10/01/2010

Décomposition – Extrait 5




Antonio s'était allongé sur le lit à l'arrière du véhicule, lorsqu'il eut la sensation d’être happé par une force terrible : une main invisible douée d'une puissance colossale l'ensevelissait sous des tonnes de terre. La bouche ouverte, les poumons bloqués, il s'étouffait, incapable de respirer ; l’air lui manquait. Il cherchait quelque part une racine, une branche à laquelle s'agripper afin de ne pas disparaître sur l'instant au fond des ténèbres qui l'engloutissaient inexorablement. Le personnel médical se précipita ; on lui mit un masque à oxygène et sa respiration reprit petit à petit un rythme normal.
A ce moment, à travers la vitre, il aperçut la façade d'une grande église. Il posa la main sur le bras d'une infirmière et balbutia une supplication ne laissant pas de place au refus.
-- << ...S'il vous plaît, je voudrais aller prier... quelques minutes... seulement quelques minutes... >>
On fit signe au conducteur et l'ambulance stoppa devant le monument. Antonio sortit avec peine. On voulut le soutenir, l’accompagner, mais il insista pour rester seul. Il grimpa les quelques marches du parvis et poussa la porte de l’édifice religieux qui grinça en ce qui lui parut être une douce mélodie.
En pénétrant dans la Maison du Seigneur, il eut alors l'impression qu'une autre main douée d'une force plus inimaginable que la première le sortait d’en dessous les tonnes de terre le recouvrant. Un agréable courant d'air courut sur son visage, apportant « quelque chose » qui s’immisça au plus profond de son âme. Il avança ; ses pas résonnèrent dans le vaisseau central de la nef et s'arrêtèrent à la croisée baignée de la lumière qui rayonnait à travers les deux immenses et magnifiques vitraux du bras nord et du bras sud des transepts ; d’autres couraient autour du déambulatoire et illuminaient le chœur de reflets multicolores et chatoyants. Il n'y avait personne. Antonio était seul. Une sérénité indéfinissable prit possession de chaque parcelle de son corps malade. Il flottait dans une étrange apesanteur intérieure. Il était bien, comme au plus intime de ses rêveries et il lui semblait avancer indiciblement dans l'immensité silencieuse de l'espace. Il regarda les peintures représentant le Christ qui tombait et se relevait chaque fois sur le chemin de croix, écrasé sous l’instrument de son supplice. Ces images lui redonnèrent courage. Son regard remonta lentement le long des piliers de l'édifice gothique jusqu’aux croisées d’ogives, le surplombant de leur majesté à une hauteur vertigineuse. D’où provenait cette Force mystérieuse, cette Foi ayant érigé de si magnifiques et gigantesques Temples à la gloire de Dieu ? Une expression phénoménale dépassait ici l’humain, cela paraissait indéniable.
Ses yeux redescendirent vers l'autel ; au-dessus, était érigé un Christ meurtri sur la Croix, la tête penchée sur le côté avec tristesse, le front ensanglanté par la couronne d’un royaume d’épines aux mille souffrances.
Il prit la petite croix qu’il portait maintenant en permanence autour du cou et l’embrassa, mais il ne se signa pas. Il avait été enfant de chœur et conservait un souvenir ému de cette époque où la vie semblait si simple ; malgré quelques doutes naissants et une austérité parfois pesante, l’existence s'ouvrait alors devant lui, interminable et pleine d'espoir. Plus tard, il n'avait pas manifesté de croyance excessive vis-à-vis de celui qu'on nommait « le Seigneur », restant distant envers cette religion dans laquelle il ne voyait que violences et horreurs, domination, pouvoir et injustice ; jusqu’à ce qu’il comprenne que la pensée originelle de Dieu n’avait rien à voir avec son détournement par des hommes malhonnêtes et qu’on l’utilisait comme l’alibi de toutes les dérives et manipulations, des escroqueries et des mensonges. En découvrant ses fondements réels et ce qu’elle apportait depuis si longtemps à l’humanité, il avait retrouvé l’amour du silence et de la beauté des lieux de culte, la plénitude et la pureté des chants grégoriens, les voix surnaturelles de l’orgue -- telles les mélodies enchanteresses de Sirènes bienfaisantes --, le réconfort de la messe, la quiétude du recueillement. Pourquoi se sentait-il si entièrement attiré, captivé et comblé par cette insondable dimension, alors même qu’il en voulait si souvent à Dieu de l’épreuve qu’il lui faisait subir ? Ces lieux vibraient d’une paix et d’une grandeur qui le saisissaient malgré lui, incapable de s’en défaire.






Il fit quelques pas vers un prie-dieu et s'agenouilla, les deux mains jointes en regardant le Christ. Des bribes de prières lui revinrent en tête. Il en chuchotait quelques mots lorsqu'il distingua une forme humaine sortant d'un des bas-côtés. C'était un prêtre qui s'avançait dans sa direction : il paraissait voler au-dessus du sol et seuls étaient perceptibles les froissements de sa robe. L’homme passa tout près et soudain Antonio s'entendit l'appeler.
-- << ...Mon père... >>
Le père se retourna et sourit.
-- << ...Mon fils...? >>
Il devait avoir approximativement le même âge ou seulement quelques années de plus. Il eut un regard interrogatif ; ce garçon avait un air énigmatique ; il ne distinguait pas son visage positionné de trois-quarts, dissimulé derrière l'écharpe et le col de l'épais manteau qu'il portait alors qu’il faisait si beau.
-- <<...Mon père... est-il possible que Dieu abandonne ceux qui l'aiment...? >>
-- << ...Quelle étrange question mon fils !... pourquoi voudriez-vous que Dieu qui est Amour et Générosité abandonne ceux qui lui sont dévoués ?... Parfois, on a l'impression d’être seul, mais si l'on sait chercher on retrouve toujours Dieu à ses côtés... même lorsqu'il nous met dans l'épreuve... et s'il le fait, c'est qu'il attend beaucoup de nous... et cela ne peut être que pour nous grandir... >>
Antonio, à genoux sur le prie-dieu, regardait obstinément vers la croix qui sur l'autel lui faisait face.
-- << ...Mais se peut-il que le Seigneur nous impose une épreuve si terrible, un accablement si grand qu'il semble nier tout ce qu'il est lui-même et tout ce que nous sommes en tant qu'hommes... qu'il paraisse renier jusqu'à sa propre création, jusqu'au sens de la vie qu'il nous a donnée, qu'il donne l’impression de bafouer le miracle de cette vie qui est son œuvre divine, l'expression même de son existence, qu'il abdique sa foi à des forces diaboliques et monstrueuses, qu'il laisse souiller le corps de la vie dans celui de la mort...! ...et... >>
Il s'arrêta de parler, la gorge étranglée par un sanglot. Il y eut un long silence et si Antonio s’était retourné, il aurait vu le visage du prêtre soudain devenu très pâle, comme s'il comprenait ce dont il était question, comme s’il entrevoyait soudain le destin atroce de la créature agenouillée à deux pas de lui, cherchant désespérément le Père qui l’avait gratifié d’une âme et paraissait pourtant l'avoir abandonné à un sort incompatible avec l'expression même de son Eternelle Compassion.
Le prêtre se signa. Quelque chose d'incroyable se passait ; il sut que celui dont il devinait à peine le visage ne mentait pas et fut pris d'une peur panique. Il voulut s’enfuir, mais sa conscience le retenait et il s'accrochait aussi à Dieu afin de trouver la force de rester -- ce Dieu que l'autre pleurait avec tant de douleur et qui ne pouvait avoir oublié un innocent, un de ses meilleurs fils peut-être... Il s'approcha, essaya de tendre la main, de toucher l'épaule d'Antonio ; il n'y arrivait pas. Le garçon tourna alors la tête à demi ; son regard quitta la croix et tomba dans celui du serviteur de l’Eglise. La peur du prêtre s'estompa d’un coup, remplacée par une sorte de béatitude : ce qu'il vit le saisit entièrement dans son être de mortel humblement au service du Très-Haut ; ce qu'il vit, il ne l'avait jamais vu : il lui sembla que son esprit plongeait subitement à l’intérieur des yeux de cet étrange individu – qui était-il donc ? – où à la place brillait l’immensité de l’espace.
Antonio se leva et se détourna définitivement du Christ supplicié, s'éloignant dans la lumière des vitraux qui l'entouraient d'un halo aveuglant et sublime provenant de nulle part.
Le père tomba à genoux sur les dalles de l'église et joignit les deux mains en murmurant :
-- <<...Mon Dieu... est-ce donc un Saint ? ...merci de m'avoir permis de le voir... Ô Seigneur, ayez pitié de lui et protégez-le de votre Amour infini, gardez-le au travers de sa terrible épreuve...! >>
















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