisit le modèle plus encore que l’objet. Le désir mimétique est ce qui nous rend humain, ce qui nous permet d’échapper aux appétits routiniers et animaux, et de construire notre propre identité, qui ne saurait être création pure à partir de rien. C’est la nature mimétique du désir qui nous rend capable d’adaptation, qui donne à l’homme la possibilité d’apprendre tout ce qu’il a besoin de savoir pour participer à sa propre culture. Il n’invente pas celle-ci, il la copie ».
« Le désir est toujours mimétique, mais certains hommes résistent au désir »
« Parler de liberté, c’est évoquer la possibilité qu’a l’homme de résister au mécanisme mimétique »

Contrôler sa vie, ses pulsions et ses envies pour prévenir « sa part d’ombre » avait quelque chose qui relevait à mes yeux d’une démarche quasi philosophique. A travers les Arts Martiaux, la maîtrise du corps et de l’esprit, de sa propre violence et de celle de l’autre, était un idéal découlant logiquement de toutes mes réflexions. Je crois donc que naturellement, en pleine conscience, j’ai tout fait pour accomplir mes désirs positivement tout en sachant me donner des limites afin d’en maîtriser les possibles débordements.

« L’homme est violent, d’un point de vue éthologique, mais il possède la capacité de contrôler cette violence et d’encourager un comportement éthique, de par la culture qui lui vient de la religion »
« Nous serons toujours mimétiques, mais nous n’avons pas à l’être de façon satanique ».

D’ailleurs, l’homme, aurait-il pu survivre à des millions d’années de luttes incessantes dans une nature hostile et incompréhensible, s’il n’avait possédé cette « violence originelle », cette « agressivité fondamentale à sa survie ? ».




A travers les nombreuses disciplines artistiques auxquelles je me suis adonné, l’écriture fit très tôt son apparition. Si le côté physique était nécessaire à mon équilibre, à travers la danse, les Arts Martiaux, le sport en général, mon avidité à comprendre le monde, à exprimer mes angoisses ne pouvait se faire que par le biais d’une création artistique et intellectuelle toute orientée vers le cinéma, le théâtre et le roman. Moi aussi, « On m’accusait de trop m’éparpiller ».
Découvrant soudain Shakespeare à travers le Roi Lear, je compris que c’était là la forme de théâtre qui me convenait le mieux.

« Toute la théorie mimétique est présente dans Shakespeare sous une forme si explicite que, chaque fois que j’y songe, l’enthousiasme me ressaisit ». Instinct ?

C’est ainsi que curieusement, à 23 ans, mes premiers écrits conséquents furent des tragédies fleuves d’inspiration shakespearienne en prose ou en alexandrins dans lesquelles je m’écrivais et jouais mes propres rôles. Leur contenu m’étonne encore, tant il y est question de violence, de jalousie, de pouvoir, de sang, de Songe et de Réalité, d’ambivalence et de paradoxe de la personnalité, de multiplicité et d’éclectisme de cette nature humaine capable d’être à la fois tout et son contraire, le pire comme le meilleur dans une même personne. J’étais hanté par cette capacité à pouvoir être tant de personnalités différentes à moi tout seul, de sentir tant de possibilités contradictoires au sein d’une seule et même nature.

« Je me demande parfois, s’il y a un paradoxe unique ou s’il s’agit d’une structure d’ensemble constituée de paradoxes »
« …demandons-nous s’il existe en fin de compte un paradoxe unique, un paradoxe fondamental qui serait à la racine de tous les autres ».

Mais tout n’est-il pas que paradoxe dès le départ ? Le Big-Bang n’en est-il pas le meilleur exemple : une formidable explosion, une destruction phénoménale qui engendre la Création de toute chose ?! Tout ne se construit-il pas (ou ne se reconstruit-il pas) d’emblée sur ou à partir de la Destruction ? Comme quoi, le principe du « meurtre fondateur » précédent l’origine de toute culture pourrait bien être étendu beaucoup plus loin encore…




En tout cas, pour l’écriture, j’étais à contre-courant total de tout « modernisme » et dans certains de mes romans les plus décalés, je m’inventais un style mariant une sorte d’écriture « post-moderne » avec la langue du XVIème ou du XVIIème siècle, où Ronsard et Bossuet se fondaient à même le texte et les dialogues.

« Nous ne nous résignons pas à reconnaître ceux que nous admirons lorsque nous imitons. Nous voyons là quelque chose de honteux »

Curieusement, au contraire, je n’ai jamais craint « d’imiter » les anciens au point de les retranscrire directement au cœur de ma propre création.
C’est ma manière à moi de leur rendre hommage.

« Des écrivains comme Proust ou Shakespeare parlent à l’évidence d’eux-mêmes »

Sans être ni Proust ni Shakespeare, il est évident que je n’ai toujours parlé que de moi-même. D’ailleurs, mes héros incarnent très souvent des victimes enfermées dans un univers carcéral au sein d’une société totalitaire, boucs émissaires perpétuellement persécutés et injustement broyés par le système contre lequel ils se rebellent. Ce qui n’est qu’une métaphore qui illustre parfaitement la victimisation et l’exclusion que ressent tout artiste au regard d’une quête parfois difficile et douloureuse pour la reconnaissance de ce qu’il est.
Ce fut en tous cas une période où je fus habité par le monde et ses fonctionnements, à un tel point que j’ai pensé parfois devenir fou.

« Quelqu’un d’hypermimétique est mieux placé pour se reconnaître manipulé par un désir qui n’est le sien qu’en apparence. C’est proche de la possession démoniaque dans les Evangiles ».

Je ne sais si cela peut s’appliquer à mon propos, mais je crois aujourd’hui comprendre ce qu’une certaine « possession démoniaque » veut dire.

Depuis la lecture de vos ouvrages, j’ai toujours fait l’étonnante constatation d’être passé si « instinctivement » de mes « rituels » d’adolescent dans lesquels j’imitais, costumé, la violence de mes héros (tel celui d’Orange Mécanique), à la catharsis théâtrale qui s’y était substituée… comme le théâtre Grec se substitua aux rituels primitifs. Coïncidence ?




Une autre grande expérience de l’observation du fonctionnement mimétique, fut le travail que j’accompli durant des années comme « éducateur » dans les écoles.

C’est avec une curiosité mêlée d’agacement que je regardais évoluer ces petits êtres à peine entrés dans la vie. Pourquoi fallait-il toujours qu’ils se battent pour s’approprier les jouets des autres ? Pourquoi fallait-il qu’ils se précipitent sur la nourriture alors qu’à l’évidence il y en avait pour tout le monde ? Pourquoi se disputaient-ils en permanence pour être les premiers dans les rangs ? En vertu de quoi se jetaient-ils parfois subitement tous contre un seul de leurs camarades ? (récemment, en France, il y a eu un fait divers dans une école maternelle : plusieurs enfants de 5 ans se sont acharnés sur une petite fille de 3 ans, la rouant de coups… « sans raisons apparentes » !). Pourquoi n’était-ce que sempiternelles « guerres » pour un oui ou pour un non, pour des raisons futiles et absurdes ? Pour quelles raisons se querellaient-ils pour un mot, une parole, un regard ou n’importe quoi, quel que soit leur âge ? Pourquoi reportaient-ils en permanence leurs fautes sur les autres ou prenaient-ils parti instinctivement pour l’un ou l’autre dans des disputes qui n’étaient pas les leurs ?…

Ces attitudes totalement « gratuites » avaient le don de me mettre hors de moi et en les voyant agir ainsi, je ne pouvais m’empêcher de faire le parallèle avec les adultes, tout aussi prêts à s’emporter pour la moindre broutille sans importance, à laquelle, avec un peu de discernement ils auraient pu en donner moins, voir aucune. Je ne savais pas encore que bientôt je mettrai un nom sur ces comportements et qu’ils s’appelleraient « mimétisme d’appropriation, désir et rivalité mimétique, bouc émissaire, mécanisme victimaire, de persécution, sacrificiel…. ». Pour l’heure je les déplorais et me contentais, dépité, de faire le lien avec les guerres qui de tous temps avaient régné sur le monde à cause de rivalités permanentes qui semblaient chaque fois avoir une « légitime raison », une « légitime futilité » pour se déclencher.

Je m’étonnais aussi de la naïveté des parents ne voulant jamais voir leurs enfants tels qu’ils étaient parfois (sournois, agressifs, jaloux…), cette façon de refuser l’évidence d’une violence permanente habitant leurs « si merveilleux bambins » parce qu’ils ne pouvaient concevoir l’enfance autrement que sacralisée à outrance, déconnectée de la réalité des « fonctionnements primaires de la vie » et du monde en général. Un masque probablement nécessaire pour les parents eux-mêmes, comme pour tous les intellectuels se retrouvant face à votre thèse et qui n’ont pas envie d’admettre une Réalité « qui dérange tant » notre vision « si angélique de la nature humaine »…
Les comportements des enfants furent donc un sujet de réflexion immédiat sur lequel je butais sans trouver de réponses aux « Pourquoi ?


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C’est donc vers l'âge de 28 ans que je découvris René Girard avec l’illumination que cela fût.

Je dévorais vos livres, les relisais jusqu’à les comprendre toujours plus en profondeur. Je crois que je ne cesserai de le faire jusqu’à la fin de mes jours. C’est presque « religieux » ! une façon de me dire que je ne mourrai pas trop idiot, pas trop « aveugle » sur le monde, les hommes, le parcours qui aura été le mien sur cette Terre, en espérant qu’il y a un « Sens » à cette existence, qu’il y aura une « Réponse, Quelque part, Là-bas, au-delà de Tout… ».

Très vite, je devins un véritable « évangélisateur » de votre thèse. Avec passion, je pouvais en parler durant des heures, convaincu qu’il y avait là un message fondamental à faire passer à tous les « hommes de bonne volonté » normalement intéressés par la marche du monde et ceux qui le construisent, curieux de leurs propres fonctionnements.
Alors, ce fut une étonnante surprise, et commença pour moi un véritable calvaire !

A mon niveau, je refis le parcours qui fut le vôtre lors de la sortie de vos ouvrages.
J’avais tellement intégré vos théories dans les moindres détails, dans mes plus élémentaires réflexions, la logique de tout cela me semblait « TELLEMENT EVIDENTE », d’une si limpide clarté, que je tombais de haut, blessé chaque fois par l’incompréhension, le refus de comprendre, le rejet pur et simple de René Girard.

Moi aussi, « …j’étais obsédé par ce qui m’apparaissait de plus en plus comme l’impossibilité de se faire comprendre ».

A cet égard, j’ai vécu des situations attristantes, en particulier avec de pseudo-intellectuels prétendument érudits et très imbus de leur personne. Je me suis aussi aperçu « …que toute authentique curiosité intellectuelle leur fait défaut. Ils ne s’intéressent pas vraiment à la pensée ».

J’ai constaté que nombre d’entre eux, malgré les apparences et ce qu’ils prétendaient, faisaient semblant d’avoir envie de comprendre, trop bien installés dans un petit confort intellectuel douillet qu’ils n’avaient pas tant que cela envie de remettre en cause, terriblement prisonniers du formatage culturel ambiant et ne se rendant pas compte à quel point ils en étaient les « purs produits », les « imitateurs », au demeurant tellement certains de réfléchir par eux-mêmes et d’avoir une pensée libre de tout conditionnement !

« Nous avons toujours tendance à nous croire libres dans nos choix ou nos convictions… » (à cet égard, les réflexions de Jean Rostand sur le « libre arbitre » sont intéressantes et quelques peu désespérantes !)




Un jour, tentant d’expliquer en quoi l’Occident chrétien avait changé radicalement le monde, je me suis fait traité « d’ethnocentrique pro-occidental » par une jeune étudiante en DESS de sociologie qui ne connaissait même pas Girard !!!
Je me suis souvent fait crucifier sur la croix de mes « propos hérétiques » (qui eut dit qu’aujourd’hui être « hérétique » serait de défendre le christianisme !) mais cela n’a fait que stimuler mes nombreuses résurrections !

J’eu aussi beaucoup de bonnes surprises avec des gens souvent plus simples, moins vaniteux. La plupart du temps, ils avaient tout simplement du bon sens et de la curiosité, moins de pseudo-théories à prouver et à défendre, moins d’ego à valoriser.

« Le vulgaire sens commun devrait suffire à comprendre que la Bible et les Evangiles ont raison ».

Beaucoup, heureusement, ont tout de même un peu de sens commun.
Mais voilà, il faut du temps, énormément de temps, même pour les plus réceptifs, les plus curieux. Car souvent il faut commencer de zéro, la pensée de René Girard n’étant pas encore assez répandue dans le grand public. Parce qu’elle remet tant de préjugés en question, il faut pouvoir digérer l’information nouvelle qui d’un coup bouleverse tant de domaines acquis pour évidence au fil de l’éducation.

Je me suis souvent vu parler durant deux ou trois heures avec une passion qui ne s’est jamais démentie. Je crois être un bon apôtre ! (je plaisante)
Si vous dites qu’« Aucune discipline commençante n’atteint de résultats si elle n’est pas fondée sur un réalisme de bon sens », j’aurais tendance à penser que toute compréhension se doit aussi d’être fondée sur un réalisme de bon sens.
Il n’est pas facile d’accepter que :


« Le meurtre fondateur ne peut-être que dissimulé car la culture et l’ordre social refusent de voir leur lynchage fondateur »

En effet :
« Nous n’avons pas envie de connaître le rôle joué par la violence dans l’émergence de la culture humaine »

Et si :
« La véritable histoire de l’humanité est une histoire religieuse qui remonte au cannibalisme primitif »,

que :
« …le moteur de tout notre savoir, de toute notre science, de toute notre technique ne fait qu’un avec le sacrifice » !,

alors j’avoue qu’il faut pour cela faire un effort terrible, que moi-même, qui pourtant était si ouvert à la compréhension des mécanismes de la violence, je ressentis un énorme malaise, je fus bouleversé de constater que nous devons tout à des Commencements si effrayants et dont nous croyons à tort ne plus dépendre (ou n’avoir jamais dépendu).

En me faisant l’avocat du Diable, dans un monde aujourd’hui si incertain, si instable, en manque de tellement de repères et de certitudes et dont l’avenir gronde déjà de toutes les menaces qui nous guettent, je peux comprendre que dans la pression de la vie quotidienne, au regard d’une actualité qui n’est pas toujours enthousiasmante, il soit difficile à certains de devoir assumer cela en plus. Les émissions de variétés et les magazines « people » sont plus faciles à supporter !
Il faut un peu de confort matériel, moral et affectif pour prendre du recul et se rendre totalement disponible à l’inattendu qui dérange et à fortiori à « l’inacceptable ». L’horreur n’a jamais été simple à regarder en face. Ce ne fut aisé pour personne d’admettre l’impensable, d’admettre la Shoah…




En ce qui concerne les intellectuels de « haut vol », leur « non-compréhension » est bien moins acceptable que pour ceux dont le métier n’est pas de réfléchir au point d’avoir des responsabilités morales et intellectuelles au regard de la société.

En écho à cette question :
« On est bien obligé de se demander pourquoi des gens aussi intelligents que nous le sommes ne les repèrent pas ». (vous disiez cela à propos du mensonges des mythes), moi aussi, je me suis souvent demandé « Pourquoi des gens aussi intelligents et cultivés que certains intellectuels ne voient pas ou ne veulent pas voir ou savoir ».
Ils ont des yeux pour voir, mais ils refusent d’admettre, même la plus élémentaire des évidences.
« Tout le monde ment, mais personne n’en est conscient » …Ou presque…

Si je suis étonné qu’il y ait tant « d’autistes », d’un autre côté je ne le suis qu’à moitié.

« Il est victime (Régis Debray) d’une vieille crispation irrationnelle qui l’emporte sur son désir de savoir. (…) …parce que mes résultats lui déplaisent… »

Si tout le monde ment, le mensonge est donc plus acceptable de la part du commun des mortels dont, encore une fois, ce n’est ni la vocation ni la responsabilité de réfléchir (jusqu’à un certain point bien sûr).
Mais je soupçonne que les grands intellectuels SE mentent plus qu’ils ne mentent, et qu’en leur for intérieur, même s’ils résistent, ils sont « inconsciemment conscients », dirais-je, « qu’ils se mentent » malgré tout.

« Comme si la fonction fabulatrice était plus proche des hommes de chair que l’esprit d’analyse »
Et Régis Debray, parfaitement analysé dans ses contradictions par vos soins, le sait aussi.

« Dans notre approche générale du religieux, nous sommes plus proches l’un de l’autre que Régis Debray ne pense car nous sommes tous deux des réalistes à une époque qui en compte peu » …

Mais pas réaliste et honnête au point de remettre toute sa vie et sa pensée en question. Car il s’agit bien de cela.

Quel intellectuel accepterait de renier les thèses, les combats et l’œuvre qui ont construit toute sa vie, les certitudes qui ont contribué à sa réputation, qui l’ont rendu célèbre et fait briller aux yeux des autres ? Surtout si les conclusions doivent l’obliger à prendre le contre-pied total de ce qu’il avait affirmé jusque là, même en toute bonne foi. Au point de passer pour un traître ou un lâche aux yeux de ses condisciples, de toute sa famille intellectuelle ?!




Qu’en serait-il aujourd’hui d’un helléniste ayant publié nombre d’ouvrages très savants sur les origines des Mythes grecs et qui serait passé toute sa vie à côté de leur réalité persécutrice première ? Irait-t-il jusqu’à renier toute son œuvre ?

« J’ai plutôt l’impression que les chercheurs ne se rendent pas compte de la puissance de cette évidence. En fait on devrait leur retourner le problème ; leur attitude est pour le moins étrange : pourquoi écartent-ils toujours cette question ? Pourquoi sont-ils si nombreux à rejeter le meurtre fondateur comme une ineptie, plutôt que de le considérer au moins comme une hypothèse ? Pourquoi refusent-t-ils même de réfléchir à cette évidence ? Pourquoi ne prennent-ils pas le meurtre au sérieux même en pensant que le grand Freud est le premier à en avoir parlé ? »

« De mon point de vue, le réel obstacle en ce qui concerne la théorie mimétique n’est pas tant que les données son incomplètes ; il provient de la réticence et de l’incapacité de notre monde scientifique et de l’humanité en général à remettre en cause ses propres postulats »

« Ne pensez-vous pas que cette méconnaissance est en quelque sorte un mécanisme de défense au sens freudien ? Une dénégation qui voile une autocritique trop radicale de l’individu et de la société ? Ce qui pour la société primitive était une méconnaissance collective se mue en mécanisme de défense pour l’individu moderne : les erreurs de la connaissance, et l’échec qui en découle, constituent des barrières psychologiques qui empêchent l’autocritique ouverte, et par là même l’effondrement de l’identité et des convictions individuelles ».

Je pense même que la difficulté de cette remise en cause, au-delà d’une simple question d’amour propre, va puiser plus loin encore dans la « Profonde Désillusion » (qu’on aurait tort de sous-estimer et qui se répand comme un fatalisme dangereux contribuant peut-être plus qu’on ne le croit à mener tout droit à la violence) qui accompagne aujourd’hui la faillite de toutes les grandes idéologies de cet Occident dominateur qui avaient pour ambition, pour Espoir, de changer les hommes et le monde. Le Marxisme en tête.

N’est-ce pas d’ailleurs parce que le Capitalisme est par définition l’exaltation même du « mimétisme d’appropriation » et de la « rivalité mimétique » qu’il a fini par triompher ?
Le marxisme et le rationalisme ont oublié les « mécanismes profond de la nature humaine » au profit d’une panacée qu’il croyait plus forte et qui ne l’était pas.

La Nature s’est vengée. La Nature se venge toujours et de ce point de vue, les tribus archaïques avaient raison d’en d’avoir peur et de la respecter, ils n’en mésestimaient pas la puissance, ils ne surestimaient pas la leur et pour cause qu’ils n’avaient pas les moyens de s’abuser.

Notre progrès technologique nous trompe sur la réalité de notre pouvoir et les événements d’Asie (Tsunami), comme d’autres, sont là de temps en temps pour remettre les pendules à l’heure, mais ce n’est plus suffisant. A une autre époque, sans plus d’informations, Machiavel était conscient des « fonctionnements humains » et ne les sous-estimait pas non plus. La violence était partout sous leurs yeux, les Anciens étaient quotidiennement en prise avec elle, les généreuses théories des Lumières n’avaient pas encore vu le jour, et cela faisait aussi la différence.

Dès les années 30, des réfugiés russes avaient déjà dénoncé la réalité du Communisme Soviétique, clairement. Mais, de bonne foi, personne ne voulait les croire et ceux qui savaient (tel Aragon et bien d’autres) se sont gardés de risquer de briser le Rêve, pensant peut-être à raison que ça ferait plus de mal que de bien, et ne voulant certainement pas perdre les privilèges que ça leur accordait. « Toute Vérité n’est pas bonne à dire » et je crois que c’est souvent vrai, parce qu’il n’y a rien de pire qu’affronter une Vérité qui à son tour peut engendrer plus de violence que bien des mensonges, par dépit ou désespoir… (encore un paradoxe)
A ce titre, le « masque » devient une sorte de « raison d’état » sociologique, en quelque sorte.

L’homme tient tant à ses rêves qu’il préférera souvent être enterré avec, plutôt que les abandonner, au risque de se retrouver nu et… peut-être d’en mourir.
Maïakovski et Stephan Sweig n’en sont-ils pas de parfaits exemples ? Trop de lucidité amène, pour certains, une douleur qui peut être fatale. Nombre de suicides ne sont-ils pas l’expression de ce Désespoir ?

N’y a-t-il pas là quelque chose qui tient de la survie mentale, physique et même existentielle ? Je ne dis pas, bien sûr, qu’il ne faut avoir aucun idéal, je crois que dans l’espoir et l’imaginaire, ces rêves (ces masques) sont aussi nécessaires à l’homme que l’air qu’il respire. Certains d’entre eux lui ont aussi permis d’être « tirer vers le haut » et de résister aux Sirènes de l’Abîme.

Ceci est valable pour un homme seul ou une société entière, tant en citant votre thèse, il est vrai que la somme des individus tend à ne faire qu’UN en certaines circonstances et pas seulement au moment de la « crise mimétique » : « Je me nomme Légion car nous sommes plusieurs ».




De plus, dans notre monde démagogue et si politiquement correct, les « apôtres de la tolérance » n’ont pas envie de voir qu’ils sont bien plus intolérants et persécuteurs que d’autres qui avoueraient humblement être moins tolérants et plus persécuteurs. Encore un paradoxe.

La « lapidation » unanime du film de Mel Gibson La Passion du Christ, à laquelle j’ai assisté dans certaines émissions de la part de nos chers artistes et autres intellectuels si humanistes et libéraux, en est un bel exemple.

Dès les années 70, je fus étonné de constater à quel point une certaine « intelligentsia de gauche » ne tolérait aucune autre analyse de la société que la sienne. Sinon, le couperet tombait, inéluctable, le « Joker absolu », et l’on était alors fatalement « réac ou facho ». Le bon sens était « politiquement suspect ».
Bien qu’après 35 ans, la pression des réalités fait aujourd’hui se poser à bien des gens des questions qu’ils n’auraient jamais osées, ne serait-ce qu’il y a dix ans, (l’avenir de la Démocratie et les limites d’une « certaine tolérance », par exemple) c’est tout de même toujours d’actualité et les « Bien-pensants-bobos-soixante-huitards ou post-soixante-huitards » en tous genres ont encore de belles années !
Il faut absolument conserver « les Masques » pour continuer à croire à un monde qui n’existe pas par peur de le regarder en face.

« …le formidable ramassis de préjugés gauchistes, tiers-mondistes, multiculturalistes, politiquement correct, etc… qui, depuis les années soixante, ont pris le relais des anciennes excuses pour ligoter plus que jamais la recherche au nom de la protection dont les civilisations non occidentales, même défuntes, auraient besoin, face à l’impérialisme occidental. Tous les mouvements gauchistes minimisent les violences archaïques pour protéger ce qu’on ne peut guère appeler autrement que la « vanité culturelle » des sociétés aujourd’hui défavorisées, pas plus respectables en fin de compte que la vanité des peuples privilégiés ».

Je me suis souvent dit que, le Politiquement correct et la Pensée unique , qui dans l’air du temps vise à tout mélanger, à mettre tout sur le même plan, à ne faire de différenciation entre rien et rien, en parfaite accord avec l’anti-occidentalisme, l’anti-christianisme et le multiculturalisme juvénile de rigueur ; que cette « indifférenciation intellectuelle », ce « relativisme à tout crin » est une façon de mener plus sûrement encore à une crise mimétique explosive.

Le « grand humanisme béat » d’aujourd’hui sous-estime toujours les peurs irrationnelles et les « fonctionnements primaires de la nature humaine ». A force d’enterrer le cadavre, il finira par remonter brutalement. A force d’éviter le miroir, il nous éclatera d’autant plus sûrement au visage.

Pourtant, les hommes modernes soi disant toujours à l’affût pour dénoncer les crimes, bourreaux et victimes de tous poils devraient aduler le christianisme puisque :

« Les Evangiles sont la vraie force qui permet la démystification moderne de la violence unanime ».




L’excellent paragraphe que vous écrivez sur « la bête noire » illustre parfaitement cette dérive qui annule toute possibilité de débat et de réflexion élémentaire, toute remise en cause de quoi que ce soit, fussent-ils encore une fois de simple bon sens.
La moindre critique passant alors pour perpétuellement suspecte de racisme et de néocolonialisme ou autre chose. Un discours que « certains persécuteurs », un peu moins béats que nos bons « humanistes » ont su parfaitement utiliser à leur profit en un chantage méticuleusement orchestré dans le sens de leurs intérêts.

Dans le film Malcolm X, il y a une scène où, en prison, le recruteur du futur leader islamiste prend le dictionnaire et lui montre toutes les expressions comportant le mot « noir », lui « démontrant » à quel point le « complot » des blancs est raciste jusque dans la moindre utilisation de ce mot et des expressions auxquelles il est associé.

« Dans un monde aussi grotesquement idéologisé que le nôtre, la seule présence du mot « noire » dans « bête noire » sera vite interprétée comme une preuve de racisme chez l’utilisateur ! »

Les autres cultures, et chez nous les antioccidentaux de tous bords, peuvent-ils admettre l’importance, même seulement anthropologique du christianisme, sans avouer implicitement sa « supériorité » et donc celle de l’Occident de ce point de vue ? La réponse est non, hélas et l’impasse demeure.

Il y a quelques années, j’ai lu le livre d’un américain sur l’ethnocentrisme intellectuel dans certaines universités américaines, cherchant à éliminer de l’enseignement tous les « penseurs blancs » sous prétexte qu’ils n’auraient rien apporté de plus à la civilisation que bien des écrivains noirs tenus jusque là sous silence par pure discrimination.
Il y a beaucoup de théories délirantes, finalement extrêmement racistes, n’étant que le reflet de la rivalité mimétique d’autres civilisations dominées depuis des siècles par cet Occident qui porte « tous les maux de la terre à lui seul » et qui, à leurs yeux, doit enfin payer le prix de son immense talent et de son orgueilleuse réussite.

S’il convient de changer certaines injustices cela n’implique pas de jeter le Bébé avec l’eau du bain. Ouvrir de nouvelles fenêtres pour éclairer la maison demande-t-il nécessairement de devoir en casser les plus solides fondations ?
Oui, car l’homme n’a pas le sens de la mesure et de la tempérance et ne peut se construire qu’en opposition totale avec ce qui l’a précédé. Le principe est observable partout et tout le temps. Encore une rivalité mimétique.

En référence à une mauvaise interprétation de certains auditeurs à propos d’une analyse qu’il avait faite sur l’esclavage, Max Gallo a cité cette phrase de Camus :

« Il est bon qu’une nation soit assez forte de tradition et d’honneur pour trouver le courage de dénoncer ses propres erreurs. Mais elle ne doit pas oublier les raisons qu’elle peut avoir encore de s’estimer elle-même ».

Elle ne doit pas oublier non plus qu’elle est la seule (l’Occident en général) à avoir cette grandeur qui change aussi le monde, au risque de perdre le sens même de ce qu’elle est, de ce qu’on lui doit et de ce qu’elle peut encore apporter…




Le problème est que la plupart du temps les gens pensent le monde d’hier avec les acquis d’aujourd’hui et même les plus grands intellectuels s’y font prendre.

« …Régis Debray trouve parfaitement normale l’idée d’un homme préhistorique s’employant à domestiquer les bovins parce qu’il rêve de biftecks plus tendres et de cafés au lait plus crémeux ».

Il est étonnant de remarquer à quel point nombre de personnes, et non parmi les plus bêtes, sont persuadées qu’il y a (qu’il y avait) d’autres modèles sociaux bien plus viables, bien plus justes et « démocratiques » que le nôtre dans les civilisations primitives.
A les en croire, certaines incarneraient l’Age d’Or ! Ce retour aux « vertus », aux « joies » du tribal archaïque est une magnifique illustration de la « naïveté moderne » en matière de fonctionnements sacrificiels et de violences.
D’ailleurs, il serait intéressant d’analyser cette tendance à la fascination de la « tribalité » dans l’attirance occidentale pour la musique ethnique et le rap en particulier, pour les tatouages et les percings...
L’Occident chrétien aurait tué toute véritable liberté, toute convivialité, toute spontanéité humaine ! Il aurait massacré ce « bon sauvage » dont on ne fait tous les jours que regretter la disparition… pas si sûr qu’il l’ait totalement fait disparaître… il se pourrait bien qu’il reste tapis au fond de nous et peut-être moins « bon » qu’on ne le pense !
(Le film Délivrance, de John Boorman, en est une formidable illustration)

Il existe d’ailleurs une mentalité américaine d’extrême droite armée jusqu’aux dents, parfaitement illustrée dans certains films, anti-gouvernementale à souhait, nostalgique de cette époque idyllique où il existait encore de « libres américains ».
Elle ressemble étrangement à la « liberté de la jungle » au temps où l’on pouvait encore massacrer en toute impunité qui l’on voulait !

Aujourd’hui, il règne dans les esprits une telle confusion, de tels amalgames et mélanges de genres, que c’est à se demander si on vit sur la même planète ! L’incohérence est Reine.

« Le vrai but des préciosités déliquescentes de notre dernière fin de siècle, l’ambition suprême du postmodernisme et autres déconstructions, c’est d’éliminer une fois pour toute le réel, de le dissoudre, de le liquéfier, de le vaporiser »

Le manque de logique et de bon sens que je peux observer tous les jours est en effet inquiétant, il ne peut conduire qu’à moins de sens critique, qu’à plus de manipulations médiatiques et émotionnelles, ce qui arrangera sûrement beaucoup d’idéologues.

« La mollesse de notre époque est telle que rien n’est jamais nettement formulé »
« Notre époque préfère l’impressionnisme »

La faillite de l’éducation et le vide culturel qui s’installent, l’effondrement de l’autorité et des institutions, le conditionnement et la manipulation médiatique, ne peut qu’aller vers toujours plus de violence.

En France, j’avais senti s’opérer le changement des mentalités, l’augmentation de l’agressivité dès le début des années 80. C’était une sensation « animale », une sorte de « sixième sens ». Il y avait quelque chose « dans l’air », chez certaines personnes, qui ne trompait pas.
Ma sensibilité enfantine à toutes sortes de violences et de comportements agressifs était restée intacte. J’avais senti juste.




Dès le départ, j’ai su qu’il y avait un écueil de taille à remettre le christianisme au centre du débat.

« Comment la prendre au sérieux, (la théorie mimétique) puisque les conclusions auxquelles elle aboutit sont favorables au christianisme ? »

Je procédais donc méthodiquement, par ordre, en commençant par l’explication de la rivalité mimétique avec l’exemple des enfants et des jouets, de la mimésis d’appropriation, des doubles, (au moment de la découverte de Des choses cachées, j’avais vécu une histoire de « doubles » qui aurait pu mal tourner. J’avais été littéralement frappé en en découvrant enfin le mécanisme !) en prenant des exemples illustrés de la vie courante. Puis l’origine des mythes, l’apparition du Martyr etc… et petit à petit j’en arrivais malicieusement au point central :

« Ce n’est pas parce que l’homme a accédé à la pensée scientifique qu’il a cessé de croire à la chasse aux sorcières. C’est parce qu’il a cessé de croire à la chasse aux sorcières qu’il a accédé à la pensée scientifique »

Alors, argumentant que, comme nulle part (scientifiquement) il n’existe de « génération spontanée », il fallait bien que quelque chose ait influencé l’esprit en profondeur à son insu pour que l’homme se débarrasse de cette Pensée magique, pour qu’il en arrive à cette Pensée moderne et à cette Pensée scientifique.

Après ce long travail de préparation, je pouvais enfin me risquer à dire :

« C’est l’influence patiente des valeurs uniques du christianisme qui, s’immisçant patiemment dans les esprits, même des plus ignorants, au cours des siècles, et ce, malgré toutes les dérives, a pu permettre à l’homme, pour la première fois dans l’Histoire, de commencer à réfléchir sur les fonctionnements de sa violence, de pouvoir décrypter la nature mimétique de ses rapports et de devenir capable de penser le monde différemment ».

Mais avec certains, c’est un challenge difficile qui ne marche pas à tous les coups.




J’avoue que s’il existe une échelle de Richter pour mesurer le degré d’intensité des séismes, à mes yeux il existe une « échelle de Girard » qui sert à mesurer le degré d’ouverture d’esprit, de curiosité et « d’intelligence », de capacité à se remettre question, à échapper à certains conditionnements culturels !
C’est ainsi que j’ai perdu quelques amis, mais que j’en ai gagné d’autres !

Je me souviens d’une fois, où je fus traité de « catholique intégriste » par une femme ayant très mal vécu l’enseignement « des curés » qui lui avait été imposé dans son enfance.

« La foi chrétienne entrave la diffusion de la théorie mimétique »

Certes, et je l’ai bien compris, mais le plus drôle est que j’ai été baptisé Protestant, que je n’ai eu aucune éducation religieuse, que je n’ai jamais été à la messe (à part pour les mariages ou les enterrements) et que je suis incapable de citer la moindre prière par cœur !
Peut-être est-ce en partie aussi pour cette raison que d’emblée je fus favorable à votre thèse. Paradoxe encore ?

« A l’en croire, je suis l’homo religiosus par excellence… »

C’est donc que Régis Debray vous a bien mal lu. Car, lorsqu’une de mes amies, chrétienne libanaise, me donna « Des choses cachées depuis la fondation du monde », j’eus tout de même une petite réticence. (je ne suis d’ailleurs pas sûr qu’elle avait compris tout ce qu’il fallait y comprendre et je crois qu’elle n’y avait vu qu’une « théologie » qui n’y est pas).
Le titre avait des airs ésotériques de soi-disant livres « d’initiés » comme il en existe tant et je me demandais à quel endoctrinement un peu forcé j’allais être exposé.

C’est bien justement parce que je constatais tout de suite qu’il n’y avait aucune propagande religieuse dans vos propos et qu’ils étaient argumentés d’une manière entièrement anthropologique, que j’adhérais immédiatement à la démonstration.

« Mes arguments sont tous naturalistes et rationnels. Il n’y a rien de proprement religieux dans mes œuvres »

En effet et vous avez parfaitement raison de le souligner parce que c’est totalement vrai. Je n’ai jamais rencontré dans aucun de vos livres de propos théologiques en faveur du christianisme.
Si moi, qui n’ai pas les connaissances de Régis Debray et ne suis pas un universitaire, j’ai pu le voir au premier coup d’œil, (alors que j’étais très méfiant) c’est donc qu’il y a là-dedans beaucoup de mauvaise foi. Mais on a déjà dit pourquoi.




C’est ce point essentiel, qui d’emblée m’a fait adhérer et comprendre l’importance anthropologique des Evangiles et vous y avez parfaitement réussi.

« Ce que je poursuis effectivement à partir de ce livre, c’est la réconciliation de valeurs qui passent pour inconciliables aux yeux de tous nos contemporains, les valeurs d’explications scientifiques et les valeurs de révélation religieuse »

Vous y avez parfaitement abouti aussi. Avant vous, je ne croyais d’ailleurs pas que ce fût possible.
Peut-être devrais-je ajouter que par mon Grand-père, qui était ingénieur, je fus dès mon plus jeune âge initié à la curiosité scientifique. J’eus d’ailleurs longtemps ce désir de science. Peut-être est-ce aussi pour cette raison, pour ce penchant envers le réalisme dont nous parlions plus haut, que l’aspect scientifique que je cherchais tant dans les sciences humaines m’a tout de suite sauté aux yeux dans votre travail.

Me permettrais-je de vous dire que la « petite rivalité mimétique » entre Régis Debray et vous a été positive. En effet, vous n’avez jamais aussi bien défendu votre thèse que dans la légitime colère qui ici vous a été inspirée. Comme quoi, la « guerre » a aussi du bon ! C’est remarquable de clarté et d’argumentation et après cette démonstration, il n’y a que l’aveuglement et la bêtise, les blocages idéologiques irrationnels qui peuvent continuer de vouloir ignorer la pertinence de ce que vous dites.
Aucun authentique et honnête chercheur ne peut à mes yeux rester sourd à ces propos : (J’ai lu que certains utilisent vos thèses sans oser le dire à cause du rejet dont vous faites l’objet dans le milieu universitaire !)

« Tout ce que je dis, mais c’est déjà énorme, c’est que, si les Evangiles en savent plus sur la genèse de la culture humaine que nous n’en savons nous-mêmes, il importe désormais de les prendre beaucoup plus au sérieux, dans le monde savant, qu’on ne l’a fait jusqu’ici.
Il convient de les prendre terriblement au sérieux. Peut-être a-t-on à peine commencé à découvrir toutes les vérités qu’ils contiennent. Or, la plupart de nos chercheurs s’interdisent de consulter les Evangiles sur aucun sujet. Au nom de la laïcité justement chère au cœur de Régis Debray, ils se privent d’une source d’information dont il est clair qu’elle est infiniment plus grande et mystérieuse qu’on ne s’en est douté jusqu’ici.
Renoncer à cette source de savoir est encore plus grave pour la compréhension de notre monde que le serait le renoncement à Homère dans l’étude de la Grèce préclassique ».

« Au nom de la laïcité » n’est pas un argument : je suis profondément laïque !

Quant à tous ceux qui vous reprochent quelque chose de quelque bord qu’ils soient :
« Ils me blâment de faire, en somme, ce que Régis Debray me blâme de ne pas faire », vous savez bien que quoi qu’on soit, quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, il y aura toujours quelqu’un pour vous reprocher quelque chose en fonction de ses propres « rivalités mimétiques » !
Il convient donc, comme vous le dites si bien, de rester toujours soi-même :

« Ce qu’on te reproche, cultive-le, c’est Toi ».

Puis-je me permettre de dire qu’il est normal que vous soyez « persécuté » puisque vous êtes en quelque sorte le Révélateur de la Révélation.
Vous avez la place d’un Christ moderne de l’esprit ! Je le dis avec humour, mais je crois qu’il s’agit bien de ça, surtout si vous êtes « à l’origine de la théorie de la culture au même titre que Darwin est à l’origine de la théorie de l’évolution » !




Il y a quelques années, en surfant sur le Net à la recherche de certains de vos travaux, je pris contact avec quelqu’un dont je ne me souviens plus du nom, pour savoir s’il existait des groupes de discussions autour de la pensée de René Girard auxquels je pourrais participer.
Apparemment, cette personne avait fait partie de vos « apôtres » et vous avait renié, prétextant, comme beaucoup d’autres, que votre thèse était devenue une propagande toute à la gloire de l’Eglise Catholique. Il me fut répondu avec un certain mépris que le meilleur groupe de réflexion auquel je pouvais adhérer était l’Eglise Catholique elle-même !
Décidément, pour certains, le christianisme, c’est pire que Satan !


J’eu aussi l’occasion d’observer, à propos de certaines critiques de votre travail, « l’intellectualisme à outrance » de certains de vos détracteurs. Ainsi était remis en question l’exemple des deux enfants jouant chacun avec un jouet et finissant par avoir fatalement envie de s’approprier très vite celui de l’autre.

Lorsque l’on a beaucoup observé les enfants, le mécanisme est incontournable et il fonctionne à Mille pour cent. Je dirais même plus : donnez les dix mêmes jouets à chaque enfant et ils finiront par vouloir ceux de l’autre, même si les vingt jouets sont parfaitement identiques !
Mais non, il faut bien aller à l’encontre de l’observation patente, de l’expérience, de la réalité objective, du bon sens et de l’évidence, sinon ça deviendrait ennuyeux !
Il faut vraiment manquer d’expérience et d’observation pratique de la vie pour avoir une telle attitude. Il faut refuser d’en avoir, renoncer à ce point d’« utiliser sa propre expérience pour sonder dans les faits la plausibilité de l’hypothèse ».
Je me demande comment on peut être autant déconnecté de la réalité quotidienne pour en arriver là !

Quoi qu’il en soit, la théorie de René Girard remet tant de choses et tant gens en question, elle devient si centrale, si fondamentale que tout, du fonctionnement le plus individuel au plus général, passe par elle !
Il y a de quoi susciter quelques jalousies, quelques rivalités mimétiques pour avoir mis le doigt sur une telle « clef de voûte » ayant échappé à tous ces brillants cerveaux si sûrs de leur science !
René Girard est un gros morceau qui leur reste en travers de la gorge et pèse lourd sur leur estomac ! Et la nausée n’est pas prête de les quitter, à mon avis !




Pourtant, au fil des ans, le changement est en train de s’opérer et votre nom, votre théorie prend sa place doucement mais inexorablement dans la vie intellectuelle. (comme le christianisme le fit en son temps, oserais-je dire avec humour ?)

Des psychologues tel Francesco Alberoni ou Boris Cyrulnik vous citent très souvent dans leurs analyses.
La Géopolitique n’est pas en reste. Vous y êtes cité régulièrement comme dans « La guerre sans fin » de Bruno Tertrais, éd Seuil, page 77, faisant allusion à un entretien au Monde du 5 Novembre 2001 :
« En tout état de cause, il semble bien que cette « rivalité mimétique à l’échelle planétaire » ait un rôle dans l’escalade qui se produit aujourd’hui ».
Et bien d’autres auteurs et universitaires tel Pascal Bruckner, ou comme le prouve les analyses de « Politiques de Caïn ». Et je gage que ce n’est qu’un commencement : les réalités sanglantes de demain ne feront que le confirmer. Hélas.

Quoi que je pense ou que j’écrive, aujourd’hui je ne peux éviter René Girard car toute ma vision du monde y est maintenant indexée. Je ne pourrais jamais mentir ou Me mentir, sacrifier « au politiquement, au démagogiquement correct » ou à je ne sais quelle mode intellectuelle.
Quelles que soient les contraintes, je n’expulserai pas René Girard comme ses anciens « apôtres », même par intérêt, CAR JE NE PEUX PAS !
D’ailleurs je n’ai jamais pu depuis ma première lecture. Je suis ainsi condamné à vivre et à mourir avec René Girard !
Ma foi, c’est un privilège de Bouc émissaire dont je suis plutôt fier.



***************





Pour finir ce chapitre, beaucoup de gens plein de bonne volonté m’ont avoué avoir eu du mal à entrer dans la lecture de votre thèse. Et pas forcément les moins cultivés.
C’est vrai qu’il faut y consacrer du temps et être prêt à la relire autant de fois que nécessaire pour être sûr de bien comprendre.
Malgré la précision et la clarté, le vocabulaire n’est pas toujours facile, les références intellectuelles sont nombreuses et les auteurs sont souvent inconnus des néophytes. (j’en ignore aussi la plupart, d’où l’importance des analyses que vous faites précisément de leurs pensées et de certains de leurs textes en une « vulgarisation » de qualité).
Je trouve d’ailleurs à cet égard, si vous me permettez cette remarque, que vous avez sans commune mesure évolué dans la clarté et la simplicité depuis La Violence et le Sacré qui était un lourd pavé.

Un essai récapitulatif de l’ensemble de votre théorie tel que Rompre avec la vengeance de Denis Jeffrey est un concentré intéressant.
Pourquoi ne pourrait-on pas essayer de rendre encore plus accessible les fondements de votre théorie pour le plus grand nombre dans le genre :
« René Girard raconté aux enfants » ou « aux ados », même si cela paraît incongru.
De plus, beaucoup d’aspects de votre théorie sont parfaitement illustrables avec des dessins et pourquoi pas des dessins animés dans le sens de ceux qui ont parfois été réalisés avec succès et qualité pour les plus jeunes.
La scène des enfants se disputant les jouets en est un bon exemple pour approcher en images la rivalité mimétique du désir.
Pour la jalousie, la vengeance et j’en passe, on peut carrément puiser directement dans le cinéma ou la littérature qui ne sont que l’exposé permanent de cela. Western, histoires d’amour, polars… il y a de quoi faire, et la plupart des films sont à même d’être décortiqués à l’aide de votre thèse.
D’ailleurs vous dites vous-même avoir développé logiquement le « mauvais mimétisme » puisque c’est lui qui est le ressort de la dramaturgie humaine se trouvant dans toutes les pièces, dans tous les livres et tous les films.
Ce serait amusant de relever le défi.

De même pour les adultes, il faudrait tourner des documentaires qui n’auraient pas non plus de mal à être illustrés de manière visuelle comme c’est le cas aujourd’hui dans beaucoup de reportages scientifiques et de « docu-fictions ».
Après tout, Alain Resnais avait bien fait un long métrage, Mon oncle d’Amérique pour illustrer les théories de Henri Laborit.




Si je me suis tant appuyé sur Les origines de la culture dans cette lettre, c’est parce que l’ouvrage était plus proche de vous en tant qu’homme. En effet, j’y ai beaucoup appris. J’attendais depuis longtemps de mieux savoir qui vous étiez et de mieux vous connaître par vous même. C’est important pour un lecteur d’avoir un minimum d’information sur un auteur qui devient à ses yeux une référence et surtout, on a envie de savoir comment il en est arrivé là. On a tous envie de découvrir… « Qui se cache derrière… »
Le dialogue permet en effet plus de licence pour pouvoir parler de soi et de son parcours, ce que l’on redoute toujours de faire seul, de peur de passer pour quelqu’un de prétentieux.

Dans le genre, les entretiens de Matthieu Galey et Marguerite Yourcenar dans Les yeux ouverts, sont un bon exemple.

J’avoue tout de même que j’ai beaucoup hésité à envoyer cette lettre pour laquelle j’ai mis plusieurs mois à trouver un ton à peu près convenable.
Je n’y suis probablement pas totalement arrivé !

(Fin de la première partie de la lettre)







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La lettre ne se termine donc pas ici et se continue par quelques référence et réflexions diverses. Je les mettrais plus tard au fur et à mesure et elles continueront mon dialogue virtuel avec René Girard.

Voilà, j’ai pensé que cette découverte girardienne, ce cheminement intellectuel, pouvait-être intéressant à partager.
Encore une fois, c’était un élan du cœur, une gratitude que je tenais à exprimer en vertu de ma nature un peu curieuse et passionné de grand Gamin émerveillé d’avoir découvert d’un coup un véritable trésor, une sorte de « Graal », de secret des Dieux : les mécanismes secret de la Nature humaine, « …ces choses cachées depuis la Fondation du Monde ».

Je vous dis à bientôt pour la poursuite de nos aventures.













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9 commentaires:

  1. Longue lettre, en effet. Je m'y retrouve parfois : comprendre la violence par exemple.

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  2. Longue lettre, en effet. J'y retrouve une partie de mon passé : par exemple cette nécessité de comprendre la violence, le pourquoi de la gratuité de cette dernière par exemple.

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  3. VonMeisten,
    Merci d'avoir lu cette lettre un peu longue (et il n'y en a que la moitié, le reste étant plutôt des questions et des observations).
    Je pense que beaucoup d'entre nous, dans leur enfance, ont eu peur de la violence du monde et ont cherché à en comprendre les mécanismes. C'est une recherche instinctive de sécurité que l'enfant ressent toujours prodondément dans sa chair. Si le mécanisme mimétique est fondamental à l'espèce humaine, il existe aussi chez l'animal mais est contenu dans des codes de dominations qui en limite les effets destructeurs ; en contre partie cette limitation ne permet pas une évolution sans limite. Cela dit, on peut en effet s'interroger sur la gratuité de la sauvagerie ou de la perversité de la violence chez certains individus, froidement, et non dans les délires ponctuels de la guerre : s'expliquent-elles par le fonctionnement même de notre mimétisme ? est-ce une donnée à part entière, une dérive, une sorte de "bug" de notre nature ou de notre développement ? Je n'ai pas souvenir que Girard ait abordé la question sous cet angle. Cela dit, s'il n'y a pas de limite d'un côté (le Bien, qui peut aller jusqu'à la Sainteté), il est logique qu'il n'y en ait pas de l'autre (le Mal absolu).
    Ça doit être une logique naturelle physique et physiologique qui me fait penser à ces immenses dinosaures pourvu d'un très long cou : ils sont obligés d'avoir une très longue queue pour équilibrer leur corps et l'un ne pourrait exister sans l'autre. La Nature offre de constant exemples de cela. Un long débat pasionnant... Le juste milieu, l'équilibre étant toujours le plus difficile à obtenir et n'étant pas à la portée de tous...

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  4. J'aime aussi beaucoup René Girard.

    Ce n'est que quelques années après sa publication que j'ai lu "Des choses cachées..."
    René Girard fait une lecture époustouflante des Evangiles mais, à mon avis, il ne va pas assez loin. Le fait qu'il ait dit que renoncer à la violence de manière unilatérale signifiait la mort, ne peut satisfaire personne. La violence masque autre chose... Les évangiles apportent la réponse que René Girard échoue à mettre en évidence...

    Si moins de 20% des évangiles sont la parole de Jésus, comme l'estiment les théologiens, il est alors important de retrouver le coeur de son message.

    Il dit que Dieu est Esprit.
    Puis, il dit que nous sommes ses fils (notre Père, ses frères), donc esprits.
    Ailleurs, il dit que "Seul en l'esprit se trouve la vie, la chair ne sert à rien". Autrement dit, le corps ne sert à rien...
    Puis, à moins que vous naissiez en esprit, vous n'entrerez pas au royaume de Dieu. Pourquoi? Parce que ce royaume est celui de l'esprit, et il n'y a donc aucune possibilité pour un être humain d'y entrer.

    La question du "Qui suis-je?" indique une chute, une ignorance, une séparation, une violence originelle, une perte de notre véritable identité, perte sur laquelle va vouloir émerger par la violence une pseudo-identité, celle d'être un être humain.
    Si le "Qui suis-je?" est la seule question légitime, alors le monde se trouve anéanti, car la réponse est celle d'une subjectivité qui se connaît elle-même. Finit le doute, l'incertitude, la violence qui veut établir une identité illusoire, à savoir une construction égotique.

    Le salut est une voie spirituelle, et cette voie est le retour à l'esprit, à notre véritable identité qu'est l'esprit. Voilà le coeur du message évangélique.

    La violence originelle est le déni de la réalité de l'esprit, et le monde est le déni de cette violence, une immense cour de récréation pour la distraction, la diversion, la dispersion. Le monde n'existe que par un mouvement de fuite, et comme nous le dit Becker (synthèse de la psychologie freudienne), le monde n'existe que pour ceux qui ont perdu courage... La personnalité, le caractère sont des mensonges vitaux... Tout le monde se ment vis-à-vis de la terreur qui semble sommeiller en-dessous... Le salut est un appel à retrouver du courage et à revenir à l'esprit... Et revenir à l'esprit est un processus qui part de cette fausse identification à un corps... Cela demande du temps... pour accepter...

    La psychologie est une idéologie négative nous dit Otto Rank, autrement dit la santé d'esprit se trouve par-delà la psychologie, au travers d'une expérience...

    Il faut lire la synthèse de la psychologie freudienne dans le livre d'Ernest Becker, franc-tireur comme René Girard. "The denial of death", (toujours pas traduit en français: ça dérangerait trop!)Prix Pulitzer, 1975, même année que "Des choses cachées..." C'est époustouflant cette convergence et cette complémentarité avec René Girard.

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  5. Très intéressant commentaire. Je ne connaissais pas Ernest Becker et dommage que son livre ne soit pas en français. Il y a fatalement d'autres personnes qui ont eu un même (le même) instinct que Girard avant lui et en même temps. Girard y a consacré sa vie et son oeuvre.
    "Les Evangiles apportent la réponse que Girard échoue à mettre en évidence". J'ai envie de dire peut-être, mais pas vraiment, parce que vu sous un autre angle, Girard ne cesse de dire que toutes les réponses sont dans les Evangiles, y compris celles qu'il n'a pas encore livrées...!
    Sinon, cette démarche, de la chute de l'Esprit et d'un retour vers l'Esprit est un boucle qui me semblerait "à l'instinct" assez juste. Une Quête mystique ancestrale. Alors pourquoi cette chute a-t-elle eu lieu et pourquoi devons-nous retrouver ce chemin ? N'est-ce pas un peu la métaphore d'Eve et Adam chassés du Paradis ? Quant au mensonge, il est évident que tout le monde se ment perpétuellement par Peur... en effet... une Peur fondamentale, ça je le ressens profondément.
    N'hésitez pas à m'écrire à nouveau ou même à me laisser un mail...
    Merci

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  6. J'ai relevé ceci, en autres, dans "Les choses..." : "Si l'on suit votre raisonnement, le véritable sujet humain ne peut émerger que de la règle du Royaume" Cette remarque est de J-M O, et René Girard acquiesce. (p. 223)

    Ce que je voulais dire par le fait que "René Girard échoue à mettre en évidence", c'est l'idée (et je comprends combien il est absolument difficile de s'en débarrasser), d'avoir toujours en tête un modèle biologique et de mettre l'homme au centre des évangiles.
    Pourtant, les évangiles sont clairs à ce propos: "A moins que vous naissiez en esprit, vous n'entrerez pas dans le royaume de Dieu." (Jean 3:5)
    Il faut naître en tant qu'esprit parce que le Royaume de Dieu est le Royaume de l'Esprit, des esprits, Dieu Lui-même étant Esprit. (Jean 4:24) Aucun "sujet humain" ne peut entrer dans le Royaume de Dieu.
    Donc, J-M O aurait dû dire: "... le véritable sujet ne peut émerger que de la règle du Royaume... " Il faut enlever "humain", parce que le sujet est l'esprit. C'est l'esprit qui est au coeur des évangiles, même s'il faut partir de l'homme pour en arriver à l'esprit.
    Et l'esprit est comme le vent nous disent les évangiles (Jean 3:8). Il est sans forme et sans limite, et il possède la puissance et la perfection de Dieu.

    Passer de l'esprit à l'être humain, montre la chute, et la violence vécue...
    Ceci n'est guère possible en réalité car la perfection ne peut jamais être affectée d'une quelconque détérioration, autrement cela ne serait pas une perfection.
    Un esprit qui se prend pour un être limité, pour un être humain, ne peut que sentir la peur, la souffrance et la violence. Il a besoin d'être délivré d'une condition pathologique qu'est la condition humaine. Voilà où se trouve le salut!

    Et on comprend mieux qu'il faut des gens comme René Girard, Ernest Becker, Otto Rank, Soren Kierkegaard, et bien d'autres, pour sortir des ornières dans lesquelles nous nous sommes 'apparemment' fourvoyés.

    Etre esprit, pur-esprit, et ne pas le savoir, crée une condition pathologique, une condition de doute, une méconnaissance qui équivaut à un meurtre sur sa propre identité. Voilà le meurtre originel.

    Ceci explique pourquoi les êtres les plus éclairés ont parlé de connaissance de soi, qui est une remise en question de l'évident, à savoir que nous sommes humains. La connaissance de soi permet de retrouver la certitude de notre véritable identité, et met un terme définitif à la condition du doute. La connaissance de soi abolit toutes les autorités extérieures parce que l'esprit ne peut connaître d'autorité que celle de Dieu, et Dieu n'est jamais à l'extérieur.

    "N'appelez personne votre père sur terre", nous dit l'évangile, "car un seul est votre Père, celui qui est dans les Cieux" (Matthieu 23:9)
    C'est très clair, notre père biologique n'est pas notre père, et nous n'en avons pas plusieurs. Seul Dieu est notre Père! Commençons-nous à voir à quoi nous sommes appelés dans le salut?

    (Je ne vois toujours pas comment mettre un nom, mais je suis d'accord pour "Georges", et le commentaire précédent pouvant être rectifié en ce sens. Merci)

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  7. Il faut que je relise ces passages pour avoir les idées plus claires.
    Etes-vous un "amateur" éclairé ou est-ce votre profession de réfléchir à ce genre de chose ? Si je ne suis pas indiscret....

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  8. On se réfère à la Genèse pour parler de la création du monde et raconter ainsi comment Dieu a expulsé Adam et Eve du Jardin d'Eden. Mais c'est une toute autre histoire que nous raconte Jésus au travers de la parabole du fils prodigue (Luc 15:11-22). En effet, dans cette histoire, c'est le fils qui décide de quitter son père. Il n'y a pas ici d'expulsion de la part de Dieu. Forcément, tout quitter, perdre son rang et sa qualité, conduit à une vie dissolue et qui n'a aucun sens. Et c'est après bien des hésitations et des doutes que le fils, qui se sent "coupable", décide de s'en retourner chez son père. Il est persuadé d'avoir mal agi, et il est ainsi persuadé que son père va le punir, mais il pense cependant que sa situation sera meilleure que ce qu'il endure présentement.

    Il arrive en vue de la demeure de son père, et celui-ci, en le voyant, se précipite à sa rencontre. Nous avons donc là un discours en complet décalage avec la religion traditionnelle. Non, le père ne fait aucun reproche à son fils. Non, il ne le punit pas. Mais il se réjouit que son fls soit de retour, puisqu'il estime son fils comme son seul trésor.

    Ce message hyper clair, venant de Jésus, aurait dû logiquement prendre le pas sur le récit de la Genèse, et sur tous les discours subséquents, voulant soutenir le fait que Dieu est un Dieu coléreux et vengeur, et qu'Il punira tous les crimes commis contre Lui.

    Il n'est fait aucune mention, de la part du père, de la "vie dissolue" du fils dans cette parabole, pour la simple raison que pour le père cela n'a aucun intérêt. Les conditions de vie difficiles que son fils aurait pu vivre ne peuvent faire la moindre ombre à la joie du père concernant les retrouvailles avec son fils.

    Qu'attend la religion pour proclamer que Dieu est tout amour, et renoncer ainsi aux sacrifices qui n'ont d'autre but que de prétendre qu'Il n'est pas du tout amour?

    En fait, ce n'est à la religion de renoncer aux sacrifices, mais à chacun d'entre nous, car chacun d'entre nous doit reconnaître la violence qu'il se porte à lui-même en niant en lui l'innocence et la perfection que Dieu lui a données. Le salut n'est jamais adressé à des institutions ou à des groupes, ou à une société, mais à chacun d'entre nous. C'est un appel fait à l'esprit de se souvenir, de se rappeler, qu'il est esprit, et qu'il peut ainsi s'en retourner en toute sérénité chez son Père qui connaît éternellement le trésor qu'est son fils.

    Georges

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  9. Je connais bien la parabole du Fils prodigue pour l'avoir employée dans mon second roman, Décomposition.
    En effet, dans les Evangiles, Dieu est définitivement du côté des victimes et n'est plus un Dieu vengeur.
    René Girard dit d'ailleurs, à propos du religieux archaïque : "Un Dieu qu'on s'approprie est un Dieu qui détruit". Pour cette raison, le Christ devient le médiateur entre les hommes et Dieu, ni trop loin, ni trop près, à la juste distance.
    En effet, depuis la Révélation évangélique qui n'est autre que la Révélation des mécanismes de persécutions, les hommes sont devenus responsables de leur violence et ne peuvent plus sacrifier en "toute bonne conscience" comme au temps où ils ignoraient qu'ils étaient des bourreaux sacrifiant d'innocentes victimes prises comme Boucs émissaires pour ramener la paix dans les communautés submergées par une Crise de violence mimétique risquant de les anéantir. Le mensonge des Mythes qui dit que les victimes sont toujours coupables a été dévoilé et c'est grâce à cela que le christianisme va faire évoluer les mentalités au cours de l'Histoire et développer de manière souterraine ce "sens critique" propre à l'Occident et qui accouchera des Lumières, de la Pensée scientifique, de la désacralisation du monde et du rejet du Christianisme lui-même jusqu'à tomber aujourd'hui dans la caricature : à savoir que la culpabilité chrétienne ayant envahi la planète, on persécute à présent au nom des victimes ou en se faisant passer pour une victime au yeux de l'opinion à travers une concurrence victimaire de plus en plus furieuse.
    Quant à l'Esprit, je viens de trouver une phrase de Pascal qui dit : "Qu'est-ce donc que nous crie cette avidité et cette impuissance sinon qu'il y a eu autrefois dans l'homme un véritable bonheur dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide ?"
    Pascal est un Génial intuitif et ses Pensées sont redoutables. Par exemple, il écrit aussi sur la violence et sa révélation : "C'est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d'opprimer la vérité ; tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne peuvent que la relever d'avantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence et ne font que l'irriter plus encore".
    Extraordinaire !

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