04/10/2009

Lettre René Girard (suite 2)

L’Arène et le Théâtre
Scène 26




Le Paradoxe de la Révélation ?
Le premier paradoxe que je voudrais évoquer est celui de la diffusion du christianisme. Si le christianisme n’avait pas été diffusé par les conquêtes et par l’épée, s’il n’avait pas, contre sa propre nature été lui-même persécuteur, aurait-il pu avoir cette audience et changer la face du monde ? Le Christ savait-il qu’il ne pourrait échapper à ce paradoxe même en étant conscient des crimes à venir ? « Combien de crimes seront commis en mon nom ? »




Le Second paradoxe pose un problème de fond.
Depuis toujours, le mécanisme sacrificiel permettait aux sociétés de survivre à leur violence.

+ Aurait-il fini, même sans le judéo-christianisme par devenir moins efficace au fil du temps ? Au risque de plonger l’humanité dans la lutte de tous contre tous, à laquelle elle avait échappé jusque là justement grâce à ce mécanisme ?

+ La Révélation évangélique est-elle donc apparue pour sauver les hommes de leur destruction ou seulement pour les faire évoluer s’ils n’étaient pas menacés de s’auto-détruire ?

+ Si le processus pouvait continuer de fonctionner, l’homme n’aurait cessé de s’entre-tuer, mais sans pour autant mettre en péril sa propre survie. Il n’aurait simplement peut-être pas accédé à l’esprit scientifique et aurait vécu avec les moyens dont il disposait ?

+ Le problème, c’est qu’en donnant aux hommes la possibilité de remettre en cause ses fonctionnements sacrificiels, on en revient à la case départ, dans cas où le mécanisme victimaire aurait cessé de fonctionner quoi qu’il arrive : puisqu’il est maintenant capable de se détruire en ayant accédé à la pensée scientifique !

+ Est-ce donc un effet secondaire inattendu que le christianisme lui-même n’aurait pas prévu ? A savoir que le génie scientifique de l’homme se développerait plus vite que sa raison avant que d’avoir pu véritablement prendre conscience des fonctionnements de sa violence, d’avoir pu apprendre à les contrôler efficacement ?
« Sans ces armes, bien que parfois il les eût utilisées contre lui-même, l’Homme n’aurait pu conquérir sa planète. En elles, il avait mis son corps et son âme et, durant des siècles, elles l’avaient bien servi.
Mais à présent, tant qu’elle existeraient, son temps serait compté ».
(Arthur C. Clarke, « 2001 : L’Odyssée de l’espace »)
Le christianisme aurait-il été lui-même une sorte « d’humanisme angélique » à l’instar celui qu’il allait engendrer, qui sévit aujourd’hui et qui, tel l’Enfer pavé de bonnes intentions, fait souvent plus de mal que de bien ?
En permettant au monde de prendre conscience de ses comportements sacrificiels, ne le prive-t-il pas du même coup de ses protections sacrificielles ?
N’a-t-il pas surestimé les possibilités humaines et sous-estimé les effets pervers de la Révélation au regard de ce fragile potentiel humain ? Sous-estimé le fonctionnement mimétique qu’il désirait tant combattre ?




Poussons plus loin une analyse dérangeante.
A ce point de vue, les totalitarismes, tout en voulant pathologiquement extirper le religieux, constituent paradoxalement une nouvelle façon, sous une forme déguisée, de réintroduire du religieux, et du sacrifice, dans un retour permanent et inévitable de l’instinct Nietzschéen.
Le totalitarisme, même s’il ne peut fonctionner vraiment efficacement à cause de la conscience que l’on a malgré tout des phénomènes de persécutions, n’est-il pas l’ersatz de processus sacrificiel moderne qui nous guettera dorénavant périodiquement ?
En fin de compte, l’homme peut-il vraiment, en l’état actuel de son évolution, se passer d’une « rigidité » politique et sociale injuste et arbitraire, n’étant pas capable de gérer la liberté apportée par la pensée moderne, sans immédiatement plonger dans des dérives qui le ramènent automatiquement à la violence ?
En gros, peut-il se passer d’une certaine forme de violence pour en empêcher une autre ? Donc, peut-il se passer d’une certaine forme de « structure archaïque » à laquelle par instinct il revient toujours ?
L’évolution de la Chine et de la Russie vers un « totalitarisme capitaliste » n’est-elle pas intéressante à analyser pour l’évolution de certaines sociétés dans l’avenir : d’une part, profiter de la capacité de développement du capitalisme ; mais d’autre part, contrôler la « liberté » avec un gant de fer ? Ce modèle est-il d’ailleurs viable à longue échéance ?
La Démocratie n’est-elle pas un beau rêve qui n’aura été qu’une « parenthèse utopique » dans l’Histoire de l’humanité ? Surtout lorsque l’on considère les menaces qui pèsent sur l’avenir (comme le terrorisme et son accès aux nouvelles technologies de destruction. Problème très clairement posé par Martin Rees) et donc la nécessité de contrôler de plus en plus les individus et les populations ?
L’avenir pourra-t-il échapper à de nouvelles formes de totalitarismes violents ou à une déclinaison ou une autre du Meilleur des mondes ?
Il faudrait entrer bien plus profondément dans le questionnement et l’analyse, sans préjugés et toujours dans un état d’esprit « purement scientifique » et objectif, autant se faire que peut, en essayant de regarder la « réalité du miroir », froidement, au maximum de notre honnêteté et de notre courage intellectuel, même si les réponses ne nous plaisent pas.

+ Que l’humanité ait été ou non en danger, l’apparition du christianisme serait alors la preuve qu’un objectif à atteindre est poursuivi par des forces « divines » au regard de la race humaine ? Sans d’ailleurs être sûr d’y parvenir ?! D’où la mise en garde de l’Apocalypse ?
« Ils avaient eu leur première chance. Ils n’en auraient pas d’autre. L’avenir était, à proprement parler, entre leurs mains » (« 2001 : L’Odyssée de l’espace »)

Je m’arrête ici car la suite du débat est immense et se prolonge dans des considérations multiples, métaphysiques et philosophiques complexes.










2001 : L’odyssée de l’espace
Ce qui me frappe le plus, dans l’évolution de l’humanité, qui s’est donc faîte grâce au christianisme, c’est qu’elle le doit à une « intervention extérieure », qu’elle ne le doit pas à elle-même. Ça veut dire « qu’elle n’avait pas les moyens d’opérer seule une telle évolution, malgré son immense potentiel », sans un « fabuleux déclic ».
Là encore, c’est l’esprit scientifique et cartésien (que l’on doit aussi au christianisme !) qui m’interpelle, qui me fait prendre conscience qu’un tel savoir, le « savoir évangélique », logiquement, ne peut pas être le fruit d’une pensée humaine, incapable à l’époque (et encore aujourd’hui) d’avoir une telle conscience de ses mécanismes. Sinon, elle aurait évolué toute seule.
Ce qui pose aussi la question de « l’imperfection divine » et des raisons de cette « imperfection » au regard de ses créations imparfaites…
« L’esprit saint doit prendre la place du Christ au milieu des apôtres pour les conduire à une connaissance plus approfondie de la vérité de l’Evangile et leur donner la force divine qui leur permette d’affronter les épreuves et les persécutions au nom du royaume divin ».
Si je poussais le raisonnement plus loin, toujours sur la voie de la logique scientifique, le Christ pourrait-il appartenir à une autre civilisation simplement plus en avance et qui aurait des raisons inconnues (toutes les théories sont possibles) de veiller sur nous, du moins de nous observer ?.
(Je ne crois pas plus que ça aux extra-terrestres, seulement une hypothèse scientifiquement imaginable)
A cette époque, il n’aurait pas été difficile à des « Etres » possédant une science avancée, de pouvoir se faire passer pour des Dieux. Les occidentaux y ont bien réussi avec des tribus primitives. Marcher, sur l’eau, la multiplication des pains, la résurrection etc, pourraient n’être alors que les fruits d’un « savoir faire » nous étant encore inconnu. Nombre de théories farfelues ont été pondues à ce sujet, mais il n’est pas exclu que certaines d’entre-elles puissent avoir des fondements. En tous cas, ce n’est pas plus farfelu, que pour certains de se servir de la Bible comme d’un véritable « savoir scientifique » !
Ça ne remet de toute façon pas en cause la question de Dieu, sous quelque forme que ce soit, qui alors serait encore au-dessus de nos intervenants plus en avance que nous.
« La vérité, comme d’habitude, sera encore bien plus étrange » (Arthur C. Clarke – 2001 : L’odyssée de l’espace »




Justement à propos de « 2001 »
« A.C. Clarke et Stanley Kubrick ont perçu ce mécanisme avec beaucoup d’intuition dans la première scène de 2001, Odyssée de l’espace.
Il semble bien que oui. La victime est le point focal de l’événement du bouc émissaire dans son ensemble, puisque les hominidés sont plus ou moins « conscients » d’avoir fait quelque chose de « mal », et sont en même temps stupéfaits de la paix revenue et du lien merveilleux qu’ils perçoivent comme résultant du meurtre de la victime.
Ce système complexe de sentiments entrecroisés a produit une espèce de « court-circuit » de leur perception, qui devait être d’ores et déjà d’un niveau élevé. Tout d’abord, et même si le mécanisme est endogène, il est perçu comme quelque chose d’extérieur … »
Honnêtement, pour une fois, je ne suis pas sûr qu’il faille aller si loin dans l’interprétation de cette scène.
J’ai re-visionné le début de 2001 avec attention, et ayant à mon actif en tant que scénariste une vingtaine de scénarios de Longs métrages, je suis plutôt familier avec l’écriture cinématographique et attentif à ce genre de propos.
Je ne vois absolument rien qui ressemble à ce que vous dites. La scène finale est une querelle de territoire pour un emplacement d’eau (le même qu’au début). Deux groupes se font face. Le combat ne se déroule véritablement qu’entre deux hommes-singes, probablement les deux chefs. C’est un duel inégal puisque l’un, ayant appris à se servir d’un os comme d’une arme, terrasse son adversaire.
Bien sûr que par définition il y a une rivalité mimétique entre les deux groupes, rivalité qui est d’ailleurs là depuis le départ. Oui, il y a un phénomène d’imitation car, lorsque l’homme-singe donne les premiers coups à son adversaire qui tombe à terre, quelques autres viennent l’imiter en s’acharnant sur lui en un mimétisme persécuteur. Oui, d’autres de la même tribu, en arrière-plan, (parallèlement et non après) sont plus craintifs, et semblent être effrayés de ce qui se passe. Est-ce cette peur devant la scène qui se déroule sous leur yeux que vous appelez : « …plus ou moins conscients d’avoir fait quelque chose de mal… » ?
Ici, ceux qui frappent ne manifestent absolument pas ce genre de sentiments.
Quant à : « …et sont en même temps stupéfaits de la paix revenue et du lien merveilleux qu’ils perçoivent comme résultant du meurtre de la victime… »
Je ne vois absolument aucun « étonnement » quelconque à la suite du meurtre qui puisse être interprété comme vous dites et encore moins de stupéfaction et de lien merveilleux résultant du meurtre de la victime. D’ailleurs, il n’y a pas le temps pour cela. La scène est assez courte et ne s’appesantit sur rien après le meurtre, passant directement à l’os que l’homme-singe jette en l’air dans un cri de victoire et qui constitue la transition avec le futur.

Maintenant, je veux bien jouer le jeu, en admettant que vous ayez raison et que l’on voit bien ce que vous dites.
Ce que l’on peut repérer facilement dans les mots, est plus difficile au cinéma. N’oublions pas que ce sont les acteurs qui sont le vecteur d’expression du réalisateur. Ce sont donc eux qui jouent et non le réalisateur.
Les mots de l’écrivain proviennent « directement de lui ». Le réalisateur est obligé de diriger ses acteurs, c’est plus complexe. Quand bien même jouerait-il lui-même que je ne suis pas sûr que l’on pourrait arriver non plus à cette conclusion.
A moins que le réalisateur n’ait dit à ses comédiens qu’ils devaient prendre telle attitude afin d’exprimer leur étonnement devant le mécanisme sacrificiel, ce dont je doute, la surprise mimée par les comédiens n’est peut-être que ce qu’ils ont trouvé de plus logique à exprimer en pensant à des hommes découvrant les effets de quelque chose qu’ils ne connaissaient pas avant. (ou les acteurs l’ont fait d’eux-mêmes et ça a plu à Kubrick, ou cet étonnement leur a été demandé sans qu’il n’y ait pour autant cette fameuse « perception » du mécanisme). Sinon on peut encore aller plus loin en supposant « qu’ inconsciemment » les acteurs ont traduit ce « qu’inconsciemment » le réalisateur aurait perçu, et cela par pur « imitation » conceptuelle en quelque sorte. Mais il y a un pas ! Cela dit, dans certains cas, l’inconscient des gestes vaut peut-être celui des mots.
Moi qui suis, comme je pense l’avoir largement prouvé, un « girardien plus que convaincu », là je suis un peu perplexe.




Par contre, si l’on prend le texte d’Arthur C. Clarke, on peut trouver de bonnes intuitions. Alors peut-être que je me trompe, sachant que C. Clarke à travaillé directement avec Kubrick pour ce film.

« Il ne se souvenait pas vraiment de ce qu’il avait vu, mais cette nuit-là, assis au seuil de son refuge, tandis qu’il guettait les bruits du monde alentour, il ressentit les premières et faibles atteintes d’une émotion nouvelle. C’était une sensation vague et diffuse, d’envie, de frustration. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui pouvait la causer, encore moins de ce qui pouvait la faire disparaître. Mais l’insatisfaction venait de pénétrer dans son esprit : il avait fait un pas de plus vers l’humanité ».
Dans le livre, le monolithe est un instrument sophistiqué. C’est une machine qui analyse le « potentiel génétique » des hommes-singes et qui est chargée de l’améliorer « techniquement ».

« Désormais, il y avait dans l’existence de Guetteur de Lune des failles dont il ne garderait pas trace, durant lesquelles les atomes même de son cerveau étaient rassemblés en des schémas nouveaux. S’il survivait, ces schémas deviendraient permanents car ses gènes les transmettraient alors aux générations futures.
Le processus était lent, pénible, mais le monolithe de cristal était patient. Pas plus lui que ses répliques disséminées sur une moitié du globe n’espéraient réussir avec tous les groupes soumis à l’expérience. Une centaine d’échecs ne serait que de peu d’importance puisqu’il suffisait d’une réussite pour changer le destin de la planète ».
Et en effet, dans ce passage, le monolithe a sciemment inculqué l’Envie aux hommes-singes. Clark a perçu le mécanisme mimétique nécessaire à l’évolution de l’humanité.

« Il continua de brouter jusqu’au moment où le marteau de pierre de Guetteur de Lune l’abattit, inconscient. Le reste du troupeau continua de paître paisiblement, car le meurtre avait été rapide et silencieux.
Les hommes-singes s’étaient arrêtés pour regarder et bientôt ils se rassemblèrent, émerveillés, autour de Guetteur de Lune et de sa victime. L’un d’eux s’empara de la pierre tâchée de sang et se mit à frapper le phacochère abattu. D’autres l’imitèrent alors avec des bâtons et des pierres jusqu’à ce que le corps ne fût plus qu’une masse informe. Puis ils se lassèrent. Certains s’éloignèrent tandis que d’autres demeuraient hésitants, autour du cadavre méconnaissable ».
Il s’agit là du premier meurtre qui est celui d’un phacochère. (cette scène n’existe pas dans le film et est à peine suggérée). C’est la première fois qu’un groupe d’hommes chasse un animal pour se procurer de la viande. Cela dit, le mot « imitation » est prononcé et le processus de bouc émissaire est clairement démontré envers l’animal. Le mot « émerveillement » peut-être aussi entendu comme ce que vous disiez à propos du film : « …et du lien merveilleux qu’ils perçoivent comme résultant du meurtre de la victime ».
Mais un groupe qui chasse un animal pour de la nourriture peut-il être considéré comme une foule persécutrice ? Et même si l’animal est une « victime innocente », il répond à un besoin vital de manger de la part du groupe plus qu’à un besoin de sacrifice. En même temps, « masse informe » signifie qu’ils se sont acharnés sans commune mesure. Est-ce l’enthousiasme débordant de la première prise qui fait se déchaîner les instincts meurtriers où ceux-là sont-ils déjà le signe du processus qui est en eux ? Les deux ?
« Puis ils se lassèrent », semble effectivement suggérer l’apaisement venu de l’acharnement général sur la victime.
« Le reste du troupeau continua de paître paisiblement, car le meurtre avait été rapide et silencieux ».
Cette phrase est intéressante. Le troupeau semble incarner une foule qui ne se rend pas compte de ce qui se passe. Qui ne veut pas se rendre compte, ou qui fait comme si elle n’avait rien vu ? Le mot « meurtre » est clairement employé et prend un relief terrible. Clarke aurait pu utiliser un mot plus « soft », mais non.
« meurtre silencieux », semble vouloir dire que le forfait à été commis le plus secrètement possible par le chasseur, (par le persécuteur ?). En accord avec l’aveuglement, la complicité silencieuse de la foule afin de ne troubler personne ? Bien que l’on puisse comprendre aussi, que pour la chasse et surtout une première tentative, l’homme-singe ait essayé d’être le plus discret possible pour réussir son coup. Mais l’un n’empêche peut-être pas l’autre.
Dans cette scène, le meurtre de l’animal ne serait alors qu’une métaphore du phénomène de persécution perçu par Clarke et retranscrit inconsciemment à l’instar de nombreux textes analysés par vos soins ?




« Lorsqu’il atteignit la berge, il vit que Une Oreille n’avait toujours pas bougé. Il était sans doute trop courageux ou trop stupide pour fuir. A moins qu’il ne parvînt pas à croire vraiment à un tel outrage. Lâche ou héros, cela ne fit aucune différence quand la tête au rugissement figé s’abattit sur la sienne. Hurlant d’effroi, les Autres se dispersèrent dans les buissons. Ils reviendraient pourtant, et ils oublieraient leur chef disparu.
Pendant quelques secondes encore, Guetteur de Lune demeura immobile au-dessus de sa victime, essayant d’admettre l’idée merveilleuse et étrange que le léopard mort pouvait tuer encore. A présent qu’il était maître du monde, il n’était pas sûr de ce qu’il devait faire ensuite. Mais il lui viendrait bien une idée ».
Là, il s’agit du premier meurtre d’un homme, perpétré avec la tête d’un léopard mort contre lequel la tribu s’est défendue. Cette scène apparaissant en second après celle du meurtre du phacochère.
La seule indication du mimétisme pourrait-être : « Ils reviendraient pourtant, et ils oublieraient leur chef disparu », sous-entendu, ils se réuniraient au profit de leur nouveau chef ayant tué l’ancien.
Comme je l’ai dit plus haut, dans le film (comme dans le livre) il s’agit à la base d’une rivalité de territoire entre les deux tribus. Et l’une d’elle prend effectivement l’ascendant sur l’autre parce qu’un des leurs, grâce à l’influence du monolithe, à l’idée de se saisir de l’os comme d’une arme. Est-ce donc, dans ce cas, pour autant le mécanisme victimaire qui est à l’œuvre ou un simple réflexe d’agressivité dans un contexte rivalitaire ? Il est vrai que les hommes qui savent maintenant se servir des os sont les agresseurs.
Peut-être est-ce encore l’inconscient de Clarke qui parle, son intuition du mécanisme victimaire et de son propre mécanisme victimaire et persécuteur. Il est à noter qu’il décrit sous ce jour persécuteur beaucoup plus en détails le meurtre de l’animal que celui de l’homme. Comme si ça le gênait beaucoup plus envers ce dernier ? Dissimulation inconsciente ?
Dans le livre, le meurtre de l’homme est donc perpétré à l’aide de la tête d’un animal sauvage que la tribu avait tué pour se défendre. Cette tête n’est donc pas « vraiment » une arme. Elle « devient » une arme. Peut-être l’homme-singe a-t-il voulu impressionner ses ennemis pour leur montrer que les siens avaient réussi à tuer un animal dangereux et donc qu’ils sont les plus forts. Peut-être l’animal devient-il aussi un intermédiaire de « dédouanement » de l’action persécutrice ? L’homme pouvait très bien prendre une pierre ou un os, puisqu’il savait maintenant s’en servir. Comment a joué l’inconscient de Clarke ?
Dans le film, par contre, le meurtre de l’homme-singe est exécuté avec l’os (qui devient vaisseau spatial), donc plus directement par l’homme contre l’homme.
Kubrick a-t-il été au bout de ce que Clark s’est refusé à faire ? Ou n’est-ce qu’une coïncidence, pouvant choisir de tout synthétiser en une seule scène pour des raisons techniques liées à la durée restreinte d’un film et donc à la nécessité de devoir procéder à des coupes par rapport au livre ? Encore une fois, les deux propositions n’étant pas incompatibles entre elles.
Quand on sait l’importance de la violence, et probablement de l’instinct persécuteur de Kubrick dans ses films, (Docteur Folamour, Spartacus, Orange Mécanique, Barry Lyndon, Shinning…) on peut se demander !
« A présent qu’il était maître du monde… ». Clarke semble avoir perçu tout ce que le mécanisme de persécution allait changé. Mais peut-être que dans son esprit ce n’était que de la nouvelle capacité humaine à pourvoir transformer son destin avec des outils pouvant devenir aussi des armes. A moins qu’il ne s’en soit persuadé inconsciemment. Débat ouvert.




Le monolithe :
Là aussi, il faut se méfier de sur-interpréter. Dans votre analyse, vous voyez le monolithe comme une « perception extérieur du mécanisme victimaire ». Ce qui est logique, vu l’analyse que vous faite de la scène. Dans le livre c’est une machine à « améliorer la nature humaine ». Avant l’influence du monolithe, les hommes-singes vivent de cueillette et ne savent pas se servir d’outil pour chasser.
C’est le monolithe qui leur inculque cette possibilité nouvelle. D’où justement peut-être encore une fois leur étonnement de pouvoir accomplir des choses qu’ils n’avaient jamais pu faire.
« On leur avait donné le pouvoir d’utiliser des outils rudimentaires avec lesquels, pourtant, ils pouvaient transformer le monde et en devenir les maîtres. Le plus primitif des outils dont disposaient les hommes-singes était la simple pierre qui, tenue en main, multipliait la puissance du coup. Ensuite venait l’os, qui prolongeait le bras et que l’on pouvait utiliser pour se défendre contre les crocs et les griffes des animaux. Avec de telles armes, la nourriture qui habitait les savanes était à portée des hommes-singes »
La phrase qui suit et qui est de vous est d’un parallèle étonnant :
« Ce que j’ai dit dans « Des choses cachées… » c’est que les outils peuvent devenir des armes, tout comme les pierres » !
Le monolithe symbolise cette capacité à pouvoir dorénavant se servir d’outils qui vont leur permettre de changer complètement leur vie et leur environnement.
D’ailleurs n’oublions pas que dans le film, la plus célèbre et géniale ellipse de temps de l’histoire du cinéma est justement ce symbole de l’os qui se transforme en vaisseau spatial et qui articule la transition entre l’âge préhistorique et le futur.
Donc, on pourrait affirmer que l’intention de C. Clarke et de Kubrick est bien de symboliser l’apprentissage de la connaissance, l’accès à la technique, le contrôle de l’univers par « l’outil ».. Y a-t-il malgré tout chez eux « cette fameuse intuition du mécanisme victimaire » ?
D’autres part, dans l’histoire de l’évolution humaine, la capacité à se servir de l’outil est assez « tardive » par rapport aux débuts de l’évolution. En ce qui concerne la véritable chronologie, il y a fort à penser que si des groupes humains ont survécu jusque là, c’est que le mécanisme victimaire était déjà à l’œuvre depuis longtemps. Au cas où il y aurait « intuition », le livre comme le film ne tiennent pas compte de ce décalage.



« L’homme inventa la philosophie, la religion. Et il peupla le ciel de dieux, pas tout à fait au hasard ».
Lorsqu’il écrit, je ne pense pas que C. Clarke à conscience que la religion était là dès le départ. D’ailleurs, il fait passer « philosophie » avant « religion » alors que la première n’est qu’une conséquence de la seconde.
Mais c’est vrai que dans un autre sens, on pourrait dire, que même inconsciemment et par instinct de survie, suivant les analyses de René Girard, l’homme a en quelque sorte « inventé » la Religion !
« …pas tout a fait au hasard ». L’auteur n’explique pas cette phrase qui est curieuse. Les hommes n’ont en effet pas créé les dieux « tout a fait au hasard » puisqu’ils relèvent du fonctionnement victimaire. Je ne sais s’il y a quelque « instinct » là aussi à en déduire de la part de l’auteur.
J’ai fait l’analyse dans la traduction française, il faudrait donc vérifier dans la version originale. Cela dit, cette traduction me semble être d’une grande qualité, donc il n’y a pas de raison qu’elle ne soit pas fidèle.
Je sais que le scénario fut commencé vers 1964, et fut élaboré par les deux hommes qui attachaient une grande importance à la notion de Dieu. Le livre découle du scénario et fut publié en 1968. A.C. Clarke aurait-il pu avoir connaissance de votre travail, puisqu’à l’époque, vous étiez déjà aux U.S.A. ? Mais n’oublions pas que c’est un anglais et non un américain.
Et vous dites « J’ai développé l’idée du meurtre fondateur entre 1965 et 1968, mais le livre (La violence et le sacré) n’a été publié qu’en 1972 ». Donc peut probable.




Pour finir, il n’empêche qu’Arthur C. Clarke a écrit un livre prodigieux de talent et d’inventivité. C’est somptueux, d’une grande beauté, d’une grande poésie.
Pour revenir à ce que je disais plus haut à propos du Christ « extra-terrestre », la version de C. Clarke est vraiment intéressante, tant elle va loin dans la démarche à la fois mystique, philosophique, technologique, cosmique.
N’oublions pas qu’il était aussi astrophysicien en plus d’être écrivain. La vision qu’il a de l’univers est très « darwinienne » dans ce sens ou le « hasard » et les circonstances, l’adaptabilité ou l’échec sont considérés au sein d’un « Tout » ou la vie et la mort, la construction ou la destruction sont constitutifs des fondements d’un Univers extrêmement tumultueux et violent. Et que si une vie ne s’accompli pas, d’autres, plus chanceuses, s’accompliront à sa place.
« Ils avaient eu leur première chance. Ils n’en auraient pas d’autre. L’avenir était, à proprement parler, entre leurs mains » (« 2001 »)

Le parallèle avec le christianisme est évident, le monolithe, comme une force et une révélation divine, vient aussi « de l’extérieur » pour changer les hommes et le monde, leur donner une chance. La seule ?
Mais Clarke ne dit pas si cette civilisation avait surmonté elle-même ses rapports de rivalités mimétiques, si « on » l’y avait aidée, ou même si elle en avait jamais eus !




Chapitre 37 – Expérience

« Appelons cela la Porte des Etoiles.
Trois millions d’années durant, elles avaient tourné autour de Saturne dans l’attente d’un mouvement du Destin qui pouvait aussi bien ne jamais venir. (il s’agit des monolithes noirs) Lors de sa création, une lune s’était brisée dont les fragments, depuis, continuaient de suivre leur orbite. Mais maintenant la longue attente touchait à sa fin. Sur un nouveau monde, l’intelligence était née et venait de quitter son berceau. La très ancienne expérience arrivait à son terme. Ceux qui l’avaient entreprise, si longtemps auparavant, n’avaient pas été des hommes… Ni même des humains. Mais ils étaient faits de chair et de sang et, lorsqu’ils contemplaient les profondeurs de l’espace, ils ressentaient de l’émerveillement, de la peur et de la solitude. Dès qu’ils en eurent le pouvoirs, ils s’élancèrent vers les étoiles.
Dans leur quête, ils rencontrèrent la vie sous bien des formes et ils observèrent son évolution sur un millier de mondes. Ils la virent vaciller comme une étincelle avant de mourir et de retourner à la nuit cosmique.
Et parce qu’ils n’avaient rien trouvé de plus précieux que l’Esprit dans toute la Galaxie, ils aidèrent à sa naissance de toutes parts. Ils devinrent de véritables fermiers dans le champ des étoiles et ils récoltèrent parfois. Parfois aussi, sans passion, ils durent arracher les mauvaises herbes.
Les grands dinosauriens étaient depuis longtemps éteints lorsque le vaisseau avait atteint le système solaire après un voyage de près d’un millier d’années. Il survola les planètes extérieures glacées, s’attarda quelque peu au-dessus des déserts de Mars à l’agonie, puis se dirigea vers la Terre.
Les explorateurs découvrirent alors un monde grouillant de vie. Pendant des années, ils étudièrent, collectionnèrent, cataloguèrent. Lorsqu’ils eurent appris tout ce qu’ils pouvaient apprendre, ils entreprirent de modifier. Ils dirigèrent le destin de nombreuses espèces, tant sur terre que dans les mers. Mais il leur faudrait attendre au moins un million d’années pour savoir si l’une de leurs multiples expériences avait abouti.
S’ils étaient patients, ils n’étaient pas immortels. Il y avait tant à faire dans cet univers de deux milliards de soleils, tant d’autres mondes les appelaient. Ils s’enfoncèrent à nouveau dans l’abîme, avec la certitude que jamais plus ils ne reviendraient dans cette région de la Galaxie. Mais ils avaient laissé derrière eux des serviteurs qui achevèrent l’œuvre entreprise.
Sur Terre, les glaciers avancèrent, reculèrent, tandis que passait et repassait dans le ciel la Lune impassible, gardienne de secrets. Et plus lentement encore que les glaces des pôles, des civilisations naissaient et se répandaient entre les étoiles. Des empires étranges, beaux et terribles s’érigeaient, s’effondraient et leur descendants se transmettaient la connaissance. La Terre n’avait pas été oubliée mais une seconde visite eut été inutile. Elle n’était plus désormais qu’un monde muet entre un million d’autres dont bien peu connaîtraient un jour la parole.
L’évolution entre les étoiles, se poursuivait vers des buts nouveaux. Depuis longtemps, les explorateurs de la Terre avaient atteint les limites de leur chair. Leurs machines étaient désormais supérieures à leurs corps et il était nécessaire d’y émigrer. D’abord leur cerveau, puis leur esprit seul fut transféré dans une enveloppe de métal et de plastique. Ainsi, ils continuèrent d’errer d’étoile en étoile. Mais ils n’avaient plus besoin de construire des astronefs. Ils étaient des astronefs.
Pourtant, l’âge des entités-machine fut bref. Lors de leurs expériences, ils avaient appris à emmagasiner la connaissance dans la structure même de l’espace, préservant ainsi leur savoir sous des strates de lumière, pour l’éternité. Il leur était possible de devenir des êtres faits de radiations et de se libérer enfin de la tyrannie de la matière.
Ils se transformèrent donc en énergie pure. Et sur un millier de mondes, les coquilles vides qui les avaient abrités exécutèrent une brève danse d’agonie avant de s’effondrer en débris rouillés.
Désormais, ils étaient les maîtres de la Galaxie et hors d’atteinte du temps. Ils pouvaient errer à leur gré entre les soleils, se glisser dans les interstices de l’espace comme une brume impalpable. Pourtant, en dépit de leurs pouvoirs nouveaux qui les rendaient pareils aux dieux, ils n’avaient pas oublié le limon tiède qui leur avait donné naissance, quelque part au sein d’un océan disparu.
Et ils continuaient de surveiller les expériences entreprises par leurs ancêtres, si longtemps auparavant ».







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Le grillage
Dans cette petite histoire de Nanti et de Famélique, au-delà des « bons sentiments » qu’elle semble refléter dans son concept, vous y retrouverez beaucoup de chose très « girardiennes ». Lorsque je l’écrivis, il y a environ dix ans, je connaissais bien sûr votre travail, mais si ce n’est pas lui qui m’a inspiré directement son propos, c’est vrai qu’à l’écriture j’ai souvent pensé à vous.
A l’origine, je n’ai fait que me plonger dans les situations de la vie quotidienne. Ma propre position, à l’époque « en-dehors » du milieu artistique m’a certainement poussé à transposer en une métaphore ce que je ressentais comme une « exclusion », comme une sorte de « processus victimaire » à mon encontre.
Vous savez bien que les écrivains ne parlent jamais que d’eux-mêmes !
Mais au-delà des bons sentiments très « humanistes » et « politiquement corrects » à travers lesquels on peut donc interpréter l’histoire, entre les lignes, comme toujours, vous y verrez aussi, à n’en pas douter, un mécanisme de persécution qui ne m’est sûrement pas non plus étranger :

« Toute conversion chrétienne nous fait découvrir que nous sommes persécuteurs sans le savoir »

Je ne sais si c’est par conversion chrétienne, mais en tout cas par conversion au travail de René Girard.



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Voilà. J’espère que cette longue lettre que j’aurais voulue moins imparfaite ne vous aura pas trop ennuyé. Pour moi, elle est enfin l’accomplissement de ce que je m’étais promis de faire depuis longtemps : un témoignage de mon admiration pour votre œuvre.


Pascal Delaunay
(2004)

















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2 commentaires:

  1. Vos passionnantes réflexions en soulèvent bien d'autres, mais par trop dérangeantes pour être traitées de sitôt.

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  2. Oui, peut-être avez-vous raison, du moins dérangeantes pour ceux qui ne sont pas des "réalistes" et que ça n'arrange pas de comprendre les vrais mécanismes de la Nature humaine et de l'Humanité... c'est en effet tellement plus confortable de rester dans des idéologies mensongères qui évitent de se remettre en question...

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