19/09/2009

Lettre René Girard (suite 1)

L’Arène et le Théâtre
Scène 25


Quelques références et réflexions




Sa Majesté-des-Mouches
Je suis sidéré par l’analyse de ce livre paru en 1954 et faite par Luigi Alfieri dans « Politiques de Caïn ».. Un tel instinct de la théorie girardienne dans ses moindres détails de la part de William Golding confine au génie. Pour le coup, c’est vrai que les romanciers et les dramaturges sont de loin les plus grands observateurs de la nature humaine !
La totalité des intervenants de ce livre sont apparemment tous italiens ou espagnols. Est-ce une coïncidence ?




Quiz aux travaux forcés
C’est la quarantième nouvelle du « K » de Dino Buzzati.
Lorsque j’avais 15 ans, à la faveur d’une fin d’année, notre professeur de dessin décida de nous lire des nouvelles de cet auteur que je ne connaissais pas. Ce fut une révélation. Et d’ailleurs, plus tard, Buzzati m’a beaucoup influencé. Curieusement, de toutes les nouvelles qui furent lues ce jour-là, je n’en retenais qu’une : Quiz aux travaux forcés.. Je ne sais pourquoi elle me fascina tant.
Encore l’instinct ou une coïncidence ? Quiz est une nouvelle totalement girardienne, tellement, que c’en est une « caricature ». La description du mécanisme de la foule persécutrice est saisissant.
Le recueil de nouvelles semble dater de 1966. Aurait-il lu René Girard qui en était à ses débuts à l’époque ?
Si vous ne la connaissez pas, c’est l’histoire d’un prisonnier qui réussit à détourner à son avantage le mécanisme de persécution de la foule qui doit le condamner. L’idée est géniale et sa résolution une trouvaille. (tiens, un univers carcéral dans un monde totalitaire, d’ailleurs !)




Stalingrad
Dans ce film qui se déroule durant la bataille de Stalingrad, y est dépeinte une relation de « désir mimétique » dont l’achèvement est un dialogue girardien à s’y méprendre. Je ne peux croire que Jean-Jacques Annaud ou son co-scénariste n’aient pas une « certaine connaissance » de René Girard.
Le film lui-même est basé sur un antagonisme, une rivalité mimétique entre deux « Snipers ». L’un, Vassili, du côté russe, l’autre le Major Koenig, du côté allemand. Mais ce n’est pas là ce qui nous intéresse.
Un jeune Commissaire politique, Danilou découvre en Vassili, jeune paysan de l’Oural, des dons fantastiques au tir. Pour remonter le moral des troupes russes, à travers la propagande, il va le sacraliser, en faire de toutes pièces un héros de la résistance soviétique à l’envahisseur : c’est pour cette raison que les allemands envoient le Major Koenig : pour tuer l’idole ennemie.
Mais une jolie jeune fille russe, Tania, instruite, tout comme le jeune Commissaire politique, va venir troubler la sérénité des deux amis.
Danilou, amoureux de la jeune fille, tente de profiter de sa position pour l’aider autant qu’il le peut à survivre et on sent qu’il est prêt à tout pour qu’elle tombe amoureuse de lui.
Vassili, lui aussi, est amoureux. Mais il est conscient qu’il n’est qu’un paysan sans instruction. Ainsi, acceptant cette « différence de classe et d’éducation » avec le jeune Commissaire politique et la jeune fille, il est tout a fait prêt à admettre qu’elle n’est pas pour lui et ne cherche pas à la séduire. Pour cette raison sociale et parce que sa nature n’est probablement pas très mimétique non plus naturellement, Vassili se résignerait, s’effacerait devant Danilou, renoncerait de toutes manières à tout conflit et n’entrerait pas avec lui dans une relation de « rivalité mimétique » déclarée au grand jour, violente verbalement ou physiquement. Les deux amis ne parlant jamais entre eux de leurs sentiments à l’égard de la jeune fille, on ne sait pas vraiment si l’un ou l’autre à vraiment conscience des sentiments de son « rival » à l’égard de Tania. Ils ne se querelleront donc jamais pour elle. C’est une rivalité qui restera secrète, en demi-teinte, entièrement faite de non-dits jusqu’au bout. Et c’est là toute la subtilité de cette belle histoire d’amour à trois.
Mais c’est Vassili qu’aime la jeune fille et c’est lui qu’elle choisit. Le jeune Commissaire politique les surprend par hasard, sans que le couple ne s’aperçoive de sa présence. Alors la jalousie saisit Danilou et sans même s’en expliquer avec Vassili, il commence à jeter l’opprobre sur son ami d’hier en l’accusant subitement de lâcheté et d’anti-communisme par la voie de cette même presse dont il s’était servi pour en faire un héros. Il veut détruire l’idole qu’il avait fabriquée. Du statut de Dieu, Vassili passe à celui de Victime émissaire.
Dans la scène finale du face à face entre Vassili et le Major Koenig, (tous deux sont cachés à quelques centaines de mètres l’un de l’autre, l’œil rivé sur la lunette de leur fusil, attendant de se débusquer) contre toute attente, le jeune Commissaire politique surgit à côté de son héros et se met à lui parler. Je vous livre le dialogue mot pour mot :




Danilou : « …Je me suis totalement trompé, Vassili. L’homme ne changera jamais. L’homme nouveau n’existe pas. On s’est acharné à créer une société nouvelle où personne n’aurait rien à envier à son voisin. Mais il y a toujours quelque chose à envier : un sourire, une amitié, quelque chose qu’on a pas et qu’on convoite.
Dans notre monde, même s’il était soviétique, il y aura toujours des riches et des pauvres ; riches en talent, pauvres en talent… riches en amour, pauvres en amour…
Tania ne reviendra pas… elle est morte. Elle allait revenir avec toi… elle avait raison, tu es un type bien… »

Danilou se sacrifie alors et prend une balle dans la tête afin que Vassili puisse repérer l’endroit ou se cache le Major Koenig. D’abord adorateur, puis persécuteur, il devient victime consentante.

Avec la mort de Tania (du moins croit-il qu’elle est morte), Danilou a pris conscience de sa « rivalité mimétique », de la bassesse qui s’exprime à travers sa jalousie envers un ami qu’il admire et qu’il ne supporte pas de trahir. Mais il convient d’observer que le « renoncement » et la prise de conscience n’interviennent pas de son propre chef mais sont « forcés » par un événement tragique extérieur (comme c’est hélas souvent ce qui arrive pour faire changer les hommes) qui lui enlève de toutes manières l’objet de son désir. Ce qui ne revient pas à une prise de conscience « totalement personnelle », un « renoncement » qui viendrait de son propre contrôle sur lui-même, sur son désir mimétique. Malgré tout, c’est tout de même de la culpabilité rétrospective et les choses auraient pu s’arrêter là sans qu’il ne se sacrifie.
Au-delà, ce qui est intéressant, c’est qu’à travers cette constatation des fonctionnements de la nature humaine en général et dont la sienne n’est que le révélateur, le miroir, il pressent la faillite du Communisme à changer le monde, à pouvoir transformer l’être humain et ses fonctionnements primaires. Avec la perte de Tania, c’est aussi la perte d’un idéal qu’il ne peut accepter. Je pense que les deux désespérances sont liées et se renforcent mutuellement. Danilou, de ce point de vue fait un peu comme Maïakovski.



Cyrano de Bergerac
Un autre type de renoncement au désir mimétique est à observer chez Cyrano. Plus profond, celui-ci.
Toute sa vie n’est que cela, en amour comme en art. Le moteur de ce renoncement est d’ailleurs provoqué par la conscience de sa laideur qui remonte à sa plus tendre enfance : « …Ma mère ne m’a pas trouvé beau ». Dans le fond on pourrait dire que c’est freudien !
Etant un homme de qualité ayant le courage d’affronter toutes les réalités, tous les combats, tant ceux de l’épée que de l’esprit, c’est avec résignation et lucidité qu’il renonce à s’engager dans les rivalités où il sait d’avance qu’il sortira perdant.
Dans ce sacrifice pour autrui, il trouve la grandeur de son destin. Alors qu’il aime éperdument Roxane, il va jusqu’à jeter l’insignifiant Christian dans ses bras avec l’abnégation et le zèle que l’on sait.
Dans l’art, il félicite Molière de lui avoir « pomper » l’une de ses scènes dans Scapin. (Y a-t-il ce que la psychanalyse appellerait du masochisme, une façon de se faire payer sa mauvaise fortune, d’y trouver un moyen détourné de survivre ?)

"Ragueneau
…Oui, je suis indigné !… Hier on jouait Scapin, Et j’ai vu qu’il vous a pris une scène !
Le Bret :
Entière !
Ragueneau :
Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?… »
Le Bret, furieux :
Molière te l’a pris !
Cyrano :
Chut ! chut ! Il a bien fait !… "




La transcendance de son propre désir mimétique va jusqu’à prendre une forme d’amour totalement « christique ». D’un côté, donc, toute sa vie il est en prise permanente dans les affaires du monde avec un courage extraordinaire, de l’autre côté, il s’en détache complètement, au point qu’il n’aura qu’une existence affective uniquement spirituelle où il se gardera toujours des tentations du monde. Peut-être au fond, se sent-il trop fragile affectivement pour affronter un rejet qu’il supporte pourtant si bien ailleurs en s’en glorifiant : « Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur ».

"Cyrano :
Vous souvient-il du soir où Christian vous parla Sous le balcon ? Eh bien ! toute ma vie est là : Pendant que je restais en bas, dans l’ombre noire, D’autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! C’est justice et j’approuve au seuil de mon tombeau : Molière a du génie et Christian était beau ! "

Une transcendance, un renoncement où il trouve un bonheur digne d’un homme d’église pour l’amour de Dieu de des hommes.

"Roxane :
J’ai fait votre malheur ! moi ! moi !
Cyrano :
Vous ?… au contraire ! J’ignorais la douceur féminine. Ma mère Ne m’a pas trouvé beau. Je n’ai pas eu de sœur. Plus tard, j’ai redouté l’amante à l’œil moqueur. Je vous dois d’avoir eu, tout au moins, une amie. Grâce à vous une robe a passé dans ma vie."




Sa laideur le met à l’écart et engendre cette terrible lucidité sur le monde et les hommes à laquelle il fait face avec une sorte de « fatalisme positif », puisque jamais il ne se laisse aller au nihilisme. (ce qui est l’inverse d’un Richard III). Bien au contraire, puisqu’il se battra jusqu’à la fin contre l’ombre même de la Mort, sûr de perdre, mais l’épée à la main comme un gladiateur, ne renonçant jamais à sa dignité, fût-elle dérisoire ou illusoire, en toute conscience, là aussi, de son impuissance. Mais là est la gloire des vaincus invincibles. Il ne se battait pas « …dans l’espoir du succès. C’est bien plus beau, lorsque c’est inutile ! ». Et cet « inutile », par effet contraire, devient alors « tout » ce qui est utile à sa survivance.
Sa révulsion pour la bêtise, son refus de tous compromis qui sont ses seuls refuges et qu’il assume comme le soldat qu’il est, « avec honneur et avec courage », le conduisent toute sa vie à être « à part » et donc objet d’exclusion. Sa liberté morale et intellectuelle en fait un bouc émissaire, rôle qu’il acceptera toujours, fort de ses certitudes, et dans lequel il puisera paradoxalement la force de continuer. Cette résistance, qu’il incarne avec classe, avec son fameux Panache, son sens inné de la dérision, sont sa seule gloire véritable ( mise à part celle des armes), les seuls péchés d’orgueil dont il se sera rendu coupable.

Au moment de mourir :
"Cyrano :
Je l’attendrai debout, et l’épée à la main. (…) Je crois qu’elle regarde… Qu’elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! (il lève son épée) Que dites-vous ?… C’est inutile ?… Je le sais ! Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès ! Non ! non ! c’est bien plus beau lorsque c’est inutile ! -- Qu’est-ce que c’est que tous ceux-là ? – Vous êtes mille ? Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! Le Mensonge ? (…) Les Compromis, les Préjugés, les Lâchetés ! Que je pactise ? Jamais, jamais ! – Ah ! te voilà, toi, la Sottise ! -- Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas ; N’importe : je me bats ! je me bats ! je me bats ! Oui, vous m’arracherez tout, le laurier et la rose ! Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose Que j’emporte, et ce soir, quand je serai chez Dieu, Mon salut balaiera largement le seuil bleu, Quelque chose que sans un pli, sans une tache, J’emporte malgré vous, et c’est… C’est ? Mon panache."




Le meilleur des mondes
Préoccupé par les menaces qui planent sur l’avenir du monde, le pouvoir politique allié aux progrès techniques, Aldous Huxley publie « Le meilleur des mondes » en 1931, à une époque où Hitler n’est pas encore au pouvoir et où les purges staliniennes n’ont pas eu lieu.
Il y a dans ce roman visionnaire un instinct certain de Huxley par rapport au « désir mimétique ». En effet, dans ce monde futuriste qui pourrait être taxé de « totalitaire soft », il n’y a plus de guerres ni de violence. Et pour cause la société est organisée par Castes et dans chaque caste les individus sont conditionnés, dès leur naissance planifiée économiquement en fonction des besoins de production, à se contenter d’être heureux dans leurs classes sociales respectives, sans envier le statut des autres classes.
A noter au passage que le héros de l’histoire, qui lui a échappé au conditionnement et est resté un homme normal, ne s’exprime qu’en citations de Shakespeare. Décidément, l’instinct de Huxley est très girardien !

Huxley avait parfaitement senti que c’était le désir mimétique, l’envie, qui posait un problème à la stabilité d’une société. Il crée donc un monde où le désir est contrôlé, voir même éradiqué à certains points de vue. D’ailleurs, le commerce affectif entre les individus y est pensé de manière à ce que personne ne puisse s’approprier longtemps quelqu’un.
Il serait intéressant de réfléchir, à la viabilité d’une telle société ou des individus robotisés ne feraient plus fonctionner le désir mimétique, la compétition entre les individus, donc la capacité d’évolution et de régénérescence de leur monde. Une telle société pourrait tout simplement mourir de n’être plus assez combative et entreprenante.
« Le mécanisme mimétique (…) est indispensable à la survie et au développement de l’humanité ».
Si je me souviens bien, les dirigeants par contre, restent maîtres de leurs facultés. Le désir mimétique fonctionne donc entre eux. Ils incarnent, en somme, une sorte de « démocratie grecque » confinée à un petit groupe de privilégiés possédant une armée d’esclaves.

Au regard de certains progrès futurs qui annoncent un jour ou l’autre la capacité qu’aura l’homme de créer des « sur-hommes », on peut se demander si l’avenir du monde ne risque pas de revenir à une telle forme d’organisation politique et à se scinder en « classes supérieures » et en « sous-classes ».
Les prémices d’un tel avenir sont esquissées remarquablement dans des séries américaines tel que « Dark Angels », produite par James Cameron. Dans cette série, un centre de recherche expérimental crée des individus dont l’ADN est trafiqué avec d’autres gènes d’origines animales dans le but de créer de super soldats à l’agilité et aux instincts développés.
Plus réaliste, « Bienvenue à Gattaca » est un excellent film sur les manipulation génétiques de demain. Ou comment des gens qui ont les moyens pourront, avant la naissance, faire trafiquer l’ADN de leurs enfants afin qu’il puisse engendrer des qualités physiques et intellectuelles exceptionnelles (mais non animales dans ce cas).
Sur ces questions passionnantes et inquiétantes, je viens de lire le livre d’un astrophysicien anglais Martin Rees : « Notre dernier siècle ? », éditions JC Lattès et préfacé par Hubert Reeves. (en anglais : « Our Final Hour », éditions Basic Books, Perseus Books).




Y sont abordées toutes les menaces technologiques potentielles qui nous guettent : cybertechnologie, génétique, nanotechnologie, les bio-technologies, les armes nucléaires et biochimiques, la science du cerveau avec la possibilité d’y implanter un jour directement du savoir, comme un CD dans un ordinateur, l’astrophysique, les expériences « apocalyptiques » dans les accélérateurs de physique nucléaire, le terrorisme et son accès aux armes de destruction massive, la cosmologie, le clonage, l’écologie, sans oublier la question des civilisations extra-terrestres et la responsabilité de l’homme à l’égard même de l’univers etc… avec toutes les transformations politiques et mentales, les problèmes de libertés individuelles que ça implique pour l’humanité de demain… si tant est qu’elle soit capable de survivre à l’autodestruction. C’est pas rassurant !
D’un point de vue persécuteur, l’homme sera capable de faire « bien mieux » que Hitler ou Staline et de façon moins spectaculaire, moins dérangeante, beaucoup plus sournoise et anonyme. Quelques virus lâchés incognito dans la nature, pourraient bien se montrer mille fois plus efficaces. Est-ce déjà le cas ? D’autant que la génétique pourra permettre des ciblages ethniques à faire pâlir de jalousie feu les adeptes de la race aryenne… ce ne sera d’ailleurs pas forcément le monopole de l’Occident.
« Ils avaient été refaçonnés par les outils qu’ils avaient créés ». (Les hommes-singes au début de 2001 L’odyssée de l’espace)
Cette capacité qu’a l’homme de pouvoir se refaçonner grâce aux outils qu’il invente peut impliquer demain des mutations incroyables, puisque la technique lui permettra cette fois, non d’agir uniquement sur son environnement, mais directement sur lui-même, pour le meilleur ou pour le pire. L’homme peut-il devenir un Dieu ?
Plus loin, vous lirez un passage de 2001 qui est une remarquable extrapolation de ce que nous venons de dire et qui n’est pas sans rapport avec le problème de la Révélation évangélique sur lequel je reviendrai aussi plus tard, tant la dimension Mystique y est puissante.




Ibn-Séoud
Il est difficile de parler de l’Islam de part la place qu’il occupe aujourd’hui dans l’actualité. Vous y faites de temps à autre allusion par rapport à sa rivalité mimétique avec l’Occident et comme je le disais plus haut, vous êtres souvent cité à ce titre par les analystes géopolitiques.
Je n’ai pas eu accès à tout ce que vous avez sûrement dit sur le sujet, mais je suppose qu’en raison de votre position intellectuelle à l’égard de « la supériorité anthropologique du christianisme » et de l’image d’« homo religiosus » dont on vous affuble régulièrement, vous devez être prudent.
Je ne m’essaierai pas non plus à une analyse de fond, mes connaissances sur le propos étant un peu parcellaires.
Néanmoins, quelques questions sont intéressantes à poser.
Pour sortir des préjugés et ne pas hurler avec la meute, (en Europe, du moins) je me demande ce que vous pensez du fameux « choc des civilisations » décrit par Huntington.
« Le problème de fond pour l’Occident n’est pas le fondamentalisme islamique. C’est l’islam, une civilisation différente dont les peuples sont convaincus de la supériorité de leur culture et sont obsédés par l’infériorité de leur pouvoir ».(Samuel Huntington)
Fantasme ou réalité objective ?

J’ai toujours pensé qu’il y avait un « esprit des peuples et des civilisations », encore une fois dans le sens ou un groupe ne tend à faire qu’Un. Il relève de la réalité historique objective de se rendre compte qu’à l’instar d’un individu qui possède plus ou moins de potentiel et de qualités, au cours de l’Histoire, certaines civilisations ont montré plus de talent que d’autres et ont laissé un héritage plus où moins important dans tel ou tel domaine. Si « supériorité » il y a de la part de certaines d’entre elles (sans conations péjoratives qu’y donnerait le « politiquement correct » et d’autant moins qu’il n’y pas que l’Occident de concerné), c’est en général sur une période donnée et ce talent finit toujours par s’estomper ou péricliter au profit de celui d’un autre peuple. Je pense qu’en plus du « hasard », de la complexité de l’évolution, de tous les paramètres possibles, il faut chercher dans la spiritualité, la sociologie profonde de chacune de ces civilisations pour comprendre ce qui en a rendu certaines si adaptables ou si brillantes, si durables ou si précaires.




Ainsi, l’évolution du Japon, à l’ère Meiji m’a toujours fasciné par sa rapidité et son ampleur. D’autant que je Japon était un pays totalement replié sur lui-même, interdit à tout étranger, donc fermé à toute influence depuis les Portugais et complètement moyenâgeux. En 1905, donc en 50 ans d’un retournement prodigieux, il possédait déjà des cuirassés et anéantissait la flotte russe dans le détroit de Tsushima ! Je ne sais pas s’il existe dans l’Histoire un plus fascinant phénomène d’adaptation à la modernité, surtout de la part d’un peuple resté à ce point déconnecté du monde et terriblement protectionniste en matière d’identité nationale !
L’Asie montre d’une manière générale sa grande capacité à s’adapter, la Chine et l’Inde en particulier en ce moment.
Comme il n’y a jamais de « génération spontanée », quel est le processus qui, dans la mentalité profonde, dans les racines ancestrales de leur culture, leur donne de telles dispositions, au même titre que le christianisme à permis la transformation que l’on sait des esprits, en Europe, en Occident et dans le monde ?!

Il faut donc probablement remonter au creuset originel de l’Islam pour comprendre son évolution passée et présente, sa naissance fulgurante, ses lumières, sa décadence et son repli sur lui-même.
Ce qui me frappe tout d’abord, c’est qu’il naît bien longtemps après le christianisme. Pourquoi les tribus arabes qui vivaient dans la région n’ont-elles pas été touchées par le christianisme alors que beaucoup devaient en connaître l’existence depuis le début ?
La naissance même de l’Islam semble reposer sur une « rivalité mimétique » majeure et fondatrice. Pour se légitimer, il va puiser aux sources du judéo-christianisme et déclare sans complexes qu’il en est l’aboutissement, (alors qu’il n’apporte rien de majeur et pour cause qu’on ne peut faire mieux) et qu’il doit régner sur le monde d’une manière totale et absolue.
Dès le départ, tout y est antagonisme du christianisme : Mahomet est un guerrier rassembleur de tribus qui veut conquérir par l’épée et convertir de force, donc l’antithèse absolue du Christ non violent qui veut convertir par l’esprit. Le projet spirituel s’appuie sur une adhésion aveugle de la masse ou l’individualité n’est pas de mise, où la conversion n’est pas une prise de conscience individuelle, et ressemble étrangement à une foule unanime et persécutrice alors que tout l’enseignement du christianisme vise à dénoncer les agissements de cette même foule.
Ce n’est pas le problème de la conquête qui est important, puisque ça aurait pu n’en être qu’une de plus, c’est sa légitimité spirituelle qui s’appuie d’emblée sur un antagonisme, tout en se nourrissant de ses fondements. Paradoxe encore. En somme un projet politique s’appuyant sur une démarche religieuse douteuse, propre à donner malgré tout la conviction nécessaire à son aboutissement dans un formidable élan persécuteur et mimétique.
La fulgurance de la conquête est saisissante. J’ai noté dans une de vos réflexions à ce sujet, que vous-même en étiez étonné.
En à peu près un siècle l’Islam domine la moitié du monde. Jusqu’au jour où, il va tomber sur un os dont il ne se remettra jamais.




Comme ça, « au feeling », j’aurais envie d’appeler cela « le Complexe du champion en herbe ». Pourrait-on voir les choses ainsi ? :
En effet, prenons un jeune sportif bourré de qualités et promis par ses pairs à un bel avenir de champion. On lui dit : « Tu es le meilleur, tu peux et doit vaincre tous les autres et être champion du monde ».. Il part avec fougue et avec rage, certain de son talent puisqu’on lui a rabâché qu’il était le meilleur, qu’il avait un « destin hors norme » et en effet, sur l’élan, la rage des débutants, il gagne magnifiquement de nombreuses victoires et ne perd aucun combat.
Sauf qu’à un moment donné, il y a un autre champion qui résiste mieux que les autres et le met à mal.
Subitement, lui qui n’avait jusque là rencontré aucun obstacle, habitué à croire en cette foi inébranlable qu’on lui avait inculqué, convaincu d’être invincible, il est battu. Lui que la vie n’avait pas formé à accepter l’échec et la remise en question est soudain désemparé et il doute. Il doute tellement qu’il ne retrouvera plus jamais sa confiance en lui. Il continue de briller, certes, mais ce n’est plus comme avant et il finit par se replier sur lui-même, blessé dans son orgueil de n’avoir pu, du premier coup et sans faillir, comme on le lui avait promis, conquérir le titre suprême. En somme, on l’a poussé à faire un terrible péché d’orgueil.
N’est-ce pas non plus parce que la méthode tient du « quitte ou double », qu’elle était vouée d’avance à l’échec ? Ne peut-on se demander, si profondément, dans le fait même d’avoir choisi ce principe de « fulgurance », il n’y a pas déjà un manque de confiance en soi au départ, le doute de pouvoir remplir sa mission : il faut surprendre, il faut faire vite, sinon nous ne tiendrons pas sur la longueur tant le projet est ambitieux ?! Y aurait-il un culte de l’échec inconscient qui, dès l’origine, s’exprimerait par ce choix de l’épée plutôt que de l’esprit ?
Y a-t-il eu une autre civilisation qui ait à ce point décidé de conquérir le monde en ces termes ?
Quoi qu’il en soit, le jeune et valeureux champion sombre dans la déprime et soudain, après des années, alors qu’il est en bas de l’échelle, complètement dépassé, qu’il sent que définitivement il ne pourra jamais être celui qu’il désirait être, qu’il voit les autres champions remporter d’éclatantes victoires à son détriment et qui auraient dû être les siennes, un sursaut le mobilise : le souvenir de sa suprématie d’autrefois, de ses rêves d’antan qui remontent en lui comme un spectre et viennent le hanter. Il voudrait revenir à ses premiers temps où il était si fort et enthousiaste, à ses commencements où tout était encore possible. Il voudrait changer la marche du monde et revenir en arrière avec une sorte de juvénilité, de naïveté qui n’est que le reflet de son impuissance présente et d’une incapacité qu’il doit à son immaturité à n’avoir su se remettre en question et s’adapter pour mieux rebondir.
Mais il sait qu’il est trop tard, qu’il n’est plus de taille à affronter dans les règles ceux dont les méthodes de combat son maintenant nettement supérieures. Alors il va essayer de tricher en portant tous les coups bas possibles, en utilisant des méthodes inavouables propres à saper le moral et le physique de ceux qu’il envie tant aujourd’hui…
Il se ment en entrant dans une sorte de folie auto-destructrice, faisant comme si le temps était resté aussi figé que lui-même, quitte vouloir rayer de la carte tout ce qui avait existé avant lui pour se rassurer sur sa grandeur et sa destinée.
Mais au fond de lui, ne sait-il pas que c’est un combat d’arrière-garde qu’il ne pourrait gagner qu’au prix de tuer tout le monde et lui-même avec ? N’est-ce pas justement la perception inéluctable du changement, de sa faillite, qui excite d’autan plus sa violence ?

La métaphore est certainement sommaire. A-t-elle quelque chose de pertinent ?



Il existe un livre tout à fait remarquable qui retrace toute la conquête de l’islam et relate l’extraordinaire aventure d’Ibn-Séoud, l’unificateur de l’Arabie moderne. C’est « Le loup et le léopard - Ibn-Séoud ou la naissance d’un royaume » de Benoist-Méchin, Albin-Michel, 1955.
La vie de Mahomet et la genèse de l’islam dans les contrées reculées et inhospitalières du désert y est extrêmement intéressante.
L’épopée quasi mythologique d’Ibn-Séoud durant les années 10, 20, et 30 y est digne d’un grand roman d’aventure passionnant.
Une telle conquête à coup de sabre en plein XXème siècle relève d’un véritable anachronisme. C’est saisissant. Il y a du Lawrence d’Arabie là-dedans. Ibn-Séoud en était d’ailleurs le contemporain, bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés.
Ce qui est incroyable, c’est le parallèle flagrant, le mimétisme surprenant qui existe entre la personnalité d’Ibn-Séoud et celle de Mahomet, son model absolu, entre le destin du fondateur de l’islam et celui de l’Arabie Séoudite. On a l’impression que le premier est la réincarnation du second. D’ailleurs, le destin de l’Arabie Séoudite, figé dans un féodalisme d’un autre âge et incapable d’évoluer, n’est-il pas la reproduction même de ce qui s’est passé après la conquête islamique ? Un formidable élan guerrier initié par un homme illuminé par la Foi et qui, une fois la conquête accomplie se retrouve à la tête d’un pays que ses descendants ne sauront faire évoluer, coincés dans un islam rigoriste ne portant probablement pas en lui les germes d’une possible évolution, adaptation au monde moderne.
C’est aussi un livre d’une psychologie subtile sur la mentalité des arables, de ces peuples du désert extrêmement isolés, soumis à des conditions de vie d’une dureté épouvantable qui ont peut-être été déterminantes dans la constitution même de leur comportement et de leur rêve.





Aujourd’hui, les islamistes radicaux n’ont-ils pas soudain compris que le monde entier était christianisé et que fatalement, comme les autres ils le seraient définitivement, même indirectement ? Dans le sens ou toutes les valeurs qui régissent le monde moderne viennent exclusivement de l’Occident et donc de ce christianisme dont ils étaient si jaloux dès le départ ? D’ailleurs, cette volonté, chez certains, de vouloir revivre « comme au temps de Mahomet » n’est-il pas une parfaite illustration de cette nostalgie du retour au temps où l’espoir de la conquête portait en lui tous les possibles ?
Paradoxe aussi et encore que de vouloir utiliser le fleuron de la technique occidentale pour revenir à un « haut moyen âge » idyllique !
Pourrait-on dire, d’une certaine manière, que chez ces « jusqu’auboutistes » de l’islam, il y a un instinct puissant de l’importance sociologique et civilisatrice du christianisme ? Toute celle qu’ils auraient voulu incarner ? Je me souviens de cet arabe, dans un reportage qui disait avec tant d’amertume : « Vous les occidentaux, vous avez tout gagné. Vous avez gagné économiquement, militairement, sur tous les plans. Que nous reste-t-il ? Il ne nous reste que le souvenir de Saladin ! »
J’avais été frappé par cette remarque, cette nostalgie dérisoire et fataliste. D’ailleurs, je me souviens d’une de vos interviews ou vous évoquiez en substance la même chose à propos de la domination sans partage de l’Occident : « Il est évident que ce n’est pas drôle lorsque ce sont toujours les mêmes qui gagnent ».

Il faut chercher à comprendre à la source et je crois que ce livre, écrit à une époque où le « réveil de l’islam » n’était pas encore d’actualité, justement, peut d’autant mieux nous y aider.




Inconscient
« Je suis hostile à l’idée d’un appareil psychique identifiable. La notion d’inconscience est indispensable, mais celle de l’inconscient qui serait comme « une boite noire » s’est révélée trompeuse… j’aurais dû insister davantage dans le passé sur la nature inconsciente du mécanisme du bouc émissaire, mais je refuse d’enfermer cette notion dans un inconscient qui ait sa vie propre, dans le style de Freud ».
J’avoue que je ne comprends pas bien. Sans faire du « freudisme » à tous crins, je remarque tout de même dans ma vie, celle des autres, et à travers le travail de nombreux psychologues d’aujourd’hui qui ont pris un peu distance avec les idées caricaturales d’autrefois, que bien des choses que nous faisons sont déterminées « totalement inconsciemment » par notre histoire et les conditions dans laquelle elle a évolué.
Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que nous ne puissions agir sur les héritages les plus positifs ou les plus négatifs en fonction de notre potentialité.
De plus, l’inconscient qui serait une « boite noire » ne rentre pas en contradiction avec votre thèse, puisque qu’elle-même repose sur la totale inconscience nécessaire au fonctionnement de ses mécanismes pour que ceux-ci soient efficaces.
Nous savons bien que nous payons des choses qui parfois remontent à plusieurs générations, souvent transmises à notre insu. Et malgré les secrets et les non-dits, il y a comme un sixième sens qui nous fait « sentir » ou « ressentir » même ce qui nous est « apparemment inconnu ou inaccessible ».
On pourrait d’ailleurs pousser le raisonnement beaucoup plus loin dans le sens d’une « connaissance innée » inscrite en nous à un niveau difficilement concevable aujourd’hui et dont d’ailleurs, vos grands romanciers sont peut-être en partie les dépositaires… Une sorte de connaissance universelle selon des idées très anciennes (un instinct fondamental de l’espèce humaine qui la pousserait vers une Quête aux dessins encore impénétrables ?) qui prétendaient déjà que « Tout est dans tout »
Dans le Sermon sur la Mort, de Bossuet, qui est une lecture récurrente et fondamentale pour moi, il y a une phrase qui m’a toujours interpellé : « Que la place est petite que nous occupons en ce monde ! si petite certainement et si peu considérable, qu’il me semble que toute ma vie n’est qu’un songe. Je doute quelques fois si je dors ou si je veille. Je ne sais si ce que j’appelle veiller n’est peut-être pas une partie un peu plus excitée d’un sommeil profond et si je vois des choses réelles ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres ».
Quelle modernité, plus que jamais d’actualité quand à la question de la réalité et de la virtualité.

Tant de « signes étranges » peuplent notre route, ouvrant des perspectives aujourd’hui à peine encore inimaginables… Les romanciers de science fiction et les astrophysiciens ont aussi, à cet égard, d’intéressantes intuitions comme nous le verrons pour « 2001 »...




A propos des juifs
« Ainsi, la notion de désir mimétique est très nettement suggérée dans l’Ancien Testament ».
« Le judaïsme, depuis le commencement, est le refus absolu de la machine à fabriquer des dieux. Dans le judaïsme, Dieu n’est plus jamais victime, et les victimes ne sont plus divinisées ».
« …ces violences (2ème Guerre mondiale) relevaient toutes d’une volonté acharnée, proprement pathologique, d’extirper le religieux sous toutes ses formes, y compris par l’extermination du peuple religieux par excellence, le peuple juif ».
Ne serait-ce pas pour avoir amené la première religion monothéiste de l’Histoire et les valeurs universelles qu’elle contient déjà avec le décryptage annoncé du désir mimétique et des mécanismes de persécution, que les juifs ont pris une telle place dans l’inconscient persécuteur de toute une partie de l’humanité ? En effet, si les hommes tiennent tant à se cacher leurs mécanismes de bouc émissaire, ils ne peuvent qu’en vouloir, même inconsciemment, à ceux qui seraient à l’origine de cette lecture amplifiée par les évangiles. Même de la part des chrétiens censés être plus lucides sur le sujet mais qui n’en sont pas moins contradictoires eux-mêmes à propos de leurs propres mécanismes victimaires. Encore un paradoxe.




L’avenir proche du monde
« Nous vivons au cœur de dynamiques mimétiques et conflictuelles et la définition d’un espace non sacrificiel est illusoire. La conflictualité, loin de nous être étrangère, est ce qui nous est le plus propre. Il ne faut pas voir là, évidemment, une justification naïve de la violence, mais un constat lucide de son caractère radical. C’est seulement à partir de cette conscience que nous pourrons cohabiter avec ce qui, à la fois, définit l’homme et le met en échec ».
(donc contradictoire fondamentalement)

Au regard de toutes vos analyses, sur l’avenir du monde vous en dites trop ou pas assez.

« Notre société se montre capable d’absorber de fortes doses d’indifférenciation. Quand on voit comment cela s’est passé dans les sociétés primitives, peut-on croire qu’une bonne victime émissaire reconstituerait un monde viable ?
Non, à mon avis, ce n’est pas possible. Le monde moderne peut se définir comme une série de crises mimétiques toujours plus intenses, mais qui ne sont plus susceptibles d’être résolues par le mécanisme émissaire »
« Il est probable que tout processus violent qui dure dans le temps se pénètre de mimétisme »
« Il ne voit pas que je définis le monde moderne comme essentiellement privé de protection sacrificielle, c’est à dire toujours plus exposé à une violence aggravée qui est, bien entendu, la sienne, notre violence à tous »
« …il ne voit pas que le monde moderne est menacé par la perte des protections sacrificielles »
« Si toutefois le mécanisme sacrificiel ne peut plus fonctionner dès lors qu’en ont été révélés l’injustice et l’arbitraire, la société moderne se trouve dans une perspective évolutive, engagée dans une nouvelle phase. L’histoire devient en effet un laboratoire où s’élaborent de nouveaux mécanismes d’équilibre et de stabilité. La rupture de tout dharma, de toute hiérarchie et de toute segmentation sociale rigide, fondée sur des présupposés religieux ou sacrés, fait replonger l’homme dans la fluidité mimétique du social, des scandales et des oscillations du désir et de la haine. Si le marché et le capitalisme avancé, les institutions démocratiques, la diffusion des outils technologiques et médiatiques montrent que la compréhension chrétienne de la réalité s’est partout diffusée et a imposé la sécularisation du monde, ils incarnent aussi une époque où la fausse transcendance ne protège plus l’homme. D’où l’utilisation de structures de « contention », qui, en se fondant sur des formes de transcendance sécularisée (idéologie démocratique, technologie, spectacle médiatique, marchandisation des rapports individuels) réussissent à retarder l’événement apocalyptique, seul horizon du processus de dissolution de l’ordre religieux ».
« Le mimétisme collectif ne fait plus l’unanimité ; il ne parvient plus à nous réconcilier et à nous rassembler. C’est donc dans un nouveau monde que nous sommes entrés, un monde où le mensonge de la victime unique et les sacrifices qui en découlent ne réconcilient plus les communautés, le premier monde libéré du mensonge de la victime unique ; mais c’est aussi un monde privé de protection sacrificielle, le premier monde toujours menacé de se détruire par ses propres mains, en déchaînant sa propre violence, un monde proprement apocalyptique »
« Le monde moderne peut se définir comme une série de crises mimétiques toujours plus intenses, mais qui ne sont plus susceptibles d’être résolues par le mécanisme du bouc émissaire ».
«"Là où sera le cadavre, les vautours se réuniront". Il y a là, je pense, une allusion à ce que le meurtre fondateur est destiné à devenir dans les derniers temps, dans la période chaotique précédant la fin du monde. Il n’aura plus aucune vertu cathartique, purificatrice, et au lieu de réconcilier les hommes, il exaspérera leurs conflits »

Donc, si je comprends bien, dans un monde privé de protection sacrificielle, l’homme continuera à s’étriper en une sorte de « guerre sans fin », toujours submergé par ses mécanismes persécuteurs, tout en en étant suffisamment conscient quand même pour en limiter les effets destructeurs. Jusqu’à ce qu’il se détruise ?




Alors l’extrait suivant pourrait être assez pertinent, tout jugement politique mis à part :

« Nous sommes entrés dans une ère de conflit constant. Les démunis détesteront les possédants. Et nous, aux Etats-Unis, continuerons à être perçus comme les possédants par excellence. Il n’y aura pas de paix. A tout moment pour le restant de nos vies, il y aura des conflits multiples sous des formes évolutives, autour du monde. Les conflits violents feront les grands titres, mais les combats économiques et culturels seront plus durs et, au bout du compte, plus décisifs. De facto, le rôle des forces armées américaines sera de maintenir un monde en sécurité pour notre économie et ouvert à notre assaut culturel. Pour cela, nous devrons tuer beaucoup. Nous n’aurons pas à gérer des guerres de Realpolitik, mais des conflits emplis d’émotions collectives, d’intérêts subétatiques, et d’effondrements systémiques. Ce sont la haine, l’avidité et la jalousie – des émotions plutôt qu’une stratégie – qui détermineront les termes des combats ».
(Ralph Peters, « Constant Conflict » cité dans « La guerre sans fin », p.86 de Bruno Tertrais, éditions La république des idées, Seuil)

Il y a du René Girard là-dedans dans la conscience des rivalités mimétiques et du développement de la violence à venir.
C’est violent, mais ça a au moins le mérite d’être clair et sans détours !




Beaucoup aujourd’hui sont inquiets de la possible « balkanisation » d’une Europe ventre mou, incapable de défendre ses propres valeurs, par angélisme, par lâcheté, par manque de foi, de combativité ? L’entrée de la Turquie est préoccupante à cet égard. Pourrait-elle être le « Cheval de Troie » de l’islam évoqué par Kadhafi ?
« L’Union européenne, dont la population atteint maintenant 450 millions d’habitants, ne saurait se soustraire aux obligations politiques internationales qui s’imposent à toute grande puissance qui se respecte, ni se contenter d’assurer le confort interne de ses citoyens sans se préoccuper du monde extérieur.
Si l’Europe devait finalement se cantonner dans un tel rôle, elle s’exposerait en fait à de graves dangers, face à l’émergence de nouvelles nations qui seront passées en quelques décennies d’une économie moyenâgeuse à l’âge de l’électronique, et que la somnolence d’un géant apathique pourrait inciter à se lancer dans les aventures les plus folles dont le terrorisme n’est peut-être qu’un premier symptôme. Si tel est le cas, l’Europe, ayant manqué un tournant de l’Histoire, risque de payer très cher le refus de faire face à son destin ».
(« La dernière chance de l’Europe » de Bernard Pelletier, éditions Thélès)




J’essaie toujours de comprendre le monde d’une manière réaliste, au-delà des préjugés, en terme d’enjeux, de rivalité mimétique, d’antagonismes, de mécanismes de survie, de persécution, de combativité, de domination ou de soumission, même si notre « bel humanisme », notre « politiquement correct », n’acceptent pas ce genre de propos.
Peut-on se demander si une civilisation qui veut conserver sa place peut être autre chose qu’impérialiste, dominatrice et injuste à bien des égards ? Combative dans le sens le plus archaïque du terme, au delà de tous bons sentiments qui n’ont plus cours dans la cruelle réalité des forces mimétiques en présence, de la survie ?
Les plus grands progrès de l’humanité ne se sont-ils pas réalisés, n’ont-ils pas été imposés, malgré tout, à coup d’épée, même si cela nous dérange, comme nous dérange la réalité de nos mécanismes de persécution ?
Nous occidentaux, avons fait une longue route que les autres n’ont pas faite à bien des égards. Du coup, les autres ne sont-ils pas plus frais pour cueillir les fruits des progrès que nous avons mis des siècles à élaborer et sur lesquels nous avons un esprit critique qui pousse à la dévalorisation et à l’abdication ?(du moins en Europe). Plus aujourd’hui que nous dans le besoin et l’envie, ils avancent alors avec « agressivité », volonté de revanche et ne se posent pas de questions.
Les populations de l’Occident se comportent souvent comme des enfants gâtés, repus et éternellement insatisfaits, ne se rendant pas compte de la chance qu’elles ont, du prix que leurs ancêtres ont payé à travers l’Histoire pour gagner cette liberté qui n’a pas été acquise dans les rayons d’un supermarché.
Est-ce un effet de satiété, qui avec le temps pousserait fatalement au déclin ?
« …le monde dans lequel la consommation était un signe de richesse a perdu son attrait ». Mais pas pour les peuples émergents.
« La société de consommation, à son extrême, devient une mystique, en ceci qu’elle nous procure des objets dont nous savons d’avance qu’ils ne peuvent pas satisfaire nos désirs ».
« La société de consommation peut nous corrompre, c’est à dire qu’elle peut conduire à toutes sortes d’activités inutiles ou nuisibles, mais elle nous fait prendre conscience de notre besoin de quelque chose d’entièrement différent. Quelque chose que la société de consommation ne sera jamais capable de fournir »
Dans cette course au profit et aux richesses, « Les marchands du Temple » ont-ils fini par gagner au risque d’hypothéquer le sort de l’humanité ? Les énormes bénéfices générés par des ventes d’armes risquant un jour de se retourner contre nous sont un bel exemple de la perversité induite par les lois du marché.
Cela peut-il encore changer ?
Il faudrait une formidable prise de conscience « évangélique » et là je suis un peu pessimiste. Mais vous êtes mieux à même que moi de répondre.
C’est là qu’on aurait envie de voir débarquer des étoiles un Père fouettard pour nous mettre en garde et nous taper sur les doigts comme dans le film « Le jour où la terre s’arrêta », de Robert Wise. A moins que ce soit un jour « Independance Day » et que nous ne succombions au mimétisme conquérant de vilains « petits hommes verts » !

J’ai toujours porté une attention particulière aux films de Science-fiction, poursuivi par cette conscience de la violence en me disant que « rien n’est jamais acquis » et les pires scénarios (même les plus apocalyptiques, hélas) peuvent ne pas seulement rester les fantasmes de romanciers ou de scénaristes délirants. Ou simplement réalistes ?. (Soleil Vert, Mad Max, Le Survivant etc… )



Clin d’œil
Tombé par hasard sur un article du Parisien Libéré du Vendredi 3 Décembre 2004, je vous en livre quelques extraits qui a s’y méprendre semblent directement inspirés de René Girard !
« Paris n’échappe pas à la guerre des bandes.
(…) L’origine ? « Un West Side Story qui a mal tourné ». Plus personne ne sait à quand remonte la rivalité, pas même le plus anciens des policiers du commissariat du XIVème. « A la fin des années 70 », estime un patriarche de la communauté gitane. « Je l’ai toujours connue », renchérit Nadia. « Ça existait avant que je naisse », dit un habitant. « Il faut que ça s’arrête, il n’y aura pas de gagnants ». « La guerre s’alimente toute seule depuis, comme une vendetta : maintenant c’est devenu un truc primaire de territoire, il suffit de ne pas s’en mêler ». « Même ceux qui se battent ne savent même plus pourquoi ! Les enfants ont grandi en entendant la haine des parents, ils reprennent à leur tour »..
Les plus grands, Porte de Vanves, s’accrochent à leurs conviction : « la police, qui les contrôle tous les soirs et la justice sont plus clémentes avec « les autres », disent-ils. Côté gitan, on déplore la « jalousie ».
« Avant, c’était des coups de poings, murmure le patriarche gitan. Maintenant c’est avec des couteaux, des burins, et c’est pour tuer » »











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2 commentaires:

  1. Lundi dernier, l'épisode inédit de "Cold Case" sur France 2 était une illustration de la théorie mimétique. A voir absoluement, même si on n'est pas un inconditionel de Lily Rush :)

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  2. Dommage que je ne l'aie pas vu car j'aime assez Cold Case, il y a de très bon scénarios. Ceci dit, ou c'est une coïncidence ou alors, les scénaristes américains, qui sont rarement idiots, sont bien documentés, ce qui ne m'étonnerait pas, surtout que Girard a fait toute sa carrière aux USA et qu'aujourd'hui il est vraiment mondialement connu.
    C'est ce que je disais aussi dans mon post à propos de "Stalingrad" de Jean-Jacques Annaud : je doute que le dialogue que je cite ne doive rien à Girard, tant il en est un parfait résumé ! Merci pour l'info en tout cas.

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